Dans ce troisième volet de notre étude, nous allons tenter de voir quelles seraient les notions qu’il nous faut réactiver pour disposer d’une métaphysique qui nous aide efficacement à décrypter notre monde moderne, mais aussi, qui nous permette de « marcher droit » et d’exclure tout fanatisme. Iqbal, nous l’avons déjà dit, a eu selon nous, la bonne intuition en affirmant que la méditation sur le temps était la clef pour réinterpréter plus pertinemment le rapport de l’homme au monde.
Cette réinterprétation doit nous libérer de nos préjugés, et notamment, celui qui consiste à voir le sacré et le mondain, l’éternité et la temporalité, Dieu et l’homme, comme des réalités séparées par nature. Pour lui, il était devenu urgent de réconcilier toutes ces dimensions grâce à ce qu’il a appelé, le « principe du mouvement ».
Cette notion, apparemment simple, cache une profonde compréhension du lien qui unit l’éternité et le temps. Il ne s’agit pas simplement de se mettre en mouvement sans s’attacher à connaître le point d’arrivée. Le « principe du mouvement » est sa traduction du mot « ijtihad », notion connue par beaucoup d’entre nous comme étant « un ensemble d’efforts à faire ». Il va, en quelque sorte, la démocratiser et lui donner une signification plus large et ne pas la laisser à la seule caste des « oulémas ». D’ailleurs, la « démocratisation » du savoir doit être la première des préoccupations pour tous ceux qui aspirent à nourrir l’élévation spirituelle/intellectuelle des sociétés ou communautés qui se prétendent « musulmanes ».
Iqbal n’a cessé de méditer cette parole du Prophète, « n’insultez pas le Temps car le Temps est Dieu ». C’est à partir de cette parole, qu’il a développé cette intuition profonde que le Temps et l’éternité ne sont que les deux faces d’une même pièce. Nous ressentons tous cet appel d’incarner la Valeur, qui appartient à l’ordre de l’Absolu, nous pressentons tous qu’il y a une communion entre notre temps mondain et l’Absolu, entre l’Homme et Dieu. Gaston Berger a bien résumé cet appel et l’élan qu’il suscite en nous : « Le tragique de la condition humaine, ou plus simplement sa gravité, tient précisément à ce que l’homme sent l’urgence de l’appel sans avoir d’indication absolue sur ce qu’il faut faire, aimer ou penser dans telle circonstance particulière. Je dois faire mon devoir, cela je le sens, j’en suis sûr, et il y a dans le cas concret qui est le mien, des choses à faire et d’autres à ne pas faire. Mais je ne suis jamais tout à fait sûr d’avoir découvert la vraie conduite à tenir. C’est de là que naît le sentiment de responsabilité. C’est ce qui fait, dans tous les domaines, le sérieux du choix : si j’allais mal choisir… En croyant servir, je trahis peut-être… L’homme se tend entre l’appel général qu’il entend et la réponse précise qu’il fournit » (Expérience et transcendance-p.93).
Cet appel d’accomplir le Bien en incarnant la Valeur, nous le retrouvons également, présent dans le Coran : « Vous qui croyez, répondez positivement à Dieu et à Son Envoyé, quand il vous appelle à ce qui vous donne la Vie » (C.8, 24). Donc, L’éternité et le Temps, Dieu et l’homme ou encore l’inspiration et l’action, collaborent pour perpétuer le monde et le rendre meilleur et plus beau. Iqbal, en proposant son « principe du mouvement » cherchait à concilier « le permanent et le changement » : « Le fondement ultime de toute vie, tel que le conçoit l’Islam, est éternel et se révèle dans la variété et le changement. Une société fondée sur une telle conception de la réalité doit concilier, dans sa vie, les catégories de la permanence et du changement. Elle doit posséder des principes éternels pour réglementer sa vie collective ; car l’éternel nous fait prendre pied dans le monde du changement perpétuel. Mais les principes éternels, lorsqu’on les envisage comme devant exclure toutes possibilités du changement qui, selon le Coran, est l’un des plus grands « signes » de Dieu, tendent à immobiliser tout ce qui est essentiellement mobile dans sa nature » (Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam. p, 147).
En résumé, comme le rappela Francis Lamand, pour s’opposer à « l’immobilisme de l’Islam et au laxisme de l’Occident », Iqbal proposa « le principe du mouvement continu dans la structure de l’Islam. Au second, implicitement, la resacralisation de la société occidentale ». Dès lors, nous comprenons mieux pourquoi lorsque nous « insultons le Temps » en perpétuant l’immobilisme et donc, la contre-nature, cela revient à « insulter Dieu », base spirituelle de toute vie qui, pour se perpétuer, doit se mouvoir.
Notre programme est donc clair, il nous faut tout à la fois, réactiver cette compréhension de l’ijtihad, méditer sur la réalité du Temps (comme instrument prospectif) et redonner une interprétation spirituelle du monde.
Nous en sommes loin, très loin. Pendant que les mosquées organisent des concours de adhane (appel à la prière), ce qui est purement pathétique au regard de l’avènement prochain de « l’homme nouveau » (H+) voulu par BigTech et qui n’hésitera pas à s’opposer à « l’homme-unifié » (Hu) en limitant son progrès éthique, ces mêmes mosquées abandonnent de fait, le musulman au péril actuel, qu’il ne voit pas venir. Il y a presque 100 ans, Iqbal avait déjà prédit et alerté sur ce péril, et pourtant, nous y allons benoitement, « Croyez-moi, écrivait-il, l’Europe d’aujourd’hui est le plus grand obstacle qui se dresse sur la voie du progrès éthique » (id.p, 80).
Mais, à côté de cette critique de l’Europe coloniale et prédatrice des années trente, il n’hésita pas à espérer l’unité des hommes autour de valeurs hautement spirituelles ; il nous légua un formidable message d’espérance : « En revanche, le musulman est en possession de ces idées ultimes sur la base d’une révélation qui, s’exprimant à partir des profondeurs les plus secrètes de la vie, intériorise son apparente extériorité. Pour lui, la base spirituelle de la vie constitue une conviction pour laquelle le moins éclairé des hommes parmi nous peut facilement donner sa vie ; et si nous considérons l’idée fondamentale de l’Islam, à savoir qu’il ne peut y avoir de nouvelle révélation qui oblige l’homme, nous devrions être l’un des peuples les plus avancées spirituellement de la terre (…). Souhaitons que le musulman de nos jours sache apprécier sa position, reconstruire sa vie sociale à la lumière des principes ultimes, et dégager des desseins jusqu’ici partiellement révélés de l’Islam cette démocratie spirituelle qui est la fin dernière de l’Islam » (id.p, 180).
Force est de constater que, dans l’avènement de cette « démocratie spirituelle », nous avons échoué. Nous n’avons pas réussi à la faire advenir, ne serait-ce qu’à l’échelle de nos mosquées, que dis-je, à l’échelle même de nos foyers. Nos mosquées françaises sont de véritables petits laboratoires de l’arbitraire, de l’iniquité et de la légitimité de droit divin de nos responsables au service du culte ; de véritables petits Etats arabes. Pire que l’immobilisme qu’a dénoncé Iqbal, nous entrons maintenant dans l’ère du conformisme ; nous avons hargneusement tendance à vouloir nous conformer à la pression de la majorité. Il n’y a qu’à observer la direction que prennent les mosquées françaises depuis plusieurs décennies ; leur déphasage nous inquiète de plus en plus, au point que nous pouvons dire sans craindre de nous tromper, que la force spirituelle sera dans la jama’a (fratrie spirituelle) et non plus dans les mosquées, dès lors qu’elles ne cherchent plus à libérer les consciences.
C’est le signe des temps que d’être amené, aujourd’hui, à construire sa propre mosquée intérieure pour rester libre, le temps que les mosquées retrouvent leur véritable vocation. Dans le dernier volet de notre réflexion, nous expliquerons ce que doit être une métaphysique « qui redonne du sérieux à la vie ».

