Dans le présent article, nous mettrons en relief la pauvreté de la pensée islamique due à l’absence herméneutique du Coran. Cette réflexion sera suivie de la raison coranique et de la raison humaine, dont les Occidentaux n’arrivent pas à saisir correctement la différence. De la pauvreté de la pensée, nous irons relever rapidement les éléments positifs pour accéder à une modernité islamique. Pour ce faire, il y a lieu d’entreprendre un effort intellectuel (Ijtihâd).
Nous rappellerons que les anciens, depuis l’avènement de la révélation, avaient su rénover la pensée, sans toucher aux fondements coraniques. Et pour terminer, nous parlerons de l’homme autour duquel gravite la réflexion productrice d’idées neuves.
Ainsi, le monde musulman est en pleine déconfiture depuis des siècles puisque ses élites sont incapables de définir un projet civilisationnel authentiquement islamique, tandis que d’autres obscurcissent et dénaturent le message coranique. Le système institutionnel, culturel, scientifique et politico-social de tous les Etats musulmans, sans exception, est devenu un mélange de quelques valeurs islamiques introduites dans le produit de la pensée occidentale en matière de développement. Les causes de ce blocage, qui ont donné naissance à l’imitation servile de l’Autre, ne peuvent, en aucun cas, être attribuées aux deux fondements de la pensée islamique, à savoir le Coran et la sunnah. Le philosophe Ibn Siîna (Averroès) a bien démontré la convergence de la foi et la raison.
La raison coranique n’a donc rien à voir avec le déclin de la civilisation arabo-musulmane. Il faut rechercher les causes du blocage au sein de la raison humaine, dont un ensemble de facteurs historiques a encrassé le mécanisme et la dynamique de ses forces intellectuelles, culturelles et politiques. Il y a bien quelques tentatives aujourd’hui de revigorer la pensée islamique, mais celle-ci est ballottée par les tenants de l’islâm orthodoxe et les partisans d’un islam occidentalisé, désaffecté de sa spiritualité et de sa moralité
L’Occident, en particulier la France depuis plus d’un siècle, a institutionnalisé la relation de la politique et de la religion. Ce rapport est différent dans les sociétés musulmanes. L’Islâm n’est pas uniquement une spiritualité car les données politiques ne sont pas indépendantes du religieux. Celui qui consulte un dictionnaire, il apprendra que l’islamisme (dans sa conception intégriste, jihadiste … ) est assimilé à l’Islâm.
En réalité, les Occidentaux voient l’Islâm non pas comme il est, mais comme ils voudraient qu’il soit, conforme à leurs désirs. Cet Islâm, qui ne porte pas son habit politique, n’existe que dans l’imagination des puissances impérialistes. Un des grands torts des créateurs d’opinions populaires, à savoir les mass-média et les politiciens véreux, consiste à confondre, consciemment ou inconsciemment, la Doctrine coranique, qui est immuable et éternelle, avec les efforts d’investigations spéculatives et entre les produits de ces efforts et avec les pratiques quotidiennes des musulmans. Il ne faut pas en vouloir à l’Occident d’ignorer les valeurs islamiques inscrites dans plus de quinze siècles de l’histoire humaine, lorsque nous savons que les structures et les infrastructures intellectuelles de la connaissance des valeurs islamiques n’existent pas suffisamment et que les filières universitaires sur l’exégèse coranique, le droit musulman, la théologie, la philosophie, la morale et la spiritualité islamiques n’occupent pas toute la place culturelle et intellectuelle qui leur revient dans les Etats islamiques.
Il va de soi que toutes ces disciplines devront être confrontées, évidemment et intelligemment, avec les nouvelles techniques des sciences contemporaines. Il convient d’ajouter qu’aucun encouragement n’est orienté vers les étudiants pour que leurs mémoires et leurs thèses aient comme objet notre histoire, avec toutes ses composantes, liée à nos préoccupations universelles et nationales, avec cette volonté d’investigation, de recherche des enseignements du passé qui doivent servir à la construction de l’avenir, confronté à tous les défis la science et de la technologie de notre temps. Enfin, aucun Etat musulman ne se préoccupe d’installer un large conseil de sages, composé de spécialistes de toutes les disciplines littéraires et scientifiques ; il sera chargé de discuter de tous les problèmes et de proposer, à chacun d‘eux, des solutions islamiques évolutives et appropriées.
En d’autres termes, il s’agit de réfléchir à un ijtihâd collectif plutôt qu’individuel qui ne fait que susciter l’éclosion de centaines d’opinions. Au lieu d’unir dans la diversité, cet effort intellectuel creuse le fossé de la division, d’autant plus que, d’une part, ces opinions ne possèdent pas l’autorité islamique voulue, qu’aucune d’elles ne peut revendiquer le droit d’imposer sa conception du présent et de l’avenir et que, d’autre part, elles se limitent à des critiques, certes scientifiques, mais qui ne sont pas accompagnées de propositions judicieuses. Il ne s’agit point de susciter une pensée unique, ce qui impossible, mais de provoquer l’émergence d’idées florissantes et convergentes, concourant avec les principes, les orientations et les finalités du Coran (al-maqâsid ash-shar’iyya).
A cet effet, il convient de rappeler que l’Islâm n’est pas favorable à l’étouffement de la pluralité des idées. Il n’est qu’à rappeler la vitalité intellectuelle des anciens penseurs de l’islâm, leur rupture avec les traditions ancestrales sur plusieurs plans et la diversité de leurs écoles, aussi bien juridiques que philosophiques. Cette diversité n’exclut pas, pour autant, ces accusations de kâfîr et d’apostasie quand les opinions sont contradictoires, mais fondées sur le Coran. Je ne parle pas de ceux qui émettent des idées contraires à la doctrine islamique, une fois confrontées aux principes et aux orientations de l’islâm, car ils suggèrent de fonder une nouvelle religion, plutôt que de réformer la pratique de l’islam.
Si nous partons de la conception de la première communauté musulmane, formée du vivant du Prophète (saws), et regroupée au sein du premier Etat islamique, nous observons que les croyants menaient une vie quotidienne où la politique s’imbriquait si intimement dans le religieux qu’il n’était pas possible de parler d’une quelconque forme de laïcité. Il convient de rappeler que les gouvernants et les chefs militaires des premiers temps de l’islam étaient à la fois, par la force des choses, du contexte sociologique et par la nouveauté de la révélation, des militaires et des autorités religieuses. Pour eux, le politique était inséparable de la religion. C’est dire s’ils étaient imbriqués l’un dans l’autre.
Pendant toute la durée de la révélation, l’autorité politico-religieuse était détenue, sans aucune contestation, par le Messager de Dieu (p.p). Ce n’est qu’après sa mort, en 632, que les divergences autour de l’exercice du pouvoir s’était manifestée, d’abord, entre les personnalités mecquoises (la Muhâjirîn) et les Médinois (les Ansars), réunis à la Saqîfa .
Le Prophète (saws) de son vivant et au seuil de sa mort n’avait désigné aucune autorité qui, à la tête de la communauté, continuerait à diriger l’Etat. Et, contrairement à la version chi’ite, il n’avait laissé aucune trace verbale ou écrite ou même une allusion fondée qui légitimerait quelqu’un à la direction de la société musulmane en voie d’expansion. Par ce silence, le Prophète (saws) voulait probablement susciter l’émergence des prémisses d’une représentation politico-religieuse en conformité avec l’assentiment populaire.
C’est pourquoi, l’idée de la concertation (ash-shûra) avait prévalu et de laquelle devait émerger le premier homme (calife) qui allait maintenir l’unité de la Oumma et la conduire vers son destin, avec la volonté et la miséricorde de Dieu. Seulement Abû Bakr a été « élu » selon un clivage clanique. Aussi, prétendre institutionnellement que l’autorité califale devait revenir spécifiquement au Qoraïsh, au détriment des Médinois, n’est pas tout à fait démocratique.
Cette première direction allait donner naissance à un pouvoir étatique successoral qui allait s’étendre sur plusieurs siècles, au cours desquels la notion de concertation (shûra) était malheureusement totalement absente dans les cercles dirigeants.
Pour connaître la vision islamique de l’homme et du monde, il faut comprendre ce qu’est le Coran puisque c’est le Livre de Dieu qui en expose les principes, les valeurs et les orientations. Il convient de savoir que, comme toutes les religions monothéistes, l’Islâm s’oppose au matérialisme et met en garde contre sa tentation. Aussi, il est plus sage et plus correct de regarder la place du Coran, – œuvre majeure et essentielle de l’Islâm – , dans l’ensemble de l’univers dans lequel nous évoluons quotidiennement, avec toutes ses caractéristiques. Il est question de comprendre ce qu’est ce Livre sacré et de mesurer l’importance que tout musulman, croyant, lui porte dans ses pratiques de tous les jours, à tous les moments et en tout lieu. Il sait et il en est convaincu que c’est une révélation céleste, dont la relation avec les sciences contemporaines n’est pas fortuite. La révélation n’a rien à voir avec le droit musulman qui est une œuvre humaine, et donc évolutif.
Il faut reconnaître que le Coran revêt une valeur, une attirance, un ascendant et surtout un caractère sacré pour tous les musulmans qui, d’ailleurs, ne soulèvent aucun doute et n’élèvent aucune suspicion à son sujet. Cet attachement unanime au Livre de Dieu n’interdit pas la pluralité et la diversité internes des sociétés musulmanes. Il est la source de toutes les interprétations et cautionne toutes les opinions conformes à ses principes, ses valeurs et ses orientations. C’est une évidence que nous retrouvons dans toutes les religions, les idéologies et les philosophies que l’humanité a connu depuis sa création. Ce dernier aspect nous conduira à présenter la réalité de ce Livre ouvert de l’Univers en l’assortissant à la conception qu’il se donne de lui-même, et non point selon les idées émises extérieurement à son sujet.
Cette forme particulière d’étudier le Coran est primordiale car il arrive souvent que des intellectuels ou des hommes politiques, voire même des théologiens, sincères ou intéressés, énoncent diverses thèses, sans fondements et surtout contraires à sa réelle conception. C’est dire que toute construction intellectuelle non conforme à la réalité définie par le Coran doit être rejetée.
C’est pourquoi, cet article exposera les réponses que le Coran se donne de lui-même et non pas selon ce que les gens, aussi cultivés soient-ils, pensent à son sujet, quand bien même seraient-ils dans le vrai. Il faut insister sur le fait que le sens des versets du Coran s’explique et se commente par le sens d’autres versets. C’est un Livre qui, du moment qu’il explique toute chose, est, de ce fait, en mesure de se faire comprendre et se justifier clairement lui-même, sans l’intervention d’un corps étranger. C’est alors que la perspective de l’homme et l’univers sera clarifiée.
C’est une heureuse occasion de faire un tri objectif entre les multiples doctrines et les nombreuses pensées émises par les courants islamiques, à travers les époques. Dans cette perspective, nous nous référerons plus particulièrement au livre, ô combien intéressant, de Mohammad Hussein Tabâbâî’ qui a pour titre « Qu’est-ce que le Coran ? », traduction de son oeuvre en langue arabe al-Qurân fî-l-islâm : le Coran en Islam.
Il faut, dans une perspective novatrice, surmonter les difficultés présentées par des événements, particulièrement celles en relation avec le développement des croyances humaines lesquelles s’unissent à des facteurs complexes. Cette délicate approche ne sera pas malheureusement intégrale et ne sera pas, par voie de conséquence, irréprochable, d’autant plus que certains aspects du sujet ont été revêtus d’un relief particulier, tandis que d’autres se caractérisent par leur brièveté. Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas, leur extensibilité ouvrira la voie à d’autres recherches.
L’essentiel est de poser des jalons pour une meilleure compréhension du Livre de Dieu. C’est l’espoir de Mortada Motahari, auteur du livre « La tentation du matérialisme », écrit entre 1968 et 1969, et celui intitulé « Conception du monde ». Son étude se compose de plusieurs conférences. Elle traite du premier témoignage de l’islâm, à savoir le Tawhid : Unicité de Dieu qui se traduit par : Lâ ilâha illâ Allah.
Rappelons le travail effectué par les anciens spécialistes musulmans qui ont abordé les différentes manières de comprendre notre monde en mouvement et, à cet effet, ont eu recours à diverses disciplines telles que la philosophie, la science du kalâm et autres branches spéculatives et scientifiques, telles que la jurisprudence (al-fiqh), les exégèses du Coran et les sciences du hadîts. Ils avaient comme idée : l’homme au centre de la réflexion.
A suivre….
L’homme au centre de la réflexion (1/2)

