Je me souviens, lorsque je cherchais à mieux comprendre la religion de nos aïeux, toutes les peines du monde que j’avais pour savoir par quoi commencer. Ce n’est que bien après avoir connu de multiples périples, que je compris que c’est principalement la vie intérieure que l’Islam cherche à façonner, et que cette religion nous invite à faire et, « en faisant notre travail d’homme », de construire notre être moral. Le but essentiel de cette tradition est bien de libérer notre âme de ses mensonges qui l’empêchent de reconnaître sa vraie nature et de retrouver son Origine.
Sur la croyance, qui est un élément fondamental de mon être intime, nos imams ne nous expliquent presque rien, ils répètent des formules qu’ils ne comprennent pas parfois eux-mêmes, et ils nous posent la croyance comme un fait. Quant à la foi, on nous répète que c’est la simple application du rite et qu’elle se confond tout simplement avec lui, alors qu’en réalité, la pratique cultuelle n’est qu’un moyen afin d’atteindre un univers bien plus grand ; une des grandes méprises de notre temps aura été de confondre la fin avec les moyens. Et à côté de cela, nous avons tous cette étrange intuition que la vérité est proche et simple à la fois, si proche que nous finissons par ne plus la voir ; elle serait comme cette matière noire qui compose l’univers, mais dont nous ne savons pas grand-chose sur ce qu’elle est ; comme elle, la Vérité est partout et insaisissable à la fois.
Voilà pourquoi, nous avons un si grand besoin de connaître et de comprendre l’armature de l’Islam, qui reste en France, faut-il le rappeler, difficile d’accès. Cet accès difficile est dû, notamment, à la présence d’usurpateurs du sens, d’hommes d’affaires qui se font de l’argent sur la crédulité des musulmans, mais il est également lié à la présence d’hommes politiques préoccupés par leurs petites affaires. En effet, ce sont eux, d’abord, les véritables fossoyeurs de l’Islam qui parasitent le message et détournent l’attention de gens de bonne volonté d’une compréhension saine de cette tradition spirituelle ; ce phénomène touche tous les courants idéologiques qui prétendent représenter les musulmans, allant du wahabbo-salafisme (nos fossoyeurs du sens) au « confrérisme » (nos hommes d’affaires), en passant par l’islam consulaire (nos hommes politiques).
Le travail de revivification théologique s’en trouve altéré, car le but de ces falsificateurs n’est pas de penser et de vivre les principes métaphysiques et moraux de l’Islam ; c’est bien connu, « au royaume des aveugles le borgne est roi ». Mais, comme le rappelle le Coran, « ils ne trompent qu’eux-mêmes s’ils savaient » !
Reprenons : dans le corpus musulman, nous avons cette parole attribuée au Prophète, qui rappelle que Dieu « est auprès de la pensée que se fait de Lui Son serviteur ». Cette parole a une très grande portée spirituelle, mais prenons là dans son sens premier : si l’homme voit un Dieu de majesté alors la divinité se révélera ainsi, mais s’il voit un Dieu « rapetissé » ayant une condition humaine, comme le voient et l’affirment les Wahabbo-Salafistes, un dieu qui a un poids, un corps, une taille, des cheveux et une limite, une sorte de Zeus islamique, alors Dieu ne se révélera pas tel qu’Il est dans leur esprit, disons-le franchement, « malade ».
Certains musulmans seront surpris, voire choqués, de lire cela ; si c’est le cas, c’est parce que beaucoup ne vont plus lire les sources de l’école anthropomorphiste du wahhabo-salafisme. Mais il y a des savants anthropomorphistes qui ont effectivement décrit ainsi, le Dieu de majesté, défini par le Coran comme étant « très haut dessus de ce qu’ils peuvent lui associer » ; mais la masse ne doit pas le savoir sinon elle serait offusquée ; d’ailleurs, il y a beaucoup de choses que la masse musulmane ne doit pas savoir selon Ibn Arabi.
Aujourd’hui on le voit, nous payons cette ignorance à travers une désertion de la pensée éthique musulmane du champ du débat d’idées. Cette parole du Prophète démontre qu’il faut s’assurer d’avoir une juste compréhension du caractère de Dieu (Sunnat’Allah), elle justifie en cela une métaphysique qui nous permette de nous accomplir. C’est pourquoi, il faut être pénétré par une grande humilité lorsqu’on traite cette question de la saisie de Dieu. On peut déjà dire d’emblée, que le Coran confirme que les hommes « n’ont pas évalué Dieu au vrai de Sa valeur » (C. 22, 74) et que très peu le pourront. Il n’est donc pas impossible de saisir Dieu Lui-même ou en tout cas « Sa vraie valeur ».
Le sérieux, pour ne pas dire, la gravité de notre vie, provient et prend tout son sens dans cette reconnaissance du Dieu Unique, non pas celui du grand Plotin, mais Celui qui se révèle aux hommes dans le Livre et le monde qui nous entoure. Il est impossible au 21ième siècle d’aborder tout une part de la connaissance de Dieu (théo-logos) avec la pensée d’un Junayd, d’un Ghazali ou d’un Juwayni, et encore moins celle d’un Razi (tous ces immenses théologiens appartiennent à l’Islam majoritaire dit « sunnite »).
Ce sont, non seulement, des œuvres très difficiles pour une génération musulmane française de plus en plus consumériste et, théologiquement, toujours un peu plus analphabètes, mais surtout, leur vision du monde n’est plus comparable au nôtre, et leur œuvre par certains côtés, est devenue obsolète et nous allons le voir. Mais il faut bien, malgré tout, donner une connaissance efficace à nos enfants, empêtrés dans une crise des idées et de la modernité, une crise qu’ils vivent péniblement.
Iqbal nous a donné, au début du 20ème siècle, quelques pistes pour reconstruire une vivifiante théologie, rompant ainsi, avec la théologie gréco-classique. Cette rupture initiée par Iqbal, doit nous permettre de faire face sereinement aux défis du monde moderne ou comme l’avait dit notre cheikh Draz d’essayer de « vivre au milieu du feu sans se faire brûler » ? Un de ses élèves avait dit de lui: « Iqbal est venu à nous comme le messie ressuscitant les morts ; il nous a ramenés à la vie quand nous étions morts en répétant une pensée morte ». Il est vrai que son livre « Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam » a eu l’effet d’un coup de tonnerre, c’est une œuvre majeure et sa pensée fait école encore aujourd’hui, malheureusement elle est trop méconnue en France, et reste souvent mal comprise par nos ‘oulémas (savants).
On l’a vu plus haut, dans la tradition musulmane lorsque nous avons une mauvaise idée de Dieu cela peut altérer directement notre nature humaine et désorganiser notre vie psychique. C’est pourquoi l’Islam insiste pour avoir une métaphysique traditionnelle, c’est-à-dire fidèle aux données révélées et efficace. Selon Iqbal, et reprenant les affirmations du Coran, Dieu est Éternel et Vivant à la fois, rappelant qu’Il n’est pas soumis aux vicissitudes du temps, autrement dit, qu’il n’y a rien qui ajoute ou enlève quelque chose à sa perfection. Cela signifie également, que ce n’est pas non plus un Dieu immobile qui regarde le monde de loin comme le dieu d’Aristote ; le Coran le répète à plusieurs endroits « Dieu ajoute ce qu’Il veut à sa création ; Il est Omnipotent » (C. 35, 1) et « qu’Il est chaque jour à la tâche » (C. 55, 29).
Ces versets contredisent clairement l’image d’un Dieu qui impose un mektoub, c’est-à-dire un destin qui déroule un scénario où les hommes ne font que rencontrer leur vie sans la faire réellement. Et ce qui m’a toujours surpris, c’est que nous affirmons cela sans jamais nous poser la question de savoir si nous n’emprisonnons pas l’Action de Dieu elle-même ? En effet, si tout est déjà écrit et que Dieu n’est plus qu’un spectateur observant des marionnettes, Il ne peut plus intervenir Lui-même ; cette vision annule la Liberté de Dieu et pas seulement celle de l’Homme. À aucun moment, le musulman se pose une telle question ? Et à aucun moment, un imam sérieux dans nos quartiers ne se lèvera pour nous dire avec courage que le « mektoubisme » est un vestige de la pensée grecque dissimulée sous l’habit de Mohamed et qui s’est glissée dans notre patrimoine religieux ; que c’est le dieu d’Aristote et non le Dieu de Muhammad que nous percevons et prions.
Or, le Coran montre que Dieu « est chaque jour à l’œuvre ». Bref ! C’est la preuve que nous répétons des formules consacrées sans une réelle intelligence. Mais notre penseur et poète n’en reste pas là, et affirme qu’en plus d’être Éternel et Vivant, Il est aussi Omnipotent (Houwa bi kouli chay’ïne qadir) et Omniscient (Houwa bi kouli chay’ïne alim). Pour lui, le Dieu de Muhammad, est tout à la fois Éternel, Vivant, Omnipotent, Omniscient et on peut rajouter Unique. C’est ici que je tiens à préciser que Muhammad Iqbal a fait pour la théologie ce que l’imam Al Chatibi a fait pour le fiqh (le droit musulman).
Il a, en effet, ramassé l’ensemble des propositions des théologiens classiques pour ne faire ressortir que les éléments régénérants nécessaires à notre époque. Il a dénoncé cette vision statique du monde qu’a développé la théologie musulmane classique héritée de la pensée grecque que n’a pas connue la première génération de musulmans et qui était plus conforme à l’esprit du Coran. Notre grand penseur indo-pakistanais a écrit dans « Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam » que « la principale responsabilité de la décadence orientale est le résultat de ces systèmes philosophiques néoplatoniciens qui inculquent la négation de soi, le relâchement et l’oubli de soi » (p.87).
Allons plus loin encore. Qui sont ceux à l’époque du Prophète qui étaient les plus fatalistes ? Les Arabes polythéistes qui ne voulaient surtout pas remettre en cause l’ordre établi ; c’est eux qui disaient à Muhammad, quand il leur demandait d’aider les nécessiteux : « Quoi ! nous donnerions à manger à ceux que Dieu, s’il voulait, nourrirait ? Vous êtes dans un égarement manifeste » (C. 36, 47).
D’ailleurs, il est impossible que la vision « mektoubiste » ait concerné les premiers compagnons sinon ils n’auraient jamais pu connaître cette fulgurante épopée et conquérir de grands empires en moins de 100 ans. Ils avaient en revanche une forme de « fatalisme supérieur » comme le disait Iqbal, à savoir que rien ne pouvait leur arriver à moins que Dieu ne l’ait voulu mais jamais ils n’ont pensé n’être que des ombres chinoises et que tout était déjà joué par avance. Ce sont les Arabes polythéistes qui avaient cette compréhension, et le Coran l’atteste. Nous savons que le plus grand problème théologique en Islam a toujours été de concilier la Liberté de Dieu avec la liberté humaine. Mais toutes les solutions ont abouti à un échec.
On sait qu’il y a une collaboration entre l’Action de Dieu et l’action de l’homme car « Dieu ne modifie pas l’état d’un peuple, qu’ils ne l’aient modifié de leur propre chef » (C. 13, 11) et que « tandis que ceux qui en Nous firent effort, oui, guidons-les sur Nos chemins » (C. 29, 69). Mais comment cette alchimie se fait-elle sans limiter la Liberté de Dieu et celle de l’Homme ? À la vérité, sur le plan des modalités, on ne le saura jamais vraiment. Mais iqbal a eu la bonne intuition : c’est le la compréhension du temps pyschologique (et non spatial) qui peut nous offrir de nouvelles clefs de compréhension.
L’influence de Bergson sur la pensée de Sir iqbal se jouera autour de la notion de temps ou de durée. C’est une réelle complexité que de saisir cette rencontre entre l’éternité et le temps, entre Dieu et l’Homme, et tout théologien qui dirait, de manière péremptoire et définitive, que la réponse à cette question est ceci ou cela, est un menteur infatué par son ignorance inavouée et malheureusement, au sein de notre communauté religieuse, il y en a beaucoup trop. Nous n’avons que des hypothèses et Iqbal en a avancées quelques-unes, mais elles sont si nouvelles, que beaucoup l’ont attaqué à défaut de l’avoir réellement compris. Mais les dernières données scientifiques de la physique actuelle lui donneraient raison. Dans la 3ième partie qui suit, nous chercherons à savoir comment rester sur le sentier nous menant à la divinité et que Iqbal identifie comme l’Ego ultime, et après quoi, dans une 4ième et dernière partie, nous ouvrirons nos propres pistes.

