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Conférence internationale d’Oman: un renouveau en terre d’Islam?

A l’Est, rien de nouveau ? Depuis 2001, le sultanat d’Oman organise chaque année une « Conférence internationale de la jurisprudence islamique » qui accueille près de 250 participants venus de l’ensemble du monde musulman.

La 13ème édition qui s’est tenue à Mascate du 6 au 9 avril a constitué, à bien des égards, une première. Non pas seulement parce qu’un certain nombre de journalistes occidentaux y avaient été conviés mais aussi en raison du caractère très nouveau des thèmes abordés. Les précédentes conférences étaient habituellement consacrées à des questions de jurisprudence islamique un peu académiques. Cette année, un vent de renouveau et d’ouverture au monde est venu comme rafraîchir l’assemblée des oulémas réunis durant quatre jours dans les luxueux salons de l’hôtel Hyatt.

A priori, rien de révolutionnaire. Juste une évolution, conforme à l’esprit que les autorités du sultanat ont dès l’origine voulu imprimer à cette manifestation. Conforme également à la tradition d’un pays moins connu médiatiquement que ses voisins – Qatar, Emirats – mais qui cultive depuis toujours l’ambition de jouer le rôle d’un modérateur au sein du monde musulman. Sur le plan géopolitique, Oman entretient des liens cordiaux avec l’Europe et les Etats-Unis mais aussi, avec l’Iran, jouant même parfois en coulisses un rôle de bons-offices entre les uns et les autres.

Sur le plan religieux, l’islam omanais appartient à un courant original, marginal, et peu connu, celui de l’ibadisme, distinct du sunnisme et du chiisme. Entre ces trois familles, pas de différences théologiques majeures, sinon leur origine historique. « Les sunnites, c’est les descendants du prophète, de sa tribu. Les chiites, c’est les descendants d’Ali. Les Ibadites, c’est la méritocratie », nous explique l’un des organisateurs de la conférence. Mais quelques siècles plus tard, de profondes divergences sur une multitude d’interprétations de la loi islamique : ce qu’on appelle la « jurisprudence ». Les « méritocrates » omano-ibadites ressentent comme une vocation naturelle à organiser de grandes réunions de famille afin de rapprocher les frères ennemis. « On croit trop souvent que les musulmans ont un problème avec le reste du monde. Mais c’est avant tout entre eux, avec eux-mêmes » nous dit un autre participant.

Depuis douze ans, la conférence internationale, tente ainsi chaque année de renouer patiemment les fils rompus, de recoudre les déchirures, d’établir des passerelles. Au départ, purement religieux et à usage interne – comment concilier entre elles les différentes jurisprudences islamiques – les thèmes ont muté, évolué. La conférence a mûri. En 2012, déjà, elle avait abordé la question de la compatibilité de la loi islamique avec les « réalités contemporaines » et sur la manière de s’y adapter.

Cette année, les organisateurs ont carrément décidé de mettre les pieds dans le plat. Environ 70 discours étaient programmés. Un thème commun, celui de la relation entre musulmans et non-musulmans. « On parle de ce qu’a apporté l’Islam à l’humanité. Pas seulement aux musulmans mais au reste de l’humanité. C’est une affirmation des musulmans mais dans un souci d’universalité », explique Daoud Bourguiba, vice-doyen de l’université de Laghouat (Algérie). Un parcours sinueux, qui part des questions traditionnelles de la jurisprudence islamique – droit de la famille, patrimoine, héritage – pour arriver, aux questions qui fâchent : droits de l’enfant, de la femme, droits de l’homme…

Pas de bouleversements, toutefois. Seul un subtil dosage pouvait permettre de réunir dans une même enceinte des musulmans venus du Maghreb, d’Afrique sub-saharienne, du Moyen-Orient, de Russie, d’Iran… Officiellement, pas de discours politiques. L’intitulé de la conférence se veut le plus général possible : l’intérêt commun, ce qui unit les humains, les critères de l’universel. Les débats se font exclusivement en arabe. Pas de dossier de presse ni de traduction.

Les journalistes présents doivent se contenter des interviews en anglais, parfois en français, que certains participants veulent bien leur donner, lors des pauses. Des réponses parfois lénifiantes. Mais le sentiment, toutefois, qu’il se passe quelque chose à Oman. « Croyez-moi, en aucun lieu du monde arabe on ne peut rassembler tant de courants », assure Mohamed Ech-Cheikh, professeur de philosophie à l’université de Casablanca. Un avis partagé par l’un des plus hauts dignitaires iraniens qui, faisant référence notamment à la situation en Syrie, mais pas seulement, considère que le monde musulman est au bord de l’explosion et qu’une rencontre comme celle d’Oman est plus que nécessaire.

Ce que nous confirme, un peu plus tard, dans les salons de l’hôtel, l’un des organisateurs de la conférence, haut fonctionnaire au ministère des affaires religieuses : la rivalité ancestrale entre sunnites et chiites avait produit la guerre Irak-Iran. A présent, en Syrie, en Libye, Iraniens et Saoudiens se font la guerre par personnes interposées, ailleurs que chez eux, comme les Soviétiques et les Américains du temps de la guerre froide. Mais chut ! On ne parle pas politique…

Certes, la conférence d’Oman n’ambitionne pas de résoudre du jour au lendemain, ni même à long terme des problèmes de cet ordre. Pas plus que d’autres conférences du même type, ailleurs dans le monde. Mais cet espace de dialogue n’est pas non plus celui d’une parole vaine. Le ministère des affaires religieuses qui est à l’origine de sa création s’appelait autrefois le ministère des affaires islamiques. Le changement d’appellation a été fait, il y a une dizaine d’années, pour tenir compte des autres cultes – notamment chrétien – pratiqués dans le sultanat, pas seulement par des expatriés. Le professeur de philosophie marocain n’hésite pas à bousculer les stéréotypes : « le ministère des affaires religieuses, ici, à Oman, c’est de l’avant-garde. Dans l’église catholique, la société est en avant, mais l’église est en arrière. Ici, à Oman, c’est le contraire. C’est le ministère qui est à l’avant-garde et c’est le public qui est un peu réservé. Oui, ils sont là un peu comme des éclaireurs. Ils ont une vraie envie de faire bouger les choses ».

Mohamed Ech-Cheikh vient ici depuis trois ans, invité en sa qualité de professeur de philosophie. Il est venu la première année avec beaucoup de réticences. Et il s’est rendu compte qu’il y avait chez ses hôtes omanais, qui en ignorent tout ou presque, « une très forte demande de philosophie ». Il initie son public aux délices de la découverte de l’autocritique. « Peu, dans le monde arabe, ont déjà fait l’expérience du miroir ». Cette année, il s’est même payé le luxe de critiquer, dans l’une de ses conférences, les thèses de Salimi, l’un des grands penseurs de l’Ibadisme au 19ème siècle, et… ancêtre de l’actuel ministre. Quand on l’interroge sur les conséquences que cette conférence peut produire dans le reste du monde musulman – une fois chaque participant rentré chez soi – il reste dubitatif. Pour vraiment changer les choses, c’est la volonté politique qui manque, dit-il.

La conférence d’Oman – et tout particulièrement, l’édition 2014 – n’en demeure pas moins un évènement unique en terre d’islam. Quand le germe de la réflexion philosophique est planté, tout devient possible. Rendez-vous dans un an.

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