Dans notre série « Relire nos sources » une précision doit être apportée, suite à de nombreuses interrogations de nombreux lecteurs. Relire nos sources, pour faire face à la société moderne bouleversée, qui avance de manière déterminée vers le « post-humain », suppose comme préalable, la réforme de l’esprit du lecteur du Coran. Nous savons qu’il y a une interdépendance entre le lecteur et le Coran, ma conscience est toujours « conscience de quelque chose ».
Il ne s’agit pas, dans cette recherche d’une approche renouvelée de notre lecture du Coran, de faire de nous des exégètes érudits du Coran, non ! Il s’agit principalement de susciter des lecteurs qui arrivent à lire directement leurs sources avec une relative sagacité mais surtout, avec une réelle prudence.
Aucun homme ne pourra mettre un point final à sa compréhension du Coran, Parole divine, il ne pourra que la mettre entre guillemets en y ajoutant cette expression consacrée : « Et seul, Dieu, Sait vraiment » (Allahou a’lam). Cela dit, l’esprit humain doit être réformé en premier lieu, car c’est de lui que découle notre compréhension du monde. Un esprit sain aura plus de chance de se rapprocher d’une saine compréhension ; et à l’inverse, un esprit malade aura toujours tendance à sortir du Coran une compréhension déviée et malsaine.
Nos aïeux nous ont enseigné que la compréhension saine (‘aql salim) suppose un fond intérieur assaini (qalb zaki) et un agir vertueux (‘amal salih). Le Coran (sourate II) promet que si l’homme arrive à devenir vertueux, Dieu lui donnera un enseignement (fa taqou llah wa you’alimoukoum llah). Dans notre monde moderne l’on peut aisément être un grand scientifique au CNRS, respecté, et tromper son monde (et sa compagne accessoirement), il n’y a aucun lien essentiel entre le savoir et l’éthique dans la modernité.
Or dans la perspective islamique (qui reste à réactualiser), cette possibilité est purement invalidée, et le savoir et l’éthique sont indissociables ; l’horizon islamique se distingue essentiellement par cette union de la morale et de la quête de la connaissance. L’imam al Shafi’i a résumé cet enseignement islamique par cette belle parole : « la science est lumière, or la lumière provient de Dieu, et Il ne la donne qu’à ceux qui abandonnent le mal pour se donner au bien » (ina l’ilm nourou llah, wama you’ta nourou llah ila bi tark l’ma’sïa).
Cette clarification ayant été faite, reprenons notre quête de la réforme du « sujet pensant musulman ». Nous devons (ré)apprendre à penser pour bien (re)lire notre source fondamentale qu’est le Coran. Bien sûr, cette nécessité doit nous aider d’abord à rester fidèle au Coran. Mais plus impérieux encore, cette régénération de notre manière de lire le Coran doit nous permettre aussi de comprendre le monde moderne et de lui faire face, car il apparaît de plus en plus évident que la modernité continue son œuvre de défiguration de notre humanité et qu’il s’impose à chacun de lui résister.
On a tendance à l’oublier, mais le message du Coran, incarné par le Prophète, est avant tout une bonne nouvelle et un message d’espérance ; l’Homme n’est pas seul dans l’immensité du monde, son origine est métaphysique et il a une mission, celle de répandre l’éthique partout et l’espérance dans les foyers. L’Homme doit « faire son travail d’homme » en répondant à sa destinée spirituelle. L’Islam va lui apporter les outils nécessaires pour s’y conformer.
Nous devons donc (ré)apprendre à penser religieusement/éthiquement. Nous savons aujourd’hui que la réalité est un ensemble de relations entre les choses. Ici, c’est la relation entre le lecteur, subjectivité pensante, et le Coran, objet intelligible, que nous essayons de comprendre. La philosophie ou la méthode du voir (‘ilm al basira), c’est l’effort pour distinguer le donné, c’est-à-dire l’objet tel qu’il est (pour ce qui nous concerne, le Coran), du construit, c’est-à-dire la représentation que nous avons du Coran ainsi que nos préjugés sur lui ; il s’agit d’aller « au-delà du prestige du langage » pour atteindre la signification réelle de l’objet étudié ou analysé. Pour cela, nous devons mettre en suspens et entre parenthèses, nos jugements et préjugés afin d’espérer ressortir les données immédiates de notre objet étudié.
Si nous prenons l’exemple de notre conscience, il y a ce que nous montrons socialement aux autres, et certains seront impressionnés par le prestige du langage et des apparences, mais nous savons que si nous mettons en suspens ces artifices de notre moi social, qui ne cherche qu’à garder son « statut social », nous avons une connaissance exacte de qui nous sommes vraiment. Le Coran nous a démasqués en dénonçant cet artifice des hommes, petits malins que nous sommes, dans la sourate al Qiyama : « Bien plus ! L’Homme sait parfaitement qui il est ; même s’il (se) met de multiples voiles… ». Le soufisme, qui a établi cette science du voir 12 siècles avant la phénoménologie, ne cherchera que cela, à savoir ce besoin d’enlever les multiples voiles qui trompent notre monde et nous trompent pour acquérir plus d’authenticité et de lucidité.
Pour aller au-delà des « prestiges du langage » et atteindre la signification réelle des choses, il va falloir passer par trois phases successives de réduction ou de purification (la fameuse tazkiyatou nafs présente dans le soufisme) pour atteindre le fondement de « l’ego transcendental », qui n’est rien d’autre que le ruh (l’esprit), cette partie permanente et atemporelle de l’homme succinctement évoquée par le Coran. Gaston Berger, concernant cette méthode de réduction, précise qu’il s’agit d’un « dévoilement » (le fameux kashf dans la discipline du tassawouf) et ajoute : « Le dévoilement est le résultat positif d’une opération négative que Husserl appelle « réduction ». Ce terme ne doit pas éveiller en nous l’idée d’appauvrissement, mais celle de purification. La phénoménologie se présente ainsi comme une série de purifications successives ».
Ces mots, d’un grand philosophe français, ne peuvent que nous émouvoir, car ils décrivent une méthodologie que nos maîtres soufis ont développée il y a des siècles déjà. D’ailleurs, G. Berger l’avait bien vu, en rappelant que « les guides les plus sûrs, sont peut-être les mystiques, qui trouvent dans la perfection de leur amour la force de se détacher du monde mieux que ne peut le faire un simple philosophe, ou encore ces méditatifs orientaux qui, vingt siècles avant Descartes, vivaient les rapports du sujet et de l’objet, et même la nature ou l’irréalité de l’Atman ». L’avantage de cette méthode développée par G. Berger serait peut-être de renouveler le langage de cette discipline du dévoilement (ilm al kashf) pour nos esprits modernes, car le langage poussiéreux et mal vieilli, présent dans les tourouqs (guildes spirituelles musulmanes), n’imprime plus les consciences musulmanes de ce siècle amoché.
La première réduction doit être philosophique. Il faut détourner notre attention « des théories concernant les choses pour la concentrer sur les choses elles-mêmes ». Lorsque je lis un verset ou analyse un objet, il me vient systématiquement des représentations et des préjugés sur l’un ou l’autre. Ce halo de théories voile la signification réelle du verset ou de l’objet. L’exemple de l’imam al Ghazali va nous aider à mieux saisir ces trois phases de réduction/purification de la conscience.
L’imam dans son œuvre autobiographique (« ce qui préserve de l’erreur ») explique dans le détail cette démarche (difficile) de purification et rappelle que sa crise a d’abord été une crise intellectuelle. Il a commencé par mettre entre parenthèses toutes les représentations qu’il avait des savoirs, ce que je sais je l’ai acquis mais quel en est le fondement ? Y a-t-il une connaissance certaine qui fonde toutes mes connaissances ? Cette recherche d’un savoir fondamental par l’imam al Ghazali il y a des siècles est ce que Gaston Berger a appelé, 8 siècles plus tard, la théorétique. L’imam va remettre en doute tout ce qu’il sait non sans mal, en faisant une purification et cherchant à connaître la signification réelle des choses et en mettant entre parenthèses toutes les constructions et représentations qui voilent la réalité plus qu’elles ne la révèlent. Ce premier effort de réduction simplement philosophique de Ghazali va aggraver son état intérieur pour créer une crise spirituelle.
Il va aller encore plus loin dans sa quête du savoir fondamental et entamer une seconde réduction ou purification. Gaston Berger, sans connaître la démarche de Ghazali, donnera à cette seconde réduction ou purification, le nom de « réduction eidétique » ; une expression qui paraîtra compliquée mais qui veut simplement dire que l’on cherche à « dégager de l’accidentel les essences » ou, autrement dit, que l’on cherche à découvrir la structure fondamentale des choses. Dans sa crise Ghazali va questionner à présent son intentionnalité en ne doutant plus seulement du fondement des savoirs acquis mais du monde lui-même ; il finira par en tomber malade. Il avouera par la suite qu’à ce moment-là de sa crise, il ne lui restait comme certitude qu’Allah et son Prophète. Dévoilement après dévoilement, purification après purification, Ghazali va trouver le fondement de la connaissance à savoir ce que l’on appelle aujourd’hui « l’ego transcendantal » mais que le soufisme appellera le « je pur ». Arrive ainsi, la dernière réduction qui révèlera ce « je fondamental ».
La méthode d’ascèse soufie et la phénoménologie procèdent « par étape » ; le soufisme comme la phénoménologie sont deux méthodes d’analyse semblables qui cherchent « la Connaissance de la connaissance » et qui s’efforcent à établir la « science du voir ». Gaston Berger ajoutera pour ce qui est de la phénoménologie : « A chacune des celles-ci (de ces étapes) un dévoilement partiel s’opère. Il semble ici que tous les voiles soient levés et que nous apercevions ce dont nous étions en quête. Le monde, avec tous ses êtres, ses faits, ses formes, ses essences, se révèle comme un « phénomène » offert au regard d’un sujet pur. Du même coup nous est offerte cette certitude que l’on ne pouvait atteindre aux étapes antérieures. Seule l’intuition du sujet est apodictique (évidence logique), c’est-à-dire porte en elle-même sa garantie. » Ghazali découvrira que le fondement de la connaissance est ce « je pur » qui « est hors du monde et au-dessus du temps. »
Sans ce travail de purifications successives, je suis toujours amené à me confondre avec les objets, mes appartenances, mes attachements et mes représentations. C’est ce que l’expérience de Ghazali a démontré, à savoir que cette confusion fausse certaines réalités ou certaines compréhensions. Après dix années de pérégrinations, Ghazali reviendra avec un nouvel « ego » purifié et lucide, et offrira à la postérité son Ihya (une somme des savoirs islamiques pour reconstruire l’homme). Le soufisme est avant tout la « science du voir » (‘ilm al basira) c’est-à-dire une recherche sincère des significations.
« Je ne puis certainement pas me séparer en fait de mon corps ni de mes sentiments, mais je puis savoir qu’ils sont à moi au lieu de croire qu’ils sont en moi-même » rappelait très justement Gaston Berger. Pour notre philosophe français, cette « science du voir » peut devenir « le prélude d’une aventure spirituelle » mais surtout, elle « suggère l’idée que la métaphysique est une expérience à tenter et non un système de propositions à admettre ». Une solution intéressante pour régénérer l’ach’arisme au 21ième siècle.
Bien sûr, très peu de musulmans utiliseront la phénoménologie dite « transcendentale » comme outil d’analyse afin de tenter d’atteindre son authenticité, pour ensuite regarder le monde avec une certaine sagacité et lucidité. Le Prophète va proposer une méthode beaucoup plus simple mais d’une efficacité redoutable ; il va d’abord installer une force, celle d’une réelle affection de l’homme pour son Dieu, puis il va l’aider à parfaire cette force avec un enseignement à la fois simple et clair au point qu’elle permettra au plus humble de se détacher du monde non pas pour le fuir mais pour le dominer en ayant toute la lucidité nécessaire. L’homme doit d’abord dominer son âme, puis le monde et enfin inscrire l’empire de la morale et de la justice partout parmi les hommes.
Aujourd’hui, il semble que cette vocation première ait été abandonnée au profit de rassemblements cherchant à fuir le monde et ses malheurs ; le soufisme comme folklore ou plus exactement, le folklore confrérique, semble ramer, comme beaucoup d’entre nous, à contre-Coran. Il laisse ainsi, la place aux théories scientistes les plus farfelues qui préparent le post-humain et s’efforcent à tirer des flèches en direction du Ciel pensant bêtement atteindre Dieu. L’heure est grave ! La dénaturation de l’homme s’accélère et nous sommes là, sans savoir comment (re)penser spirituellement ni comment agir éthiquement, alors que les tenants du post-humanisme savent parfaitement l’horizon qu’ils veulent atteindre : l’anthropolâtrie ou le culte de l’homme luciférien.

