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L’Emir Abd el-Kader, un saint homme héros de la décolonisation, d’après l’ouvrage de John Kiser (2/2)

« La noblesse de son caractère lui a valu l’admiration du monde… Il était l’un des rares grands hommes du siècle. »

New York Times

Le style narratif de Kiser

Le style narratif de John Kiser dans ‘’Prince des Croyants : la vie et l’époque de l’émir Abd el-Kader’’ se caractérise par plusieurs qualités notables qui contribuent à l’accessibilité, à la profondeur et à l’équilibre du livre. Il fait preuve d’une prose accessible et engageante. En effet, il écrit d’une manière claire et directe, rendant le contexte historique et culturel complexe de l’Algérie du XIXe siècle compréhensible pour un large public. Malgré la richesse du sujet, il évite le langage trop académique, rendant la biographie accessible aux universitaires et aux lecteurs en général.

Son écriture est engageante et fluide, entraînant les lecteurs dans l’histoire de la vie de l’émir Abd el-Kader sans les submerger de détails excessifs ou de jargon. L’une des forces de Kiser est son portrait équilibré d’Abd el-Kader et du contexte historique dans lequel il a vécu. Il présente à la fois des perspectives algériennes et françaises, offrant une vue d’ensemble du conflit entre les forces d’Abd el-Kader et l’armée coloniale française.

Kiser prend soin de ne pas idéaliser Abd el-Kader, le décrivant comme un personnage complexe et multidimensionnel qui n’était pas sans défauts. Il présente les succès et les défis d’Abd el-Kader avec nuance, le montrant comme un être humain aux prises avec des décisions difficiles, comme sa reddition éventuelle aux Français.

Kiser accorde une grande importance à l’exactitude et au contexte historiques, offrant aux lecteurs un contexte détaillé de l’Algérie du XIXe siècle, du colonialisme français et des forces géopolitiques plus larges en jeu. Il plonge dans les subtilités de l’expansion coloniale, l’impact sur la société algérienne et la dynamique religieuse et politique de l’époque. Le contexte historique est présenté d’une manière qui met en valeur l’histoire d’Abd el-Kader sans submerger le lecteur de faits arides. Kiser mélange récit historique et récit personnel, rendant les événements de l’époque plus accessibles et plus vivants. [i]

Le récit de Kiser est profondément axé sur les personnages, avec un accent fort sur les qualités personnelles de leadership moral d’Abd el-Kader, telles que sa piété, son humilité et son leadership éthique. L’ouvrage s’intéresse autant au développement moral et spirituel d’Abd el-Kader qu’à ses campagnes militaires ou à ses manœuvres politiques. Il met l’accent sur la dimension spirituelle de la vie d’Abd el-Kader, explorant comment son profond engagement envers le soufisme et les enseignements islamiques ont façonné son leadership et sa vision du monde. Le portrait que Kiser dresse d’Abd el-Kader met en avant son courage moral et son rôle de modèle de leadership éthique en temps de guerre comme de paix. [ii]

Au sujet de l’humilité de l’émir, Henri Teissier écrit : [iii]

‘’Son humanisme se révèle aussi dans la simplicité de sa vie. Et ce qu’il s’impose dans ce domaine, il l’exige aussi de sa famille et de ses collègues. Ses biographes sont unanimes à mentionner les occasions où il imposait à ses proches de respecter cette simplicité de vie. On dit même qu’à son retour d’Ain Mâdi, il en voulait à sa femme qui avait enrichi l’intérieur de leur espace de vie. Cette simplicité se remarque aussi dans la nourriture qu’il mange et dans ses vêtements. De plus, à plusieurs reprises, ses interlocuteurs du camp français soulignent que l’émir les reçoit tout simplement, assis par terre, à l’abri d’un arbre.’’

Kiser mélange efficacement biographie historique et éléments d’intérêt humain, faisant en sorte que l’histoire d’Abd el-Kader ne se limite pas à des événements historiques, mais parle aussi des émotions, des motivations et de la vie intérieure d’un dirigeant remarquable. À travers l’utilisation d’anecdotes, de lettres personnelles et de récits de ceux qui ont connu Abd el-Kader, Kiser donne vie à son sujet d’une manière personnelle et intime, aidant les lecteurs à se connecter à l’émir à un niveau plus profond.

Le livre est bien rythmé, avec une structure claire qui traverse les différentes phases de la vie d’Abd el-Kader : sa première éducation, son ascension en tant que dirigeant, sa résistance contre le colonialisme français, sa reddition éventuelle, son exil et sa vie ultérieure à Damas. Kiser utilise cette structure pour construire un récit cohérent, en veillant à ce que chaque phase de la vie d’Abd el-Kader reçoive une attention appropriée, tout en maintenant l’élan et l’intérêt.

Kiser s’appuie sur un large éventail de sources primaires et secondaires, notamment des archives coloniales françaises, des archives algériennes, des lettres personnelles et des témoignages de contemporains d’Abd el-Kader. Cela confère au récit une profondeur et un sentiment d’authenticité historique. Son utilisation de sources issues à la fois de perspectives françaises et algériennes assure un équilibre, montrant les complexités de la confrontation coloniale et offrant un aperçu des deux côtés du conflit.

Tout au long du livre, Kiser met l’accent sur des thèmes intemporels tels que la justice, la tolérance religieuse, le leadership et la conduite éthique de la guerre. Ces thèmes résonnent au-delà du moment historique spécifique de la vie d’Abd el-Kader, ce qui rend le livre pertinent pour les discussions modernes sur le leadership, l’éthique et la compréhension interculturelle.

La capacité de Kiser à établir des liens entre la figure historique d’Abd el-Kader et les problèmes contemporains donne au livre une dimension supplémentaire de signification, montrant comment l’héritage d’Abd el-Kader contient encore des leçons pour le présent.

Le style narratif de Kiser dans ‘’Prince des Croyants : la vie et l’époque de l’émir Abd el-Kader’’ est un équilibre minutieux entre les détails historiques, la narration axée sur les personnages et la réflexion éthique. Son écriture accessible, combinée à une représentation nuancée d’Abd el-Kader et du contexte historique plus large, rend le livre à la fois informatif et inspirant. Il réussit à dépeindre Abd el-Kader comme une figure complexe et admirable dont la vie et l’héritage continuent d’offrir des perspectives précieuses sur le leadership, la spiritualité et les droits de l’homme.

Thèmes clés du livre

Commander of the Faithful: The Life and Times of Emir Abd el-Kader” de John Kiser est une biographie profondément documentée qui explore la vie, le leadership et l’héritage de l’émir Abd el-Kader (1808-1883), l’une des figures les plus vénérées d’Algérie. Abd el-Kader était un guerrier, un érudit, un diplomate et un chef spirituel soufi qui a dirigé la résistance contre les forces coloniales françaises en Algérie et est devenu plus tard un symbole international de justice, de chevalerie, de dialogue et d’harmonie interconfessionnelle.

Jeunesse et éducation : Abd el-Kader est né dans une famille religieuse éminente de la ville de Mascara, en Algérie. Son père était un érudit musulman respecté et le chef d’une confrérie soufie, ce qui lui a fourni une base solide dans l’apprentissage et la spiritualité islamiques. Il connaissait bien le Coran, la loi islamique et la théologie, et avait une profonde connaissance du soufisme, ce qui a influencé son leadership moral et éthique plus tard dans sa vie.

Leadership et résistance à la colonisation française : En 1832, alors que la France commençait son expansion coloniale en Algérie, Abd el-Kader fut choisi par les chefs tribaux pour diriger la résistance. Sous sa direction, il a uni les tribus fragmentées d’Algérie et a mené une guerre de guérilla de dix ans contre les Français. Kiser souligne le génie stratégique d’Abd el-Kader dans la guerre et son utilisation de la diplomatie. Malgré le fait qu’il ait dû faire face à une armée française technologiquement supérieure, il a mené une résistance réussie et soutenue qui a suscité une admiration générale. [iv]

Leadership éthique et humanitarisme : L’un des aspects les plus remarquables du leadership d’Abd el-Kader était son engagement envers une conduite éthique, même en temps de guerre. Il traitait les prisonniers de guerre avec respect, offrait un traitement équitable aux captifs et était connu pour sa compassion envers les civils. Le livre met en lumière son engagement envers les principes islamiques de justice, de miséricorde et d’équité. Le traitement humain d’Abd el-Kader envers ses ennemis lui a valu le respect même des Français et d’autres observateurs occidentaux. [v]

Reddition et exil : En 1847, face à des obstacles écrasants et à la destruction de sa patrie, Abd el-Kader a pris la décision de se rendre aux Français dans des conditions honorables. Il a été emprisonné en France pendant plusieurs années, mais a finalement été libéré par Napoléon III en 1852. Après sa libération, il a vécu en exil à Damas, en Syrie, où il a continué à inspirer le respect et à jouer un rôle de premier plan dans le dialogue interreligieux et la diplomatie.

L’incident de Damas et la tolérance religieuse : L’un des incidents les plus célèbres de la vie ultérieure d’Abd el-Kader fut son intervention lors du conflit civil de 1860 à Damas. Lorsque de violents pogroms antichrétiens ont éclaté, Abd el-Kader a hébergé des milliers de chrétiens chez lui et a utilisé son influence pour les protéger du massacre. Kiser souligne comment cet acte de compassion a transcendé les frontières religieuses et a fait d’Abd el-Kader un symbole mondial de l’harmonie interconfessionnelle. Il a reçu des distinctions internationales, notamment celles du pape Pie IX, d’Abraham Lincoln et de la reine Victoria pour ses actions humanitaires.

Reconnaissance et héritage mondiaux : L’héritage d’Abd el-Kader s’étend bien au-delà de l’Algérie. Kiser explore la manière dont son leadership a été respecté à l’échelle mondiale, les puissances européennes et les hommes d’État américains admirant son engagement en faveur de la justice et de la tolérance. Son sens profond de la moralité, enraciné dans le soufisme et les valeurs islamiques, continue d’être considéré comme un exemple de leadership éthique, en particulier en temps de conflit.

Que nous apprend le livre de Kiser ?

Le livre ‘’Prince des Croyants : la vie et l’époque de l’émir Abd el-Kader’’ de John Kiser fournit plusieurs leçons importantes, notamment en matière de leadership, d’éthique, de spiritualité et de dialogue interculturel. À travers la vie de l’émir Abd el-Kader, une figure complexe qui incarnait à la fois la résistance militaire et l’humanitarisme, Kiser tire des leçons qui résonnent dans les contextes historiques et contemporains. Voici ce que le livre nous enseigne :

  • Le leadership d’Abd el-Kader était ancré dans l’intégrité morale et l’éthique islamique. Même pendant la guerre, il a maintenu des principes d’équité, traitant les prisonniers de guerre avec humanité et évitant toute violence inutile. Sa décision de se rendre, pour éviter de nouvelles souffrances à son peuple, montre l’importance d’équilibrer pragmatisme et éthique dans le leadership. Le livre nous enseigne que le véritable leadership ne consiste pas seulement à remporter la victoire, mais aussi à maintenir la dignité et l’honneur face à l’adversité. Les décisions d’Abd el-Kader étaient guidées par une boussole morale, ce qui fait de lui un modèle de leadership éthique en temps de crise. [vi]
  • L’une des leçons les plus marquantes de la vie d’Abd el-Kader est son engagement en faveur de la tolérance religieuse. Bien qu’il soit un musulman fervent, il s’est donné beaucoup de mal pour protéger les chrétiens lors du pogrom de Damas en 1860, en abritant des milliers d’entre eux et en risquant sa vie pour empêcher la violence religieuse. Cet acte de compassion enseigne la valeur du respect interreligieux et la nécessité de défendre la justice, quelles que soient les différences religieuses ou culturelles. Il illustre le rôle essentiel que peuvent jouer les chefs spirituels pour combler les fossés entre les religions.
  • Le livre met en avant la résistance d’Abd el-Kader au colonialisme français comme une démonstration de résilience face au colonialisme et de lutte pour la souveraineté nationale. Abd el-Kader a uni les tribus algériennes et a mené une résistance soutenue pendant plus d’une décennie contre une puissance coloniale beaucoup plus forte. Sa résilience montre le pouvoir de l’unité, de la réflexion stratégique et de la persévérance face à l’oppression. Il nous rappelle l’importance de défendre la justice, même lorsque les obstacles semblent insurmontables.
  • Abd el-Kader est célébré non seulement pour ses tactiques militaires, mais aussi pour son humanitarisme pendant la guerre. Il a assuré le passage des civils en toute sécurité, traité les prisonniers avec dignité et respecté les principes de la loi islamique concernant la guerre, comme la protection des non-combattants. Cela nous enseigne une leçon essentielle sur l’humanité dans les conflits : même dans les circonstances les plus difficiles, les dirigeants doivent respecter des normes éthiques et donner la priorité au bien-être des personnes innocentes.
  • L’engagement profond d’Abd el-Kader envers le soufisme, une branche mystique de l’islam, a profondément influencé son leadership et sa prise de décision. Sa discipline spirituelle lui a permis de rester calme, patient et sage même pendant les périodes de turbulences. Le livre nous enseigne la valeur de la spiritualité dans le leadership. En s’appuyant sur des principes spirituels, Abd el-Kader a pu prendre des décisions qui équilibraient les préoccupations du monde avec des considérations éthiques et morales plus profondes.
  • Les actions courageuses d’Abd el-Kader à Damas – protéger les chrétiens d’une foule violente – démontrent l’importance de défendre les opprimés, même lorsque cela implique des risques personnels. Son engagement pour la justice transcendait les frontières religieuses et il a agi selon sa conviction que la protection de la vie humaine était primordiale. La leçon à tirer de tout cela est que les dirigeants doivent avoir le courage de défendre les plus vulnérables, quel que soit le prix ou l’identité de ceux qui en ont besoin.
  • La vie d’Abd el-Kader montre le potentiel d’influence interculturelle et de respect mondial. Il a gagné l’admiration de personnalités comme Abraham Lincoln, Napoléon III et le pape Pie IX en raison de sa conduite morale et de ses principes humanitaires. Cet aspect de sa vie nous enseigne que les valeurs de justice, de respect et de comportement éthique sont universelles, transcendant les frontières culturelles et religieuses. Les dirigeants qui défendent ces valeurs peuvent obtenir une influence et un respect mondiaux, quelle que soit leur origine.
  • Tout au long de sa résistance, Abd el-Kader s’est également engagé dans la diplomatie avec les Français, démontrant qu’un leadership efficace implique souvent un équilibre entre la guerre et la négociation. Il savait quand il fallait se battre et quand il fallait négocier, démontrant l’importance de l’adaptabilité et le pouvoir du dialogue. Le livre souligne que la négociation, le dialogue et la recherche de la paix sont des outils essentiels dans le répertoire d’un dirigeant. La volonté d’Abd el-Kader de faire des compromis, lorsque cela était nécessaire, sans sacrifier ses principes, démontre la valeur de la diplomatie.
  • Malgré sa renommée et son respect dans le monde entier, Abd el-Kader est resté humble et s’est concentré sur le service des autres, tant pendant son mandat en Algérie que plus tard pendant son exil. Il comprenait que le leadership était une forme de service, et non une quête de pouvoir. Cela enseigne l’importance de l’humilité dans le leadership : les dirigeants qui agissent avec humilité et servent le bien commun sont plus susceptibles de laisser un héritage durable de respect et d’admiration.
  • L’héritage d’Abd el-Kader s’étend au-delà de son contexte immédiat de résistance au colonialisme. Ses actions, ancrées dans des principes éthiques et la tolérance religieuse, continuent d’inspirer les gens aujourd’hui dans les discussions sur le leadership, la justice et la paix. Le livre nous enseigne que l’héritage d’un dirigeant n’est pas seulement déterminé par ses succès immédiats, mais par les valeurs à long terme qu’il promeut et la manière dont il inspire les générations futures.

Le ‘’Prince des Croyants » de Kiser enseigne de précieuses leçons sur le leadership éthique, la tolérance religieuse, l’humanitarisme et la résilience face à l’injustice. La vie d’Abd el-Kader est un puissant exemple de la façon dont les dirigeants peuvent gérer les conflits avec intégrité morale, défendre les opprimés et laisser un héritage de justice qui résonne à travers les cultures et les époques. À travers l’histoire d’Abd el-Kader, Kiser illustre que le véritable leadership est fondé sur l’éthique, la compassion et le courage de défendre ce qui est juste. [vii]

Kiser utilise l’histoire d’Abd el-Kader pour montrer comment un dirigeant peut maintenir son intégrité morale face aux conflits, comment les divisions religieuses et culturelles peuvent être comblées grâce à la compassion et comment les héritages durables se construisent sur le service et l’humilité. Le livre sert non seulement de biographie historique, mais aussi de guide pour les dirigeants modernes, offrant des leçons intemporelles sur la justice, le courage et le respect de toute l’humanité. [viii]

Le portrait d’Abd el-Kader selon Kiser

Le portrait de l’émir Abd el-Kader par John Kiser dans ‘’Commander of the Faithful: The Life and Times of Emir Abd el-Kader’’ est une description profondément respectueuse et nuancée d’un personnage complexe. Le style d’écriture de Kiser complète ce portrait, en équilibrant l’analyse historique avec une narration captivante. Vous trouverez ci-dessous une exploration du portrait d’Abd el-Kader par Kiser et de son style narratif distinctif :

Un portrait équilibré et humanisé : Kiser présente Abd el-Kader comme un leader aux multiples facettes : une figure spirituelle, un commandant militaire, un diplomate et un humanitaire. Il évite de faire d’Abd el-Kader un héros sans faille ; il le dépeint plutôt comme une personne réelle qui a fait des choix difficiles et a fait des sacrifices pour le bien de son peuple. Abd el-Kader est dépeint comme un homme aux fortes convictions morales, enraciné dans sa foi islamique et ses enseignements soufis. Il est présenté comme profondément éthique, que ce soit dans sa conduite pendant la guerre ou dans sa décision de protéger les chrétiens à Damas. Mais Kiser reconnaît également le pragmatisme d’Abd el-Kader, illustrant sa prise de décision stratégique et son sens diplomatique lors des négociations avec les Français. [ix]

L’islam et le soufisme comme sources de sagesse : Une partie importante du récit de Kiser porte sur la dévotion d’Abd el-Kader au mysticisme soufi, une branche de l’islam qui met l’accent sur la spiritualité intérieure et une relation directe et personnelle avec Dieu. Cette dimension de la vie de l’émir est présentée comme une source de sa force, de sa sagesse et de sa résilience. En mettant l’accent sur le soufisme, Kiser propose un contre-récit aux représentations les plus sensationnalistes de l’islam dans les médias occidentaux, qui se concentrent souvent sur des interprétations extrémistes. Kiser montre que la spiritualité d’Abd el-Kader, enracinée dans les traditions islamiques, était inclusive, humaine et axée sur l’autodiscipline et l’humilité. [x]

Défier les stéréotypes sur l’islam et la violence : Kiser ne s’oppose pas directement aux opinions islamophobes répandues en Occident, mais à travers son portrait d’Abd el-Kader, il remet en question les stéréotypes qui associent l’islam à la violence et à l’intolérance. Le respect strict de l’éthique militaire par Abd el-Kader et sa volonté de négocier la paix contrastent avec la perception occidentale courante du jihâd, synonyme de terrorisme ou d’agression. La reddition de principe de l’émir, motivée par son désir d’éviter des effusions de sang inutiles, est décrite comme un acte courageux ancré dans ses valeurs islamiques, soulignant la capacité de l’islam à la miséricorde et au pragmatisme dans les conflits. [xi]

Dialogue interreligieux et respect mutuel : Le récit de Kiser met également l’accent sur l’engagement d’Abd el-Kader en faveur du dialogue interreligieux et du respect de la diversité religieuse. Après sa libération de captivité française, Abd el-Kader a vécu en exil à Damas, où il a plaidé pour la compréhension entre chrétiens et musulmans. Ses actions lors du massacre de Damas, où il a sauvé des milliers de chrétiens, n’étaient pas seulement humanitaires, mais aussi ancrées dans sa croyance en l’humanité partagée de tous les peuples, quelle que soit leur foi. Kiser utilise cet épisode pour illustrer comment les principes islamiques peuvent soutenir la coexistence pacifique et le respect mutuel entre différentes communautés religieuses. [xii]

Une défense indirecte de l’islam : plutôt qu’une défense explicite de l’islam en réponse aux attaques occidentales, l’approche de Kiser est plus subtile et littéraire. En se concentrant sur la vie d’Abd el-Kader, Kiser présente un exemple vécu des dimensions morales et éthiques de l’islam. Le livre ne s’engage pas dans une apologie directe mais permet plutôt à l’histoire d’Abd el-Kader de servir de réfutation aux visions simplistes et souvent hostiles de l’islam qui prévalent en Occident. À travers les actions d’Abd el-Kader, Kiser démontre que l’islam, lorsqu’il est pratiqué fidèlement, peut conduire à de profonds actes de miséricorde, de justice et d’humanité.

En résumé, bien que le ‘’Prince des Croyants’’ ne soit pas ouvertement présenté comme une défense de l’islam, il cherche clairement à remettre en question les stéréotypes occidentaux sur la religion en offrant un portrait positif et nuancé d’Abd el-Kader en tant que musulman pieux qui incarnait les idéaux les plus élevés de sa foi. Le récit de Kiser est davantage une invitation au lecteur occidental à reconsidérer sa compréhension de l’islam à travers la vie et l’héritage d’un homme qui a vécu selon ses enseignements éthiques et spirituels.

Conclusion

Beaucoup croiront que le livre de Kiser est un récit historique de la vie et de l’époque d’Abd el-Kader et de sa lutte pour défendre son pays et sa foi contre l’empiétement du colonialisme français et de l’acculturation religieuse occidentale. Les Français n’ont-ils pas toujours dit et souligné que ‘’l’Algérie est française’’ ? Ce livre rétablit indirectement la vérité : l’Algérie n’appartient pas à la France mais aux Algériens et les Algériens sont musulmans par leur croyance, leur culture et leur couleur.

Son œuvre met en lumière les qualités de cet érudit, guerrier et mystique, qui fut un homme hors du commun. Ayant tenu tête aux armées françaises de 1832 à 1847, il embrassa le destin d’une Algérie indépendante et devint un trait d’union entre l’Orient et l’Occident. Initiateur du droit humanitaire et fondateur d’un état moderne, opposant au colonialisme mais ami de Napoléon III, défenseur d’un islam moderne et d’une spiritualité de fraternité, il fut une rare figure d’ouverture à l’autre, de conciliation et de respect des religions. [xiii]

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Le jihâd a été décrit à tort comme une violence religieuse et comme un moyen d’envahir des territoires pour convertir la population à l’islam par la force des sabres. En arabe, le terme ‘’jihâd’’ (جهاد) signifie littéralement « effort » ou « lutte ». Il englobe un ensemble de significations, notamment une lutte personnelle pour se perfectionner dans la dévotion à l’islam, ainsi que, dans un sens plus large, une lutte contre l’injustice ou l’oppression. Le jihâd peut englober à la fois la croissance spirituelle personnelle et des efforts sociaux ou militaires plus larges, bien qu’il ait été considérablement politisé dans les contextes contemporains.

Le jihâd est un devoir religieux dans l’islam. En arabe, le terme signifie ‘’sacrifice de soi’’, ‘’effort’’, ‘’lutte’’ ou ‘’résistance’’. Dans les langues européennes, il est souvent traduit par ‘’guerre sainte’’ ou ‘’combat dans la voie de Dieu’’. Cependant, il ne s’agit pas d’une guerre d’extermination. Le mot jihâd est utilisé plusieurs fois dans le Coran, souvent dans l’expression idiomatique ‘’al-ǧihād bi amwalikum wa anfusikum الجهاد بأموالكم و أنفسكم ‘’, qui peut être traduite par ‘’combattez avec vos biens et vos âmes’’. Ainsi, le jihâd peut également être défini par l’expression ‘’faites un effort dans la voie de Dieu’’.

Dans sa présentation du jihâd en islam, Norman C. Rothman soutient : [xiv]

‘’Tout au long de l’histoire de l’islam, l’accent mis sur la lutte intérieure ou la lutte contre soi-même a également été important, tout comme l’idée connexe selon laquelle s’efforcer d’apprendre l’islam est essentiel à la fois pour le présent et pour l’au-delà. L’accent mis sur l’effort peut à son tour être subdivisé. Il peut se référer à l’effort extérieur et intérieur. Même en termes d’opposition à autrui pour défendre la foi de manière militante, le jihad extérieur peut être mené par des moyens économiques, politiques, juridiques et diplomatiques. Si ces derniers échouent, la forme militaire du jihad est autorisée (il convient de noter en passant que le mot arabe pour guerre est al-harb et non al-jihad). L’aspect militaire du jihad est relativement rare. Il doit être approuvé ou déclaré par l’autorité compétente et les personnes considérées comme innocentes, comme les femmes, les enfants et les malades chroniques, ne doivent pas être blessées. Même si une action militaire a lieu, les propositions pacifiques de l’ennemi doivent être prises en considération. En général, jusqu’à l’émergence des groupes radicaux, le djihad n’était pas toujours déclaré contre les autres religions, même en cas d’action militaire. Ce n’est que lorsqu’il y avait des appels à une guerre juste, comme lors des croisades ou des campagnes contre les Sassanides ou les Byzantins, que l’on invoquait le « djihad de l’épée ». De nombreux érudits soulignent que la lutte intérieure pour la maîtrise de soi et l’amélioration est la forme prédominante du djihad. Dans l’effort intérieur du djihad se trouve l’effort ou la lutte contre soi-même. Cet effort est connu sous le nom d’al-nafs et se subdivise en quatre types. Par exemple, voici un verset ou une sourate complète, la sourate 29:69).’’

Le livre de John Kiser, ‘’Prince des Croyants : la vie et l’époque de l’émir Abd el-Kader’’, est une biographie détaillée de l’émir Abd el-Kader (1808-1883), un dirigeant algérien, stratège militaire, érudit et figure spirituelle qui est célébré pour sa résistance à la colonisation française au XIXe siècle. L’émir Abd el-Kader est connu non seulement pour son leadership militaire, mais aussi pour son humanitarisme, sa tolérance et son profond engagement envers les valeurs islamiques, ce qui lui a valu le respect des musulmans et des non-musulmans du monde entier.

Abd el-Kader est né dans une famille algérienne éminente connue pour son éducation et son passé religieux. Il a reçu une bonne éducation en jurisprudence islamique, en théologie et en Coran dès son plus jeune âge. Il est devenu célèbre dans les années 1830 lorsque les Algériens cherchaient un leader pour les unir contre les forces coloniales françaises. Abd el-Kader fut choisi comme ‘’émir’’ et mena une résistance acharnée contre l’occupation française.

L’un des éléments centraux du livre de Kiser est le rôle d’Abd el-Kader en tant que chef militaire. Il utilisa efficacement des tactiques de guérilla pour défier les forces françaises technologiquement supérieures. Bien qu’Abd el-Kader se soit finalement rendu en 1847 après 15 ans de résistance, il est devenu un symbole de dignité, de résilience et d’honneur pour le peuple algérien. Le livre offre un portrait nuancé de ses campagnes militaires, soulignant à la fois son génie stratégique et sa conduite éthique, même envers ses ennemis.

Kiser met en évidence la réputation d’Abd el-Kader en tant qu’humaniste. Malgré le conflit brutal avec les Français, il était connu pour son traitement équitable des prisonniers de guerre, y compris des captifs européens, ce qui lui a valu l’admiration même de ses adversaires. Son profond engagement envers les enseignements islamiques, en particulier.

John Kiser explore l’engagement d’Abd el-Kader envers le soufisme, une tradition islamique mystique, et la manière dont il a façonné ses vues sur la spiritualité, l’éthique et la gouvernance. Sa capacité à combler le fossé entre les principes islamiques et les valeurs humanitaires universelles est l’une des principales raisons de son héritage durable.

La réputation d’Abd el-Kader s’est étendue bien au-delà de l’Algérie. Dans le livre, Kiser explique comment des personnalités telles qu’Abraham Lincoln, le pape Pie IX et Napoléon III ont exprimé leur admiration pour son caractère et ses actions. Son exil en France après sa reddition, puis sa vie à Damas, montrent sa capacité à maintenir sa dignité et à continuer d’être une personnalité respectée malgré son éviction du pouvoir.

John Kiser met en lumière de nombreux aspects peu connus de la vie d’Abd el-Kader grâce à des recherches approfondies, en s’appuyant sur des documents historiques, des lettres et des récits de sources françaises, algériennes et internationales. Kiser présente Abd el-Kader non seulement comme un leader politique et militaire, mais aussi comme une figure d’importance mondiale, dont les valeurs et l’héritage restent pertinents dans les discussions actuelles sur le leadership, la résistance et le dialogue interreligieux. [xv]

Commander of the Faithful: The Life and Times of Emir Abd el-Kader” a reçu des commentaires positifs, avec une note moyenne de 4,6 étoiles sur 5 sur la base de 60 critiques. Le livre explore la vie de l’émir Abd el-Kader, une figure historique importante connue pour son leadership et sa résistance contre le colonialisme français en Algérie au XIXe siècle. Les lecteurs apprécient la profondeur de la recherche et le style narratif engageant, qui fournit à la fois un contexte historique et des aperçus personnels sur le caractère et les réalisations d’Abd el-Kader.

Pour Kiser, Abd el-Kader n’était pas seulement un saint-guerrier, mais un homme qui croyait en la suprématie de la connaissance : [xvi]

“Abdelkader croyait que la poursuite de la connaissance était le bien suprême et le but ultime de la vie car elle conduit les gens à une bonne conduite. Son monde était hiérarchisé, affectant à la fois les relations sociales et la connaissance, qui était hiérarchisée. Dans sa « Lettre aux Français » de 1856, écrite à la demande de la Société asiatique de Paris, l’émir expose sa conception de ce qui différencie l’humanité du reste de la création : l’amour de l’homme pour la connaissance et sa quête de vérités qui transcendent les sens – les vérités des mathématiques, de la géométrie, de la philosophie et des vérités morales. Pourtant, la forme de connaissance la plus importante, croyait-il, était celle qu’il appelait ‘’politique’’. Pourquoi ? Parce que les relations sont importantes. Nous sommes des animaux sociaux et devons donc coopérer avec les autres pour survivre. Pour l’émir, aucune connaissance n’était plus importante que celle nécessaire pour vivre en harmonie dans la cité et guider le comportement humain de manière juste.’’

Les intellectuels algériens devraient, de toute urgence, s’atteler à l’idée de ‘’la suprématie de la connaissance’’ émise par l’émir en se mettant à l’œuvre pour traduire en Arabe et en Français le grand ouvrage de John Kiser pour faire connaitre davantage ce grand homme qu’est Abd el-Kader al-Jazairi, un guerrier, un saint et un humaniste héros de l’oumma islamique et de toute l’humanité.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu

Notes de fin de texte :

[i] Chtatou, Mohamed. (2019). An Overview of French Colonialism in The Maghreb – Analysis. Eurasia Review. Récupéré de https://www.eurasiareview.com/05032019-an-overview-of-french-colonialism-in-the-maghreb-analysis/

[ii] Kiser, John W. (2024). A Role Model for Our Time. Islamic Horizons. Récupéré de https://islamichorizons.net/a-role-model-for-our-time/

[iii] Teissier, Henri. (2020). L’Emir Abdelkader (p. 70). Casablanca : Le Centre Culturel du Livre.

[iv] Gallissot, R. (1965). Abd el-Kader et la nationalité algérienne. Interprétation de la chute de la Régence d’Alger et des premières résistances à la conquête française (1830-1839). Revue historique233(Fasc. 2), 339-368.

[v] King, J. (2017). La Conquête de l’algérie: La Dernière Campagne D’abd el-Kader Éditions Cnrs par Jacques Frémeaux. The Maghreb Review42(3), 376-378.

[vi] Bouyerdene, A. (2012). Emir Abd el-Kader: Hero and Saint of Islam. Bloomington, Indiana : World Wisdom, Inc.

[vii] On attribue à Abd el-Kader le mérite d’avoir sauvé entre cinq et dix mille chrétiens lors du conflit entre druzes et chrétiens en Syrie en 1860. Il a offert un refuge aux chrétiens, y compris à la communauté diplomatique européenne, jouant ainsi un rôle important dans leur protection durant cette période tumultueuse.

[viii] Gallissot, R. (1990). [Review of L’Émir Khaled. Premier Za’Im ? Identité algérienne et colonialisme français, by A. Koulakssis & G. Meynier]. Le Mouvement Social, 151, 119–122. https://doi.org/10.2307/3778186

[ix] Cherif, M. (2016). Chapitre V. L’humaniste spirituel. Émir Abdelkader Apôtre de la fraternité. (P. 95 -113). Odile Jacob. https://shs.cairn.info/emir-abdelkader–9782738133625-page-95?lang=fr.

[x] Zekri, M. (2013). Geoffroy Éric (dir.), Abd el-Kader. Un spirituel dans la modernité. Beyrouth, Dar Albouraq.

[xi] Rothman, Norman C. (2018). Jihad: Peaceful Applications for Society and the Individual. Comparative Civilizations Review, 79(79), 97-108. Récupéré de https://scholarsarchive.byu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2072&context=ccr

[xii] Zekri, M. (2013). Geoffroy Éric (dir.), Abd el-Kader. Un spirituel dans la modernité. Beyrouth, Dar Albouraq, 2010. Bulletin critique des Annales islamologiques28(1), 70-71.

[xiii] Frémeaux, Jacques. (2016). La conquête de l’Algérie. La dernière campagne d’Abd el-Kader. Paris : CNRS Éditions.

[xiv] Rothman, Norman C. (2018). Op. cit.

[xv] Marçot, J. L. (2011). Abd el-Kader et la modernité. Studia Islamica106(2), 281-300.

[xvi] Kiser, John W. (2024). A Role Model for Our Time. Islamic Horizons. Récupéré de https://islamichorizons.net/a-role-model-for-our-time/

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