« Quels prénoms les immigrés donnent-ils à leurs enfants en France ? ». Cette question n’est pas posée à Eric Zemmour, le nostalgique fiévreux du temps où la France donnait des prénoms de saints chrétiens à ses enfants, mais a fait l’objet d’une étude réalisée par l’Institut national d’études démographiques (INED), dont les résultats édifiants ont été rendus publics hier, mercredi 10 avril.
Le sinistre propagandiste de l’islamophobie, qui s’autorise à jeter l’anathème sur ses concitoyens dont les prénoms venus d’ailleurs, notamment arabo-musulmans ou africains, lui heurtent les oreilles, ne trouvera aucune « Corinne » dans les conclusions publiées par les chercheurs Baptiste Coulmont et Patrick Simon.
« Corinne », ce fameux prénom aux racines grecques que Zemmour, avec sa morgue habituelle, avait suggéré à Hapsatou Sy de porter au lieu du sien, lors de leur passe d’armes télévisuelle chez « Les Terriens du dimanche », en septembre dernier.
Si « Corinne » brille par son absence au palmarès des prénoms préférés des citoyens français, descendants d’immigrés originaires du Maghreb, les Yanis, Nicolas, Mehdi, Sarah, Inès et Lina ont en revanche la cote auprès des enfants de ceux qui s’appelaient Farid, Ahmed et Rachid, Fatima, Fatiha et Khadija, dans la France d’hier.
Comme le met en lumière un article paru dans Le Monde, les chercheurs Baptiste Coulmont et Patrick Simon, forts de leur analyse sur l’évolution du choix des prénoms par les parents issus de l’immigration sur trois générations, battent en brèche certaines idées reçues.
On apprend ainsi que « les petits-enfants de la première génération s’appelant Abdelkader ou Karim sont très largement minoritaires ». « Aujourd’hui, leurs prénoms reflètent à la fois « l’héritage culturel » du pays d’origine ainsi que les « normes dominantes » en France », précise Baptiste Coulmont.
Toujours selon Le Monde, en citant les auteurs de l’étude, « C’est en analysant les données de l’enquête « Trajectoires et origines » (« TeO », 2008, INED-Insee), menée à partir d’un échantillon de 22 000 personnes, que les auteurs ont pu déterminer que « la convergence entre population majoritaire et descendants d’immigrés ne se fai[sait] pas autour de prénoms typiquement “français”, mais de prénoms internationaux auxquels tous et toutes peuvent s’identifier » – tels que Mila, Louna, Yanis, Nael, Liam, Ethan et Adam. « Autant de prénoms dans le top 20 en 2017 – alors qu’ils n’étaient quasiment pas choisis en France avant l’an 2000 ».
Zemmour pourra toujours s’égosiller sur les ondes de RTL ou sur les plateaux télé, en criant à l’islamisation de l’Hexagone à travers des prénoms qu’il juge pas très catholiques, seuls « 23 % des enfants de la troisième génération portent un prénom arabo-musulman », selon l’INED. Autant dire que l’invasion des Sarrasins, contre laquelle met en garde ce prophète de malheur, ne se fera pas par une prolifération de prénoms qu’il exècre… jusqu’à la déraison.
« Cela signifie que plus de 75 % ne portent pas de prénoms arabo-musulmans. Les parents choisissent des prénoms qui appartiennent souvent au registre méditerranéen et qui peuvent convenir à tout le monde, des prénoms qui voyagent et qui passent partout », a commenté Baptiste Coulmont.
L’augmentation des mariages mixtes joue-t-elle un rôle déterminant dans l’évolution du choix des prénoms au sein des familles françaises issues de l’immigration post-coloniale ? « Le métissage est à l’œuvre », souligne l’essayiste Hakim El Karoui, qui s’est penché sur la question, en insistant sur des « mariages mixtes, nombreux en France ». « C’est un formidable marqueur d’intégration », a-t-il ajouté.
Signe des temps, si certains prénoms se substituent à d’autres, ceux qui sont ancrés dans la tradition et sont empreints de la noblesse du grand homme de l’islam, tel l’illustre Mohammed (un prénom toujours très populaire dans les foyers), ne tombent pas pour autant en désuétude.
« L’influence de la religion, d’abord : les parents non croyants et non pratiquants choisissent un prénom arabo-musulman dans seulement 7 % des cas, note l’étude de l’INED, contre 63 % pour les fidèles à forte religiosité », rapporte l’étude.
Pour Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’institut de sondages IFOP, cette tendance « s’inscrit dans un phénomène plus large qui se développe en France, celui de la réaffirmation identitaire. Ainsi, « En Corse, les prénoms corso-italiens sont à la hausse, comme les prénoms bibliques peuvent l’être chez les juifs et les prénoms très traditionnels chez les catholiques. Si le choix du prénom Marie, par exemple, s’est effondré, celui de Sixtine a le vent en poupe ».
« Les populations issues de l’immigration récente ne sont pas exemptes de cette tendance. Comme les autres », poursuit-il. Ce que Hakim El Karoui perçoit pour sa part « comme un signe d’intégration ».

