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Au cœur des conflits, le Liban

Ce petit Etat de moins de 6 millions d’habitants et d’une superficie inférieure à celle de la région Ile-de-France concentre aujourd’hui bien des drames mais aussi des intérêts. Macron, toujours aussi généreux, a décidé de convoquer à Paris, le 4 août prochain, une conférence internationale des donateurs pour soutenir un Liban déchiré par ses tendances politiques contradictoires, sa classe politique corrompue et convoité par ses puissants voisins et « amis ».

A l’origine du pays, une chaîne montagneuse, le Mont Liban, qui servit longtemps de refuge à deux minorités : au sud, les druzes et au nord, une société chrétienne, les maronites, protégée par l’Europe et en particulier par la France. En 1860, Napoléon III envoya un corps expéditionnaire pour protéger les maronites massacrés par les druzes ; la France obtint de l’empire ottoman la reconnaissance d’une autonomie pour le Mont-Liban. A l’issue de la Première guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France se partagèrent le Proche-Orient ; tandis que la Grande-Bretagne obtenait un « mandat » sur l’Irak et la Palestine, la France héritait d’un mandat sur la Syrie. En mars 1920, les nationalistes arabes proclamaient à Damas l’indépendance de la « Grande Syrie » mais l’armée française écrasa le soulèvement et détacha de la Syrie un « Grand-Liban » agrandi avec la vallée de la Bekaa, le littoral et le port de Beyrouth. Dans cet espace, on avait calculé que les chrétiens restaient majoritaires.

L’État du Grand-Liban fut déclaré indépendant mais « sous mandat français ». En 1926, des lois constitutionnelles partagèrent le pouvoir entre les 18 communautés confessionnelles : chrétiennes maronite, grec-orthodoxe, arménienne, syriaque, musulmans sunnites, chiites, druzes, etc, en fonction de leur importance numérique. Les maronites étant alors les plus nombreux obtinrent la présidence de la République (aujourd’hui, Michel Aoun), le chef du gouvernement fut obligatoirement sunnite et le président de la chambre des députés chiite. Ce système politique qui se répercuta dans la répartition des sièges à l’Assemblée nationale et à tous les niveaux de l’administration reste en vigueur aujourd’hui. Et pour éviter toute remise en cause qui provoquerait des troubles, il n’y a pas eu de recensement depuis 1932 ! On sait cependant que les musulmans sont aujourd’hui largement majoritaires…

L’indépendance du Liban

En 1943, le Liban profita de la défaite française pour proclamer son indépendance. Les grandes familles maronites et sunnites conclurent un accord non écrit, le « Pacte national », qui prévoyait que les chrétiens renonçaient à rechercher la protection française tandis que les musulmans abandonnaient le rêve de l’unité arabe, d’abord dans la « Grande Syrie ». Dès 1945, le Liban entrait à l’ONU et à la Ligue arabe. Le pays connut une période de grande prospérité comme intermédiaire entre le monde arabe et l’Europe ; les services bancaires se développèrent particulièrement. Mais, dès 1948, la création de l’État d’Israël plongeait le Liban dans le conflit israélo-arabe. Comme les autres Etats arabes, Beyrouth signa un armistice en 1949 avec Israël, la frontière sud restant telle que la France l’avait fixée en 1920. L’armée libanaise fut toujours maintenue délibérément faible.

Depuis lors, le Liban est devenu un tout petit Etat tampon entre des puissances régionales : au nord et à l’est, la Syrie, au sud, Israël, un peu plus loin, l’Arabie saoudite ; plus loin encore, l’Iran. Sur ces Etats, se greffent (en soutien ou en opposition) les Etats-Unis et la France qui, elle, n’a plus les moyens que d’être une fidèle vassale de l’Amérique. 

Le Liban accueillit, dès 1948-49, une centaine de milliers de réfugiés palestiniens qui s’installèrent dans des camps près de Beyrouth mais plus encore dans le sud, près de Tyr et Saïda. La guerre des Six-Jours amena de nouveaux réfugiés palestiniens expulsés par Israël puis « Septembre noir » (1970-1971) renforça encore le nombre des réfugiés au sud du Liban ; les dirigeants de l’OLP s’installèrent à Beyrouth. Dès lors, des combattants palestiniens multiplièrent les opérations contre le nord d’Israël qui répliquait par des représailles sur le territoire libanais. 

En 1975, la guerre civile éclate au Liban entre deux clans : à droite, les Phalangistes dirigés par la famille Gemayel qui fédère quasiment toutes les milices chrétiennes ; ils sont pro-occidentaux, alliés à Israël dont ils reçoivent des armes et  hostile à la présence palestinienne ; à gauche, les progressistes libanais, anti-impérialistes et soutenus par l’OLP. Les assassinats succédèrent aux massacres. En 1976, la Syrie envoya ses chars et obtint un cessez-le-feu ainsi que le rétablissement du statu quo. L’opinion publique libanaise se divisa au sujet de leur présence. Au début de juin 1982, l’armée israélienne commandée par Ariel Sharon envahissait le Liban et assiégeait Beyrouth. Les Phalangistes en profitèrent pour perpétrer le massacre de 1.500 civils palestiniens, essentiellement des femmes et des enfants, dans les camps de Sabra et Chatila …sous les yeux des soldats israéliens.

Ainsi, les Syriens occupaient le nord et l’est du Liban et contrôlaient son gouvernement tandis qu’Israël occupait le sud ! L’année 1982 fut aussi celle de la création du Hezbollah, un parti chiite, qui organisa la résistance à l’occupation israélienne mais commit, à ses débuts, des attentats contre des soldats américains et français de la Force multinationale et enleva des étrangers (Michel Seurat). Harcelée, l’armée israélienne se replia en 1985 sur une zone délimitée par le fleuve Litani, à une dizaine de kms de la frontière israélienne. Le Hezbollah, allié à la Syrie et à l’Iran, poursuivit sa guérilla contre les Israéliens qui ripostaient toujours de manière disproportionnée, détruisant les infrastructures libanaises (ponts, centrales électriques) ; le 18 avril 1996, l’aviation de l’État hébreu bombardait un camp de l’ONU à Cana, tuant plus de 100 civils réfugiés. Enfin, en 2000, Israël évacuait les derniers territoires libanais (sauf les fermes de Chebaa), non sans laisser des milliers de bombes enfouies dans le sol.

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Le Liban depuis l’an 2000

Au changement de siècle, l’homme qui menait le Liban était le Premier ministre Rafic Hariri, ce sunnite milliardaire qui était aussi citoyen saoudien, vassal de l’Arabie et grand ami de Jacques Chirac. Il s’était enrichi, par ses multiples sociétés, et en particulier avec la reconstruction de Beyrouth après la fin de la guerre civile en 1990. Selon l’économiste et historien Georges Corm, malgré la large majorité dont il dispose à l’Assemblée nationale, il n’opéra aucune réforme de l’administration (corruption) ni ne stoppa l’endettement dû aux taux d’intérêts excessivement élevés des banques libanaises soutenues par la banque centrale ; cette dernière a le même directeur de 1993 à aujourd’hui, Riad Salamé, nommé par Rafic Hariri. L’endettement de l’État libanais s’aggrava dangereusement. On n’oubliera pas enfin le poids que représente pour ce petit pays  la présence non seulement des réfugiés palestiniens mais aussi de plus d’un million de réfugiés syriens.

En septembre 2004, la France et les Etats-Unis proposaient et faisaient voter par le Conseil de sécurité des Nations Unies la résolution 1559 qui exige le retrait immédiat des troupes syriennes du Liban, le désarmement du Hezbollah et des camps palestiniens, semant ainsi la discorde au Liban. Les ambassadeurs américain et français jouaient un rôle politique grandissant. Le 14 février 2005, l’assassinat de Rafic Hariri déchaîna l’opinion contre la Syrie. Dès mars-avril, les  soldats syriens évacuaient le Liban sous la pression internationale. Le désarmement du Hezbollah va-t-il suivre ? Le 12 juillet 2006, Israël lançait de nouveau ses troupes au sud du Liban avec l’objectif de « briser le Hezbollah » et en même temps, il arrosait de bombes tout le Liban. Mais au sud, les Israéliens se heurtèrent à une résistance inattendue. Ses chars Merkava, réputés parmi les meilleurs du monde, tombèrent dans des embuscades du Hezbollah. Au total, une cinquantaine de ces chars furent détruits. Après 34 jours de guerre, Israël préféra retirer ses troupes et conserve depuis une grande crainte du Hezbollah.

Auréolé de sa victoire, le Hezbollah est devenu très populaire au Liban, ralliant une grande partie des chiites ; le général Michel Aoun, qui prit la tête d’une partie de la communauté maronite, apporta dès 2006 son soutien à la « Résistance islamique au Liban » et déclara qu’on ne pouvait exclure de la vie nationale un parti qui représentait un tiers des Libanais et qui « n’utilisait ses armes que pour défendre le Liban contre des agresseurs ».  Grâce à l’alliance avec le Hezbollah, Michel Aoun fut élu président de la République en octobre 2016 ; cependant, Aoun dut nommer comme Premier ministre Saad Hariri, le fils de Rafic, aussi dépendant de l’Arabie saoudite que son père ; citoyen saoudien, Saad est aussi citoyen français. Dans une situation économique très dégradée et financièrement catastrophique (la dette publique est évaluée à 150 % du PIB), Hariri prenait à l’automne 2019 des mesures d’austérité qui provoquèrent le soulèvement de la population. 

On connaît la suite avec, de surcroît, la terrible explosion dans le port de Beyrouth qui, le 4 août, détruisit une partie de la ville elle-même. On connaît moins les manœuvres en coulisse des puissances qui disposent d’argent pour peser sur les choix économiques et politiques du petit Liban.  Israël soutenu par les Etats-Unis veut obtenir une délimitation favorable de sa frontière maritime avec le Liban, d’autant plus qu’un grand gisement gazier y a été découvert. Mais plus encore, Israël veut obtenir l’application de la résolution 1559 : le désarmement du Hezbollah. L’État hébreu est soutenu par l’Arabie saoudite (qui manœuvre les sunnites libanais) et surtout par les Etats-Unis qui, derrière le Hezbollah, voient la Syrie et plus encore l’Iran. Dans cette crise marquée par l’absence de gouvernement libanais depuis près de deux ans, les pressions sur les dirigeants libanais sont énormes. Les Etats-unis, la France et l’Arabie saoudite agissent de concert. Fin juin, les ministres des Affaires étrangères de ces trois pays lançaient un appel aux dirigeants libanais pour qu’ils s’entendent mais, en coulisses, ils exploitent certainement les divisions libanaises. En juin encore, lors d’un entretien à une télévision saoudienne, l’ambassadrice américaine faisait part des « graves inquiétudes » de Washington sur « le rôle du Hezbollah, une organisation terroriste » qui entravait « certaines réformes économiques dont le Liban a désespérément besoin » ; ces propos ravivèrent les dissensions au Liban. Cela n’empêcha pas, le 6 juillet, les deux ambassadrices de France et des Etats-Unis de se rendre en Arabie saoudite puis, le 12 juillet de se concerter au Liban avec l’ambassadeur saoudien pour évoquer la situation économique catastrophique et « les moyens d’aider le peuple libanais ». 

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On sait que l’aide financière au Liban est conditionnée par la formation d’un gouvernement et par des réformes ; ces conditions seront, n’en doutons pas, rappeler à la conférence internationale convoquée par Macron et qui s’ouvre le 4 août. On peut se demander aussi si le désarmement du Hezbollah n’est pas une condition préalable.

Martine Sevegrand, historienne

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