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L’Islam en Inde : le retour de manivelle de l’histoire et les tenants du choc des civilisations

L’actualité, ces derniers jours, a été marquée par une recrudescence des tensions entre Indiens et Musulmans en Inde, et notamment par les exactions commises par des extrémistes hindous contre des lieux et des personnes appartenant à la communauté musulmane.

Ces évènements violents sont un retour de manivelle de l’histoire, car l’Islam, qui a contribué, historiquement parlant, à la genèse et à la grandeur de la civilisation indienne, voit aujourd’hui se déchaîner des forces occultes, islamophobes et idéologiques contre la religion islamique. Une religion vivante et dynamique, qui suscite détestation et jalousie dans l’Inde vengeresse de Narendra Modi, le Premier ministre et ancien leader du parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP).

L’Islam en Inde s’est illustré par une extraordinaire résilience, qui s’est attirée les foudres des puissances non musulmanes. Une telle dialectique est parsemée de considérations géostratégiques et politiques, mais surtout d’un esprit de revanche et de haine contre tout ce que l’Islam a réalisé dans le sous-continent indien et dans le reste du monde.

Dans son livre retraçant l’histoire de l’Inde, Nehru, l’un des fondateurs de l’Etat indien, avance deux idées principales qui nous permettent de comprendre beaucoup de choses, non seulement sur l’histoire de ce pays, mais aussi sur l’avenir du sous-continent indien.

D’abord, il considère que dans l’histoire de l’Inde, la civilisation hindouiste, dont l’existence remonte, selon lui, à la nuit des temps (époque des pyramides et des sumériens), devrait connaître un essor à l’époque moderne, l’islam n’ayant été, à ses yeux, qu’un apport extérieur, artificiel et suranné.

Le second élément est de nature géostratégique : pour Nehru, la frontière septentrionale de l’Inde n’est que l’Himalaya et, par conséquent, il ne reconnaît l’existence d’aucun Etat situé au-dessous de cette frontière (Bhoutan, Népal). De ce fait, le Pakistan devient pour l’Inde non seulement un rival régional, mais représente aussi une menace pour la projection de la puissance indienne en Asie centrale et au-delà de l’Himalaya. En 1962, la progression indienne vers l’Himalaya provoqua l’intervention musclée chinoise.

Toutefois, la vraie histoire du sous-continent indien met en lumière le fait que l’Islam, qui commença à se propager en Inde au 10ème siècle, réussit à se fondre dans le paysage, en répondant à la quête de sens de nombre d’Indiens qui rejetaient le bouddhisme et s’étaient lassés de l’hindouisme. Cet engouement pour la religion musulmane s’est traduit à la fois par la conversion de millions d’Indiens durant le Moyen-Âge, et par la coexistence harmonieuse avec les nouveaux maîtres turcs de l’Inde.

L’arrivée de l’Islam en Inde constitue l’un des plus grands évènements de l’histoire. En effet, aucun peuple ou civilisation n’ont pu s’introduire dans le sous-continent indien depuis l’époque mythologique d’Alexandre.

Durant deux siècles (7ème et 9ème), les musulmans (Abbasside, Samanides) ont imposé progressivement une présence durable en Afghanistan et en Transoxiane. L’Asie centrale est devenue une terre musulmane depuis la grande défaite chinoise de Talas devant les armées omeyyades, en juillet 751.

Au 8ème siècle, ils ont pris pied au Sind dans la basse vallée de l’Indus. Au 10ème siècle, les Turcs Ghaznévides (du nom du premier conquérant, Mahmud de Ghazni), qui se sont convertis à l’Islam pour échapper à l’esclavage, s’emparèrent de Peshawar et du bassin du Gange.

Le savant Al-Bîrunî

Le savant Al-Bîrunî, qui accompagnait les conquérants, a compris qu’en Inde, l’introduction de l’Islam a été favorisée par le morcellement politique de ce pays partagé entre des seigneurs rivaux. Le successeur de Mahmud, Muhammad de Ghor a poursuivi en 1190 la conquête en s’emparant de Kanauj, Bénarès et des royaumes du Bengale. A cette époque, le Cachemire demeura l’un des sanctuaires de la littérature sanscrite et échappa à la conquête. Le reste des royaumes méridionaux se sont réfugiés en s’appuyant sur les côtes.

Commence alors la fabuleuse histoire du Sultanat de Delhi, qui s’étendait en 1206 au centre et au sud de l’Inde. Le dernier royaume hindou Vijayanâgara succomba en 1565. Les sultans de Delhi ont grandement contribué à la diffusion de l’Islam et ont défendu le sous-continent indien contre les envahisseurs mongols installés en Iran, au 13ème siècle. Le persan devint une langue savante à la place du sanskrit.

Mais plus important encore, les nouveaux souverains musulmans de l’Inde n’ont pas contraint leurs sujets indiens à se convertir à l’Islam, conformément aux préceptes de la religion islamique.

Cet esprit de tolérance a été le meilleur apport des Musulmans en Inde, alors que les anciens souverains indiens pratiquaient un système de ségrégation sociale, à travers l’instauration des castes. Ce système existait bien avant l’arrivée de l’Islam, puisque Al-Bîrunî, qui fut un observateur avisé de la première conquête musulmane, l’avait parfaitement observé au sein des royaumes indiens.

Le remplacement du Sultanat de Delhi par l’Empire moghol, après la bataille de Panipat en 1526, ne fit que renforcer la présence séculaire musulmane en Inde. L’Inde lui doit, de manière symbolique et civilisationnelle, la splendeur du monument du Taj Mahal. La présence séculaire de l’Islam en Inde se poursuivit, avant d décliner avec l’arrivée des Européens (des Portugais, des Néerlandais qui fondèrent la Compagnie des Indes, puis des Britanniques).

Nous allons maintenant nous arrêter sur un évènement capital qui nous permet d’expliquer, rétrospectivement, ce qui se passa par la suite en Inde. L’image d’aujourd’hui n’a vraiment rien à voir avec le vieux passé du sous-continent indien. En un mot, l’Inde a connu un âge d’or avec l’Islam, qui  insuffla un formidable élan de tolérance entre Indiens et Musulmans, et ce, malgré les conquêtes et leurs lots de destruction. Son avènement ne fut donc pas une greffe étrangère éphémère ou parasitaire, comme le laisse entendre Nehru dans son livre.

Cet évènement capital est la révolte des Cipayes (1857-1858), qui sonna à la fois le glas de l’Empire moghol, avec l’exil de son dernier empereur, et engendra les premières divisions entre Musulmans et Indiens. En fait, ce sont les Britanniques qui contribuèrent à diviser l’Inde, en créant un antagonisme entre Indiens et Musulmans. Ils méritent, à ce titre, leur surnom peu flatteur de « perfide Albion », à la lumière des conséquences dramatiques que l’on connaît aujourd’hui.

Les soldats de la prétendue «Honorable East Indian Company» (Compagnie des Indes orientales), qu’on appelle les Cipayes, se soulevèrent contre leur maître anglais en 1857, en raison de la graisse utilisée pour les nouvelles cartouches provenant des animaux (de vaches et de porcs). Comme ces cartouches étaient décapsulées avec les dents avant leur utilisation, les Musulmans et les Indiens refusèrent d’enfreindre leur religion. Les premiers récalcitrants furent sanctionnés. Ce fut le signal de la révolte.

Delhi et Lucknow furent prises par les insurgés. L’Empire britannique se fera assisté par les Sikhs du Pendjab et des renforts en provenance de Londres pour venir à bout de cette révolte, qui était en fait la dernière tentative de ressusciter de l’Empire moghol.

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Aussitôt, les Britanniques récupérèrent les territoires perdus, et mirent fin à la révolte avec une impitoyable cruauté. Les fils du dernier empereur furent exécutés sommairement et les prisonniers furent mis à mort par des coups de canon. Des villages entiers furent détruits. Non seulement, la Compagnie des Indes sera dissoute, mais une nouvelle entité coloniale émergera : le British Raj en 1877. En un mot, l’Empire britannique s’imposa alors  comme le nouveau maître de l’Inde.

Plus important encore, les Britanniques ne voulaient plus de l’unité indo-musulmane. Leurs services de renseignement commencèrent leur travail de sape. Les Indiens et les Musulmans, qui avaient par le passé combattu main dans la main et dans la fraternité, deviendront les frères ennemis de demain.

Le contexte de la Seconde Guerre mondiale poussa les Britanniques à rechercher l’appui des Indiens dans l’effort de guerre. Le Congrès, fondé en 1885 pendant le Raj britannique, réclama sous la direction de Ghandi l’indépendance de l’Inde. Mais la Ligue musulmane milita pour un Etat indépendant, dans le sillage des affrontements entre les deux communautés. Les Britanniques tranchèrent en faveur d’une partition du pays en 1947, malgré les vives protestations de Nehru et de Gandhi.

Dès lors, le nouvel État indien manifesta de l’hostilité envers les musulmans pakistanais. Les lettres du nom du nouvel Etat du Pakistan revêtent des significations particulières : K pour Kasmir (Cachemire), P pour Pendjab, A pour Afghania (régions pachtounes), S pour Sindh et T pour “tan” dans le Balouchistan. On constate donc que le Cachemire relève d’une vulgate identitaire pour le Pakistan.

Deux guerres vont éclater entre les deux pays. Elles seront provoquées par la pomme de discorde qu’est la question du Cachemire. En 1947, la ligne de contrôle sépara en deux cette province, qui s’avère être le château d’eau du sous-continent indien. En effet, le fleuve de l’Indus prend sa source dans l’Himalaya et traverse le Cachemire pour finir au Pakistan, en débouchant vers la mer arabe. Ce château d’eau est vital pour le Pakistan.

La première guerre, dite de partition entre l’Inde et le Pakistan, fut déclenchée en 1947. Elle sera suivie par deux autres guerres et des centaines d’accrochages.

L’époque moderne est marquée par un choc des civilisations à sens unique. La civilisation indienne associée aux autres civilisations, notamment la civilisation judéo-chrétienne reniant son héritage islamique, se jette dans la confrontation.

Après deux parenthèses marquées par l’alliance entre Washington et le Pakistan contre le communisme et l’Union soviétique, et par la guerre contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001, une volonté se fit jour : celle dissimulée, mais bien réelle, d’endiguer le dynamisme de l’Islam, si résilient dans l’histoire du sous-continent de l’Inde, par l’entremise des extrémistes indiens, soutenus par la civilisation judéo-chrétienne. 

Le rapprochement entre Israël et l’Inde n’a eu de cesse de se renforcer depuis 2017, date de la première escale à Tel Aviv de Narendra Modi, chef du gouvernement indien. Israël est ainsi devenu le quatrième fournisseur d’armes de l’Inde, après les Etats-Unis, la Russie et la France (le drone Heron et le système de missile Barak 8 font parties des armes prisées par les Indiens).

L’ultra-nationaliste Premier ministre indien, Narendra Modi, accueilli chaleureusement par le criminel de guerre israélien, Benyamin Netanyahou

Ces deux pays, dont les relations sont cimentées par une sorte de communauté d’intérêts stratégiques et sécuritaires, partagent aussi leur rejet de l’Islam. Alors que les Etats-Unis, de leur côté, se cherchent de nouveaux alliés dans leur guerre froide contre la Chine, dans la région indo-pacifique, l’Inde est un allié tout indiqué, en raison de la rivalité qui l’oppose à la Chine sur la ligne de frontière entre les deux pays.

Ainsi, l’évolution géostratégique dans la région suit de près les fractures religieuses et idéologiques laissées par la colonisation britannique dans le sous-continent indien, et par l’hostilité de certains Indiens envers la religion islamique.

Après avoir dominé culturellement et religieusement ce pays pendant des siècles, les Musulmans indiens ont finalement créé leur État dans le sous-continent indien, à jamais honni par les dominés d’hier. Ces derniers peuvent compter aujourd’hui sur le soutien de la civilisation judéo-chrétienne pour régler leurs comptes avec leurs rivaux musulmans. Tel est le retour de manivelle de l’histoire.

Plus profondément encore, il faut insister sur le rôle majeur que l’Islam a joué dans l’histoire et dans la genèse de la civilisation indienne. Au lieu de célébrer cette synthèse, symbiose et syncrétisme entre les civilisations, voilà que les tenants de l’affrontement religieux à l’époque moderne ne cessent de vilipender l’Islam et d’attiser les haines interreligieuses !

En fin de compte, l’Islamophobie est le vrai fléau de ce siècle. La thèse funeste, inepte et ridicule du choc des civilisations a favorisé sa propagation galopante. Elle est, pour les musulmans, ce qu’a été l’antisémitisme pour les juifs dans un récent passé génocidaire et cataclysmique. Les nations, qui ne tirent aucun enseignement des pages les plus sombres de l’histoire contemporaine, tombent encore une fois dans les pièges tendus par l’ignorance, l’esprit de revanche et l’égarement.

A lire sur Oumma :«L’islamophobie intellectuelle : une critique». La saine critique de l’intellectuel algérien, Rafik Hiahemzizou»

 

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