« Puisqu’il y a des riches et des pauvres, des puissants et des sujets, des maîtres et des serviteurs, des césars qui ordonnent le combat et des gladiateurs qui vont mourir, les gens avisés n’ont qu’à se mettre du côté des riches et des maîtres, à se faire les courtisans des césars. »
Elysée Reclus, in Daniel Guérin, anarchisme, éd. Folio, essais.
« Charmant type de race blanche au nez droit, aux lèvres fines, qui l’emporte aujourd’hui sur toutes les autres par le nombre comme pour la valeur intellectuelle de ses représentants. »
Encyclopédie par l’image, ‘’Les races humaines’’ (description d’une femme de type européen enseignée aux élèves de l’Empire français). Le dernier livre de Leïla Slimani, premier d’une trilogie, rencontre un succès mitigé. D’aucuns trouvant une certaine dureté et un style suranné avec des dialogues prévisibles et auxquels on n’accroche pas1. Alors que d’autres y voient un nouveau souffle, un conte moderne ou la promesse d’une saga s’inscrivant dans les séries à la mode telles que L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. « Netflilixcation » ou format des séries oblige, même Virginie Despentes avec son Vernon Subutex n’y a pas échappé2. Mais ce livre en définitive, ne traduit-il pas le tiraillement qu’a l’auteure entre le Maroc et la France, tradition et modernité, ou plus encore le mépris de classes sociales ? Ou ne serait-ce qu’un malentendu ?
Résumé du premier tome :
En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne, s’éprend d’Amine Belhaj, un Marocain combattant dans l’armée française. Après la Libération, elle quitte son pays pour suivre au Maroc celui qui va devenir son mari. Le couple s’installe à Meknès, ville de garnison et de colons, où le système de ségrégation coloniale s’applique avec rigueur. Amine récupère ses terres, rocailleuses ingrates et commence alors une période très dure pour la famille. Mathilde accouche de deux enfants : Aïcha et Sélim. Au prix de nombreux sacrifices et vexations, Amine parvient à organiser son domaine, en s’alliant avec un médecin hongrois, Dragan Palosi, qui va devenir un ami très proche.
Mathilde se sent étouffée par le climat rigoriste du Maroc, par sa solitude à la ferme, par la méfiance qu’elle inspire en tant qu’étrangère et par le manque d’argent. Les relations entre les colons et les indigènes sont très tendues, et Amine se trouve pris entre deux feux : marié à une Française, propriétaire terrien employant des ouvriers marocains. Il est assimilé aux colons par les autochtones, et méprisé et humilié par les Français parce qu’il est marocain. Il est fier de sa femme, de son courage, de sa beauté particulière, de son fort tempérament, mais il en a honte aussi car elle ne fait pas preuve de la modestie ni de la soumission convenables. Aïcha grandit dans ce climat de violence, suivant l’éducation que lui prodiguent les Soeurs à Meknès, où elle fréquente des fillettes françaises issues de familles riches qui l’humilient. Selma, la soeur d’Amine, nourrit des rêves de liberté sans cesse brimés par les hommes qui l’entourent. Alors qu’Amine commence à récolter les fruits de son travail harassant, des émeutes éclatent, les plantations sont incendiées : le roman se clôt sur des scènes de violence inaugurant l’accès du pays à l’indépendance en 1956.
Nous ne nous attarderons pas davantage sur la forme, mais plutôt sur le fond. Leïla Slimani par ce regard extérieur, ce regard étranger et lointain, nous montre dès les premières lignes la vision qu’a un certain Occident3 au travers du regard de son héroïne Mathilde. Ou plutôt le regard implacable, froid, avec du recul, de la native de Meknès qu’est Leïla Slimani. Peut-être le même souvenir, la même distance inculquée pour ne pas se laisser importuner par ces vilains garnements ou canailles des classes populaires qu’il m’est arrivé de côtoyer, mélange de crainte et de fascination face à une certaine vulgarité et vice des jeunes garçons des bas-fonds de Meknès4.
Impressionnant ce passage où Mathilde doit faire preuve d’imagination dès le premier chapitre, lorsqu’elle envoie des courriers à sa famille restée en France, en s’inspirant des écrits de Pierre Loti, Guy de Maupassant, et tant d’autres, pour magnifier sa triste et misérable vie, face à une sorte de « mutisme culturel » de son propre mari qu’elle ne reconnait plus, du moins la perception qu’elle en a, dans ce pays des autres. Peut-être ne l’a-t-elle jamais connu5 ? Pourtant touchante cette scène, un peu plus loin, lorsque le mari vole un sapin chez un voisin colon et le mépris qu’il essuie chez le vendeur en achetant le costume de père Noël pour essayer de restituer un peu l’esprit de cette fête et un peu de l’Alsace si chère à sa femme, si triste et souffrant du mal du pays. Et ironie du sort, en lisant ces lignes, comment ne pas avoir une pensée sur ce même Maroc qui après les indépendances a gardé les jours fériés en concordance avec les fêtes chrétiennes, afin que les fonctionnaires et les résidents français et les touristes puissent fêter Pâques ou Noël ? Ou encore les écoles bourgeoises françaises de Hamria6 parmi les plus réputées de la ville et ayant leurs vacances scolaires au rythme du calendrier scolaire de la métropole, pour ceux qui ont la chance de faire les allers retours Casablanca-Paris. Et ce rapport si particulier avec des panneaux de circulation écrits dans les deux langues en arabe et en français. Et ces pubs avec ses « Mathilde » marocaines aux cheveux doux et soyeux. Et la francophonie avec tous ces professeurs, ces écrivains amoureux de la langue française. Alors qu’en France, de nos jours encore, malgré la proposition avortée lors de la Commission Stasi7 de faire un jour férié pour l’Aïd et Kippour, ou encore l’utilisation de l’arabe à l’école comme relevant d’un outrage, symbole de la langue des terroristes d’un certain archaïsme8. Comme ces descriptions de sang le jour de l’Aid, et ces têtes de moutons accrochées sur des pics comme rappelant de façon insidieuse et sournoise les victimes décapitées de Daesh9. Antithèse du Désir d’islam de Martine Gozlan.
Ce regard lointain n’est pas sans rappeler l’analyse qu’en a faite Edward Saïd avec son fameux essai sur l’Orientalisme10. Et de nous interroger sur La double absence comme le titre d’un livre d’Abdelmalek Sayad11, voire la triple fracture de l’exil, culturelle sociale et économique, que n’interroge pas le livre ou du moins entre les lignes : d’un monde moderne (Alsace, Mulhouse), pour se retrouver dans une ferme à Meknès, d’un monde cultivé lettré vers une société pauvre et illettrée, d’un régime d’Hommes libres voire libérés à celui d’Indigènes soumis à un statut traditionnel et encore sous les vicissitudes du Protectorat. Contrairement à la fascination qu’avaient ces hommes de Lettres du XVIIIème siècle avides d’un Orient mystérieux et exotique, elle ne voit qu’un monde étranger et étrange, presque barbare. Mais n’oublions pas que c’est le regard d’une femme venant d’un pays riche et colonisateur, ou plutôt de l’ancienne jeune élève de Meknès et étudiante de Rabat (l’auteure) qui apporte une vision critique, radicale, sur ce qui est perçu comme normal dans le cadre d’une société patriarcale12 où le monarque se fait encore appelé Amir Al Mouminine13, et fondée sur une vision du quand dira-t-on ou « Dieu Social »14. Il y a un peu d’absurdité, beaucoup d’incompréhension beaucoup de violence comme dans L’Etranger de Camus, parce qu’on ne sait pas d’où l’auteure parle. Alors que Kamel Daoud avait su imaginer l’envers du récit dans Meursault contre-enquête15, pour donner la réplique et comprendre enfin qui était cet arabe anonyme mort sur la plage16. Et enfin avoir sa version des faits, façon William Faulkner17. Cela relève du même procédé de la nouvelle historiographie18.
Analysons aussi ce curieux détail qui fait penser que les terres de Meknès au-lendemain de la seconde guerre mondiale seraient seulement rocailleuses ou arides. N’oublions pas que c’est une région au climat tempéré et méditerranéen, certes pas celui de l’Alsace. Les témoignages de mes propres parents qui sont originaires de cette ville ne correspondent pas et sur les bases de mes propres souvenirs, à ce qui est décrit, sauf si je ne me base que sur mes souvenirs de vacances d’été. Car après tout, j’avais déjà une dizaine d’années à la naissance de Leïla Slimani, la région de Meknès est caractérisée par sa verdure au printemps, des terres de bonne qualité, des nappes phréatiques, et la proximité de l’Atlas, chaîne de montagne qui dès qu’on arrive à Agouraï ou à El Hajb fait ressentir la douceur du climat pré-montagnard. La même fraîcheur que celle du Massif Central de mon enfance. Mais peut-on se fier à une mémoire subjective et idéalisée19, ou à l’inverse noircie ? En effet, de formation moi-même d’historien et de géographe, je me suis référé aux indicateurs pluviométriques. Ils étaient déjà en dents de scie, mais le stress hydrique, plus accentué n’a marqué de son empreinte les paysages que relativement récemment, disons de façon significative à partir des années 80-90. Sûrement lié au réchauffement climatique. Et en 1945 il n’y avait pas encore au Maroc la généralisation des techniques de goutte-à-goutte et les puits avec moteurs électriques, et la mécanisation agricole (moissonneuses-batteuses, tracteurs…).
Toutefois, je comprends que cela fasse partie du jeu, du procédé littéraire, cette terre aride pour nous faire ressentir la détresse et l’esseulement que ressent Mathilde dans ce pays, inhospitalier, inconnu, et décidément étrange et étranger. Aridité des mots, des échanges, du langage, des émotions, des baisers, des rires en public d’une femme, et de cette culture qu’elle ne comprend pas. Mathilde qui n’ayant pas la chance d’avoir la même complicité avec son mari comme l’aurait Bob Harris rencontrant Charlotte dans ce Japon étrange et étranger dans Lost in Translation20. Autre contexte, autre milieu social, autre époque, et même habitus ou codes culturels. Etrange tout de même pour une Mathilde vivant en 194521, époque où les femmes en France n’ont pas le droit de vote et n’ont pas le droit d’avoir un compte en banque22, ne peut pas discerner les rapports de domination homme-femme, et avoir la même critique sur le rapport tradition-modernité, avec la même acuité et les mêmes lunettes qu’une Leïla Slimani engagée et qui vit en 2020.
Mais ce qui est le plus intéressant, c’est le parcours personnel de Leïla Slimani, et l’inspiration de ce récit romancé qu’elle a dû puiser dans la figure de ces grands-parents du côté de sa mère : le grand-père algérien et la grand-mère alsacienne. Et l’auteure elle-même est fille d’un banquier et haut fonctionnaire marocain (Othman Slimani), ancien secrétaire d’Etat chargé des Affaires économiques de 1977 à 197923, et d’une mère Béatrice-Najat Dhobb Slimani, médecin ORL et première femme à intégrer une spécialité médicale au Maroc. Cela est peut-être aussi le signe d’un destin, s’inscrivant dans cette lignée de femmes pionnières et engagées24. A la suite de l’obtention de son baccalauréat, Leïla Slimani fera ses études sur Paris, obtiendra son diplôme en Sciences Politiques, puis fera une formation dans l’Audiovisuel pour intégrer l’Express, et devenir une plume du Magazine Jeune Afrique.
On connaît le succès qu’elle a eu avec Dans le jardin de l’Ogre et Chanson douce qui a été couronné d’un prix Goncourt. Et ces livres25 qui ont le mérite d’être salués et qui sont de véritables témoignages et enquêtes sociologiques, sur la volonté d’émancipation des femmes26, et le déphasage entre un discours normatif religieux (disons plutôt une norme sociale) face aux contraintes, contradictions et souffrances qu’elles rencontrent dans le réel. Homo-érotisme, séparation des sexes que l’on peut rencontrer dans certains mariages traditionnels ou terrasses de café, même si la mixité et la promiscuité se fait de plus en plus fréquente dans les grandes villes d’aujourd’hui et au contact des vacanciers et des touristes, sous le regard inquisiteur des tendances islamistes (PJD27). Des amoureux que l’on peut voir ça et là, se tenant par la main, les yeux pleins d’étoiles. Malgré les fractures sociales encore plus criantes du fait d’un régime ultra-libéral. Et la même violence que subissent les laissés pour compte de la mondialisation, en bas de l’échelle, sans éducation, illettrés28.
Certes, ce Maroc de 1945 que décrit Leïla Slimani n’est pas le Maroc d’aujourd’hui, ni même celui d’une réalité sociologique et historique objective et exhaustive de l’époque. Ce n’est certes pas le but d’un roman, à l’instar du chef d’œuvre Passé simple de Driss Chraïbi qui critique une certaine éducation rigoriste et dépassée. Ni même celui particulier du harem29 que décrivait Fatima Mernissi, différent de la réalité et de la liberté somme toute relative d’une bourgeoise des quartiers chics de Rabat ou de Casablanca, ou d’une bergère du haut Atlas ou des campagnes alentours. Autant de réalités et de parcours, que de possibilités de récits30.
Lorsque Leïla Slimani affirme dans les Inrocks31, qu’il manque de romans et une certaine littérature sur cette période coloniale, voire postcoloniale, surtout axée sur l’Algérie, c’est oublier tout l’apport des écrivains marocains32 dans ce domaine. Certes, beaucoup n’ont pas été traduits en français, mais ils sont nombreux en langue arabe, berbère, néerlandaise, à avoir traité de cette période33.
Il n’en demeure pas moins, qu’il est une vision romancée, subjective, celle de Mathilde, et celle de l’auteure quant aux récits de sa grand-mère, et aux difficultés d’adaptations, voire d’assimilation. Résonances avec une certaine jeunesse de France qui revendique une certaine écoute et reconnaissance34. Espérons que les prochains tomes, ne seront pas comme les fruits du « citrange », tentative de greffe d’un oranger et d’un citronnier du grand-père, immangeables et qui pensera, désabusé « qu’il en va de même des hommes comme de la botanique ». Avec cette citation d’Edouard Glissant en exergue du roman : « La damnation de ce mot : métissage, écrivons la en énorme sur la page », et ce sous-titre La guerre, la guerre, la guerre, que ne renieraient en rien certains adeptes du Grand Remplacement. Ambiguïté pour le moins troublante, qui donne ce ton violent comme assis entre deux chaises, entre deux mondes35, de façon inconfortable, dans un dialogue de sourds, qu’elle ne sait comment concilier. Espérons qu’elle n’y perdra pas une partie de son âme36 loin d’une certaine tradition, celle de Fatima Mernissi37 conciliant modernité et islam. Bien que Leïla Slimani fait partie elle-même de ces milliers de couples dits mixtes, qui font enrager un certain Eric Zemmour. Comment concilier et ne pas renier, dénigrer cette double identité ?
Et l’on peut comprendre et soutenir son cri de « Intégristes, je vous hais !38 » au lendemain des attentats du 15 novembre. Mais il n’en demeure pas moins qu’il ne faille pas oublier qu’il y a toujours un déphasage entre le message originel et les interprétations, voire les dérives dogmatiques qui en ont découlé, que ce soit pour les religions, les courants philosophiques, politiques, etc39, que ne peuvent comprendre hélas certains jeunes dits de « banlieues » ou issus de la diversité « en voie de radicalisation » qui cumulent tous les indicateurs d’échec scolaire, de pauvreté, de précarité, et de chômage. Et lorsqu’ajouter à cela une instrumentalisation médiatique et politique, il ne faudrait pas non plus souscrire au langage des pompiers pyromanes40 qui s’expriment en tant que pseudo-experts et autres prophètes de malheur ou de L’identité malheureuse, soufflant sur les braises.
Il est intéressant lorsque Valérie Trierweiller41 perçoit Leïla Slimani de par sa double culture dans le pays des autres, ni d’ici ni de là-bas, rappelant à cela la figure du paria que décrit Hannah Arendt42.
En effet, il ne faudrait pas tomber dans ce travers qu’a une autre chroniqueuse franco-marocaine, souvent hystérique sur les plateaux télés, même si on peut comprendre la colère compréhensible suite à la mort tragique de son compagnon feu Charb43 suite aux attentats de Charlie. Zineb El Rhazoui a un peu le même parcours que Leïla Slimani, fille de cadre à Royal Air Maroc et fréquentant les lycées huppés de Casablanca, puis après le Bac des études à la Sorbonne. Nous ne tomberons pas dans cet anathème réducteur de Native Informant44 concept si cher aux Cultural Studies. Cependant, comment ne pas faire le lien avec le roman ?
Oui, il faut espérer que les deux prochains tomes seront encore plus captivants et donneront une dimension plus critique et sociologique telle qu’une Annie Erneaux dans La place, honteuse de sa condition de fille de petit épicier et tenancier d’un bar-tabac, ou d’une Elena Ferrante dans L’amie prodigieuse tiraillée entre son milieu sociale, fille de modeste famille, accédant aux sphères du savoir et de l’Université et de la bourgeoisie. Ce qui serait en soit bien plus enrichissant et toucherait plus de monde, plutôt que cette littérature de l’altérité radicale façon Albert Camus dans l’Etranger. Parce que reste toujours en suspens cette question : mais d’où parle l’auteure ?
On aimerait ressentir davantage ce tiraillement entre affection, douceur, culpabilité, et parfois cette dureté, voire honte avec leur culture d’origine, qu’éprouvent Elena Ferrante45, ou Albert Memmi46, ou John Fante47, ou Chaïm Polock48, entre la culture d’origine et la culture occidentale, voire une certaine classe sociale bourgeoise. Sentiment que chacun de nous a ressenti49. Fascination que l’on retrouve tout le long de A la recherche du temps perdu de Proust50. Et comment ne pas voir une résonance avec Amine Belhaj « assimilé aux colons par les autochtones, et méprisé et humilié par certains Français parce qu’il est marocain. Pourtant fier de sa femme, de son courage, de sa beauté particulière, de son fort tempérament, mais il en a honte aussi car elle ne fait pas preuve de la modestie ni de la soumission convenables ». Et la fameuse dialectique zemmourienne de collabos et de résistants. Tout comme Zineb El Rhazoui et Leïla Slimani assimilées par certains à des « vendues » de la classe bourgeoise des salons parisiens, mais que d’aucuns fiers de ce qu’elles disent tout haut alors que d’autres le pensent tout bas51. Critique s’il en est, mais n’oublions pas que les déterminants sociaux et économiques sont bien plus importants, et le fond du problème, car après tout, les revendications des « printemps arabes » ne portaient pas sur des considérations religieuses, mais sur des appels à la démocratie, à la justice sociale, aux droits de l’Homme, de la femme, etc. Tout comme les émeutes de 2005, elles n’étaient pas le fait d’islamistes. Et pourtant la gestion politique de ces émeutes avait été désastreuse, du bricolage52. Et on voit où l’on en est aujourd’hui encore.
L’émancipation des femmes et celle des minorités laissées à la marge, ne se fera que lorsqu’il y aura un dialogue intelligible et respectueux des uns et des autres53. Non plus les uns contre les autres54. Dans ce climat nauséabond qui ne voit plus les banlieues et ses jeunes, dont je suis issu, comme des enfants de la République mais comme issus des Territoires Perdus de la République55. Il faudra être très prudent car certes le diable se cache dans les détails56, et ce glissement politique inconscient, de stigmatisation et d’instrumentalisation, en fait partie57. Et ne pas tomber dans le travers, hélas à l’opposé d’une vision de gauche droit-de-l’hommiste et progressiste, mais celle de mouvements ultralibéraux et réactionnaires, voire néoconservateurs58, avec lequel le pouvoir joue en instrumentalisant la fibre populiste59 et les communautarismes.
Sûrement le vent du changement viendra avec une relecture critique de l’Histoire et des pratiques traditionnelles qui ont perdu toute intelligibilité60 dans des sociétés en voie d’occidentalisation et de modernité61. Il faudrait voir une troisième voie62. Celle qui concilie le Nord et le Sud, Orient et Occident, dans une mondialisation apaisée, où les enjeux avant d’être identitaires ou communautaires, à tout le moins, instrumentalisés par le politique63, seraient avant tout centrés sur la dénonciation de la corruption des élites et des dérives financières64, sur les problèmes de justice sociale et de partage des richesses, sur l’écologie, et bien d’autres sujets qui nous unissent plutôt que de nous diviser.
C’est pour cela que, Leïla Slimani tout en dénonçant les islamistes, voire la culture maghrébine qui est somme toute critiquable comme n’importe quelle culture, à partir des salons parisiens devrait faire aussi preuve de courage, pour ne pas être dans cette position schizophrénique, et de dénoncer aussi ceux qui financent les régimes arabes et qui entretiennent une relation politique incestueuse avec les pires théocraties65.
Parce que reste toujours en suspens cette question : mais d’où parle l’auteure ? Sortir de ce complexe lié à ses origines et à sa classe sociale que James Baldwin qualifiait de nègre de maison versus le nègre des champs. Ou alors, n’est-ce que la vision et le discours d’une caste privilégiée, celle des winners de la mondialisation, échos de la bonne conscience des salons parisiens, réflexes inconscients et héritages d’une Mission Civilisatrice éculée déguisée en Guerre contre le terrorisme ? Guerre des riches contre les pauvres66. Pour qu’il y ait une réussite totale, il faudrait la même distance d’écriture, et la même compassion pour le peuple, et la même critique incisive de la bureaucratie ou du pouvoir qu’ont Zola67, Tolstoï ou Dostoïevski68, ou encore Naguib Mahfouz et Tahar Ben Jelloun69. Rompre avec ces regards lointains et cette distanciation qui en dit plus sur l’auteure, et impacte sur la crédibilité ou non de ses personnages. Et enfin surtout, au lieu de La guerre, La guerre, La guerre, y mettre surtout de l’espoir, ou du moins un peu plus d’Amour70. Et être dans un rapport de diversité, de richesse, tout en subtilité, plutôt que de guerre des sexes, et d’altérité radicale qui hélas est très à la mode en ce moment, dans un climat de fracture sociale entre les riches et les pauvres71.
Notre combat est le même, contre les rapports de domination quels qu’ils soient, contre l’injustice, mais là où il diffère c’est que je suis fils d’ouvrier des usines de la Loire, et de grands-parents paysans de Meknès, plutôt proche des gens d’en bas, de cette populace que certains politiques et engeances médiatiques des salons parisiens regardent avec condescendance et mépris. Ce que je dénonce c’est cette propension à plaire aux riches, à cette démocratie bourgeoise, et de maintenir ce regard lointain cette distance de classe qui est malheureusement toujours présente dans vos écrits.
Amine Ajar.
1 Arnaud Viviant, Le Nouveau Magazine littéraire, Slimani lance sa gamme, Avril 2020, N°28, p. 19.
2 Ibid.
3 Georges Corm, Orient-Occident, la fracture imaginaire, éd. La Découverte.
4 A l’instar des jeunes pauvres de Tanger, Lire Mohamed Choukri, Le pain nu, éd. Poche.
5 D’ailleurs pourquoi cette mémoire sélective et l’oubli sur les plateaux télés plus prompt à relayer l’idéologie du Grand Remplacement ou du choc des civilisations, faisant oublier les combats et les réformes depuis la Nahda ?
6 Quartier chic et bourgeois de Meknès.
7 Dites communément loi sur le voile islamique en 2004.
8 Amine Ajar, Allahou Akbar ! La langue arabe criminogène ?, in Oumma.com, 04/02/17.
9 Sous la dir. d’Eric Fottorino, Qui est Daech ? Comprendre le nouveau terrorisme, éd. L 1, Philippe Rey.
10 Edward Saïd, L’Orientalisme, éd. Seuil. Ou encore Pierre Conesa, Hollywar, Hollywood arme de propagande massive, éd. Robert Laffont.
11 Abdelmalek Sayad, La double absence, des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, éd. Points. Préface de Pierre Bourdieu.
12 Il ne faut pas oublier le maintien du statut de la femme arabe par les autorités coloniales, Daniel Rivet, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, éd. Hachette-Littérature.
13 Amir Al Mouminine ou Prince des croyants.
14 Comment oublier l’agression qu’avait subie Loubna Abidar suite au film Much Loved, où elle interprétait le rôle d’une prostituée. Réalités qui auraient pu susciter le débat sur la misère économique et sociale, et sexuelle. Maroc que l’on sait être la deuxième destination du tourisme sexuel après la Thaïlande.
15 Kamel Daoud, Meursault contre-enquête, éd. Actes Sud.
16 Cf, Albert Camus, L’Etranger, Folio.
17 William Faulkner, Tandis que j’agonise, éd. Folio.
18 Gérard Noiriel, Sur « la crise » de l’histoire, éd. Folio.
19 Enzo Traverso, Le passé, modes d’emploi, histoire, mémoire, politique, éd. La Fabrique.
20 Film de Sofia Coppola, Lost in Translation, 2003. Avec Scarlett Johannson et Bill Muray.
21 Robert O. Paxton, La France de Vichy, éd. Points, Histoire.
22 Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’Histoire, éd. Flammarion.
23 Lire l’article très intéressant de Valérie Trierweiller, sur le déclassement du père, de son emprisonnement, et du deuil familial, in Leïla Slimani : en équilibre entre deux mondes, Paris Match, 04/03/20.
24 Lire Leïla Tauil, Féminismes arabes : un siècle de combat, Les cas du Maroc et de la Tunisie, éd. L’Harmattan.
25 Leïla Slimani, Sexe et mensonges au Maroc, éd. Les Arènes.
26 Ibid.
27 PJD, Parti de la Justice et du Développement. Lire aussi le livre de Nasser Suleiman Gabryel, Sociologie politique du Maroc, La raison d’Etat constitutionnelle, éd. L’Harmattan.
28 Jean Zeigler, La haine de l’Occident, et aussi, L’Empire de la honte, éd. Poche. Pour comprendre les origines du ressentiment plus liés à des raisons économiques qu’identitaires.
29 Fatima Mernissi, Rêves de femmes : une enfance au harem, éd. Poche.
30 Tahar Ben Jelloun, Harouda, éd. Folio.
31 Nelly Kaprièlan, Leïla Slimani : ‘’Un écrivain vit dans le pays des autres’’, 25/02/20, in Le Inrockuptibles.
32 Salim Jay, Des écrivains marocains, éd. EDDIF,
33 Dominique Combe, Les littératures francophones, Questions, débats, polémiques, éd. PUF.
34 Tous les travaux sociologiques sur la banlieue, sur l’islam des banlieues, via Thomas Delthombe, Laurent Mucchielli, Vincent Geisser, Dounia Bouzar, etc.
35 Leïla Slimani, En équilibre entre deux mondes, Paris Match, Valérie Trierweiller, 04/03/20.
36 Leïla Slimani, « Chaque livre correspond à quelque chose que j’arrache de moi physiquement. Cette fois, j’offre une partie de mon âme. », in Paris Match, Valérie Trierweiller, O4/03/20.
37 Lire les excellents livres de Fatima Mernissi, Islam et démocratie, éd. Albin Michel ; ou encore, Le harem politique, Le prophète et les femmes, éd. Albin Michel.
38 Leïla Slimani, Intégristes je vous hais !, in Sous la dir. d’Eric Fottorino, Qui est Daesh ? Comprendre le nouveau terrorisme, éd. Le 1, éd. Philippe Rey.
39 Bakounine, Marx et le marxisme, éd. De Londres, Kindle.
40 Georges Corm, La Nouvelles Question d’Orient, éd. La Découverte.
41 Ibid, Paris Match.
42 Hannah Arendt, La tradition cachée, Le juif comme paria, éd. Payot.
43 Moi-même j’ai été effondré par ces attentats et aussi d’apprendre la mort de Cabu, qui a nourri toute mon enfance par ses illustrations au Club Dorothée, apportant cette touche d’humour et de satire de la société.
44 Native Informant, anglicisme signifiant littéralement informateur autochtone _ notion que les études post-coloniales studies ont forgé pour désigner les personnes de couleur qui, surcompensant un complexe d’infériorité à l’égard des blancs, imitent ces derniers pour leur plaire et être reconnus par eux.
45 Elena Ferrante, L’ami prodigieuse, éd. Folio.
46 Albert Memmi, Statue de sel, éd. Folio.
47 John Fante, Mandini, éd. 10/18.
48 Chaïm Pollock, L’élu, éd. 10/18. Lire aussi l’excellent livre de Yitzhak Laor, Le nouveau philosémitisme européen, éd. La Fabrique, sur le complexe de l’identité arabe juive face à l’imposition culturelle d’une vision sioniste mythifiée (Cf, Shlomo Sand).
49 Pierre Bourdieu en a fait son objet d’étude lui qui était fils de postier se retrouvant avec ces bourgeois des grandes écoles… Les héritiers, la distinction, le capital culturel, la violence symbolique, l’habitus, etc. autant de concepts pour comprendre et analyser les rapports de domination.
50 Jean Recanati, Profils juifs de Proust, éd. Buchet/Chastel.
51 Zemmour, Riouffol, Millet.
52 Laurent Mucchielli, Quand les banlieues brûlent…, éd. La Découverte ; lire aussi, Sociologie de la délinquance, éd. Armand Colin.
53 Les émeutes de 2005 ont été une occasion manquée par les politiques, qui ont lancé un plan Marshall et mis à la tête l’ancienne présidente de Ni Putes Ni Soumises, l’ancienne secrétaire d’Etat Fadela Amara. Message ambiguë, ce que Nacira Guenif Souliamas analyse dans, « Des beurettes » aux descendantes d’immigrants Nord-Africains, éd. Grasset, Le Monde.
54 Christine Delphy, Un universalisme si particulier, Féminisme et exception française, éd. Syllepse ; et Félix Boggio Ewanjé-Epée, Stella Magliani-Belkacem, Les féministes blanches et l’Empire, éd. La Fabrique.
55 Réminiscence des quartiers arabes sous l’Algérie française.
56 Leïla Slimani, Le diable se cache dans les détails, éd. Le Un.
57 Lire l’analyse d’Emmanuel Todd, Sociologie d’une crise religieuse, qui est Charlie ?, éd. Points.
58 Juliette Lagrange, Les néoconservateurs, éd. AGORA.
59 Bertrand Badie, Dominique Vidal, Le retours des populismes, éd. La Découverte.
60 Malek Bennabi, Le problème des idées dans le monde musulman, éd. Al Bouraq.
61 Même si le terme de Modernité reste à définir d’un point de vue philosophique. Cf, Jürgen Habermas, La technique et la science comme « idéologie », éd. Gallimard ; ou encore, Le discours philosophique de la modernité, éd, Gallimard. Ou aussi Emmanuel Malolo Dissakè, Karl Popper, Langage falsificationnisme et science objective, éd. PUF.
62 Moulay Icham, sous la dir. Henry Laurens, Culture politique arabe, janvier 2020 11:00 12:30 Séminaire Amphithéâtre Marguerite de Navarre – Marcelin Berthelot, Collège de France.
Moulay Icham, lors d’une conférence au Collège de France, sous la direction d’Henry Laurens, Islam et politique, sur la question des printemps arabes et de la démocratisation, voire de la sécularisation, du droit des femmes, et d’une réforme de la charia afin de l’adapter aux exigences des sociétés modernes… propose une troisième voie alternative, qui est appuyée sur le modèle du pacte républicain comme ce qui avait été fait en Angleterre avec la monarchie parlementaire ou en Espagne après Franco. Ou en Algérie au sortir des années noires, ou encore à l’après Apartheid en Afrique du Sud avec Mandela. Analyses et perspectives de recherches très intéressantes en dépit de la vision des néoconservateurs américains qui ont basé leur politique sur la théorie du Choc des civilisations, et l’imposition aux « régimes amis arabes » de contracter des dettes (FMI), et de suivre des économies de rente, et réduisant toutes ces réalités et changements possibles à des questions purement religieuses, faisant l’impasse sur d’autres facteurs sociaux économiques, et surtout politiques.
63 Georges Corm, La Nouvelle Question d’Orient, éd. La Découverte.
64 Le média, Révélations d’un agent secret qui en sait beaucoup trop. https://www.youtube.com/watch?v=iLMs_EqUICs
65 Ibid.
66 Michel Pinçon & Monique Michèle Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, éd. La Découverte. Et aussi, Sociologie de Paris, éd. La Découverte.
67 Zola et la série des romans sur la dynastie des Rougon-Macquart. Peinture de l’évolution de la société du XIXème siècle.
68 Tolstoï, Anna Karenine ; Ou Guerre et Paix, éd. Folio. Dostoïevski, Les frères Karamazov, ou Les démons, éd. Folio.
69 Naguib Mahfouz, La trilogie, Impasse des deux palais, Palais du désir, le jardin du passé, éd. Poche. Tahar Ben Jelloun, Amours sorcières, éd. Folio.
70 Amine Ajar, L’Orient et l’Occident : histoire d’un (non) dialogue amoureux ; ou encore, Le paradigme de l’Amour comme dévoilement, In Oumma.com.
71 Ibid, Michel Pinçon & Monique Michèle Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, éd. La Découverte. Et aussi, Sociologie de Paris, éd. La Découverte.

