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Panthéoniser Marc Bloch, mais oublier les leçons de son histoire

Le Président de la République nous a gratifié d’un excellent discours lors de la panthéonisation de Marc Bloch, dont bien des passages méritent de rester. Mais de rester pourquoi ?

Ses mots, autant qu’une politique, tracent une attitude, celle de tout Français conscient et fier de son héritage, nous montrant que l’histoire ne se conjugue pas qu’au passé, mais qu’elle est une source d’inspiration pour le présent et une voie pour l’avenir. Nous savons, depuis Montesquieu et Roussea u, depuis ces Lumières dont on parle tant mais qu’on lit de moins en moins, que pour être pertinente, une proposition doit être généralisable. Reprenons donc les propos présidentiels et examinons-les à la lueur de ce que j’appellerai sa « politique musulmane », mise à l’œuvre avec constance tout au long de ses deux mandats.

De la mémoire de Marc Bloch à la « politique musulmane »

Qu’importent, aux yeux des hommes de Vichy, la vie et l’œuvre de Marc Bloch. Pour eux, rien ne compte plus que sa judéité. […] Qu’importe cette vie de grandeur et de labeur. Les hommes au service de l’État français ne voient en Marc Bloch que le juif. Le juif malfaisant, funeste, nocif. Coupable parce que juif. A exclure, persécuter et effacer parce que juif. Dès la fin de 1940, Marc Bloch subit comme tant de nos compatriotes les conséquences de cette politique menée au nom de la France. Et sa famille avec lui. Infernal enchaînement. Il est exclu de l’université au bout d’un processus bureaucratique inique. Ses traitements et pensions sont supprimés, ses comptes bancaires bloqués. Son appartement parisien réquisitionné.

Toutes choses égales par ailleurs, et sans vouloir établir un strict parallèle outrancier entre l’antisémitisme d’Etat du Régime de Vichy, ne peut-on dire qu’il n’y a pas de suspicion des administrations tant à l’égard des musulmans qu’à l’égard des chercheurs sur l’islam aujourd’hui ? Mme Borne, alors Premier ministre, ne fustigeait-elle pas les universitaires « islamo-gauchistes » sans qu’elle ait été jamais démentie ? Des chercheurs n’ont-ils pas subi des enquêtes de sécurité simplement parce qu’ils portaient un discours sur l’islam tranchant avec la logorrhée journalistique sur le sujet ? Combien de permis de construire refusés ou de visites de sécurité par des collectivités locales en violation du droit simplement parce que « l’on ne veut pas de mosquée » ?

Alors oui :

La lâcheté des uns et la méchanceté des autres se conjuguent. L’antisémitisme lui a volé son métier, son appartement, son argent. Il faut qu’il lui vole aussi ses livres. Ces derniers sont expédiés en Allemagne, dispersés. Et pour beaucoup perdus. Dans la France de la collaboration, avide de prendre sa revanche sur l’affaire Dreyfus, le cas de Marc Bloch montre que dès qu’il faut s’en prendre à un Juif, il se trouve toujours un préfet pour réquisitionner. Un policier pour perquisitionner. Un juge pour condamner. Un universitaire pour justifier. Un journaliste pour approuver. Un voisin pour dénoncer. Et tant d’autres pour détourner le regard. Ne l’oublions jamais. Tout cela s’est passé. Et s’est mise en place une mécanique idéologique de haine conjuguée à une épidémie de lâcheté. Dans le même temps, ils furent quelques-uns pour rallumer les braises de ce que nous sommes, et sauver l’honneur et l’âme de la France avant d’en hâter la victoire. Oui, quelques-uns, auxquels nous nous raccrochons.

Oui, la lâcheté au quotidien, la méchanceté des autres, conjuguées, font des ravages : limiter l’exercice du culte ? violer les libertés publiques ? « oui, bon, en même temps… » et après tout, ça ne concerne que des Arabes n’est-ce pas ? Car l’islam est nécessairement arabe, vous ne le saviez pas ? Les Turcs – plus nombreux en Alsace, les Afghans, arrivés depuis quelques années, sont passés aux profits et pertes, se voient refuser toute représentativité et, plus simplement, tout respect de ce qu’ils sont, n’étant que des supplétifs un peu dérangeants dans la belle simplicité de la perception arabo-centrée. Si en plus ils sont shi’ites, ils n’ont qu’à rester dans les oubliettes des administrations : ils ne sont après tout qu’une minorité.

C’est pourtant précisément dans le sort qu’elle réserve à ses minorités qu’une société montre la pertinence des valeurs dont elle se réclame. On invoque les Lumières face à l’obscurantisme décrété des populations musulmanes, mais que ne retient-on la remarque de Rabaud-Saint Etienne à qui l’on reprochait en 1789 de vouloir établir une liberté religieuse « qui n’existait nulle part en Europe » (ce qui était au demeurant faux) : « Nous ne sommes pas ici pour recevoir l’exemple, mais pour montrer l’exemple », répondit-il à ses détracteurs.

L’engrenage de la haine et l’esprit de défaite

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Disons-le ici : voilà où mène inévitablement l’antisémitisme, dès lors que quiconque s’engage sur ce chemin de ténèbres. Confronté à ce cauchemar, la grandeur de Marc Bloch est cependant de n’avoir jamais désespéré de la France et du peuple Français. La résistance de Marc Bloch est aussi de pensée et d’écriture. Puisqu’il est historien et que l’Histoire est un combat. Puisque Vichy lui a volé ses livres, le voici qui en écrit de nouveaux.

Alors oui, voilà ou mènent l’antisémitisme, l’islamophobie et plus généralement le rejet de l’Autre. C’est hélas sur ce chemin de ténèbres que nous nous sommes engagés depuis des années, avec des lois limitant la liberté religieuse, bloquant les comptes des associations, les dissolvant, jetant une suspicion systématique sur certains Français parce que croyants et pratiquants, n’hésitant pas, tant les esprits sont confus, à reprocher à certains des faits commis par d’autres.

L’esprit de défaite, sans cesse entretenu par ceux qui se proclament plus Français que vous. Ce sont toujours les premiers à sacrifier la France aux intérêts de puissances hostiles. Les premiers à la renier. Les premiers à la trahir. Premiers à sacrifier à leurs intérêts un peuple libre, peuple qu’au plus profond d’eux-mêmes, ils n’aiment pas. Ainsi persiste encore et toujours cet esprit de défaite indissociable de l’esprit de Vichy, poison lent de notre vie publique et qu’il faut combattre inlassablement. Esprit qui prétend sauver la France en l’écartant de nos principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Fascination pour la force brute d’esprits faibles qui s’étaient fatigués de la complexité du monde, manquaient de caractère et ne croyaient plus dans le peuple français.

Alors oui, c’est bien l’esprit de défaite qui est entretenu par ceux qui se proclament plus Français que les autres, qui le sont souvent depuis moins longtemps, et qui sacrifient, renient et trahissent l’héritage français des Lumières, la tolérance napoléonienne et l’œuvre laïque et inclusive de la IIIe République. Ce sont des porteurs de cet esprit faustien qui toujours nie et qui nous mènent vers l’abîme de la pensée et le naufrage des idéaux, tels les miliciens de Darnan, Français, qui ont procédé à l’arrestation de Marc Bloch.

Chérir la vérité et défendre l’héritage républicain*

Dilexit veritatem : il a chéri la vérité. Épitaphe et boussole, idéal démocratique qui rejoint le métier de l’historien. Ainsi Marc Bloch lie-t-il France et Histoire, République et science, Gouvernement et Raison. Cette méthode et ce lien sont aujourd’hui encore les meilleurs antidotes contre les poisons de la révision historique qu’un peu partout nous revoyons poindre. Oui, pour Marc Bloch, adolescent au temps de l’affaire Dreyfus, la République organise la confrontation respectueuse des faits, des idées, donne sa place à la science et à la justice, libère de la dépendance aux croyances faciles et de la crédulité aux fausses nouvelles. L’intégrité intellectuelle ne va jamais sans force morale ni sans courage physique. Deux fronts d’une même guerre pour la vérité : science et Résistance.

Alors oui, chérissons la vérité, observons, étudions les faits, cessons les procès d’intention et le travestissement de la réalité que pratiquent si fort ceux qui doutent d’eux-mêmes, ce qui n’est pas grave, et de nos valeurs et de notre histoire, ce qui l’est plus, cessons d’instrumentaliser les minorités au mépris de ceux qui les composent, accordons leur l’éminente dignité que l’Eglise catholique réclame pour les pauvres. Il en va du respect de la devise républicaine : comment en exiger le respect par les citoyens si les pouvoirs publics la bafouent en paroles et en actes ?

Et son legs devient nôtre, formulé avec ses propres mots : « La France demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »

C’est parce que notre passé, notre culture et nos valeurs nous ont nourri, parce qu’ils ont fait de la France ce pays souverain, c’est-à-dire porteur d’une parole et d’une vision souveraines que le monde a respecté et nous envie toujours, que certains nous imitent, que nous devons défendre, au-delà des discours de circonstance, qui ne sont alors que des postures, que nous devons défendre donc cet héritage dans les faits, dans l’action, et ne céder jamais au lâche avilissement de la haine partagée et de l’égoïsme identitaire, qui, comme tout égoïsme, est la marque de la décadence.

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