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De l’antisémitisme à l’islamophobie

        « Il s’agit d’investir massivement ce qui est à notre portée, construit ou à construire. Comme Gramsci l’a théorisé, cela passe par une préparation de l’avènement politique dans le culturel, par un investissement qui ne tient pas compte de la lèpre médiatique et n’ait pas peur d’approcher des groupes dits ‘’’radicaux’’, par un investissement des syndicats et des partis. » Béatrice Bourges, conférence de 2013 (en présence de Robert Ménard et Renaud Camus), cité par L. Chatel, Civitas et les nouveaux fous de Dieu, Temps présent, 2014, p. 25, (in Juliette Grange, Les néoconservateurs, éd. Agora.
 
Depuis quelques temps, nombre d’intervenants qu’ils soient chroniqueurs, journalistes, sociologues, historiens, politiciens, font le parallèle entre la situation des juifs sous la IIIème République et celle des musulmans d’aujourd’hui, même si les termes antisémitisme et islamophobie ne décrivent pas les mêmes réalités historiques.
En effet, des similitudes mais aussi des différences notables quant aux contextes (liées aux crises du libéralisme déjà depuis le XIXème siècle, les guerres mondiales, la Shoah, la colonisation, les indépendances) et aujourd’hui la montée en puissance des pays émergeants avec la guerre économique quant à l’exploitation des ressources naturelles et la crise écologique qui expliquent les crispations identitaires et de retour des nationalismes et des populismes (Bertrand Badie, Le retour des populismes, éd. La Découverte ; et sous la dir. de Bertrand Badie et Dominique Vidal, Nouvelles guerres, Comprendre les conflits du XXIème siècle, éd. La Découverte).
Bien entendu, toutes ces crises suscitent des revendications de changement de régime voire de séparatisme (ex, « Printemps arabes », revendications Kurdes, Kashmiris, Brexit, régionalisme catalan, etc.). De luttes pour les droits civiques, l’intégration, l’assimilation, et l’émancipation citoyenne, même si les nations sont en crise de représentativité et d’identité : ce qui est toujours d’actualité d’ailleurs partout dans le monde (Exemple, Ukraine et Hong Kong), et même aux Etats-Unis de Trump sur la question des noirs, des hispaniques et des musulmans, ou de Netanyahu avec les Falachas et les arabes en Israël (Piotr Smolar, Israël : La crise d’identité ?, in France Culture ; et son livre Mauvais juif, éd. Des équateurs).
Crise d’identité générale à travers le monde face aux effets bien plus complexes de la mondialisation, de la crise écologique et de la révolution numérique (sous la dir. de Bertrand Badie et Dominique Vidal, Qui gouverne le monde ?, éd. La Découverte). Où les explications ne seraient pas réduites simplement à un retour du religieux ou à une lecture exégétique littéraliste et simpliste du Coran comme en raffolent les Zemmour et consorts (Lire Rémi Brague et Souleymane Bachir Diagne, La controverse, dialogue sur l’islam, éd. Stock).
Tout ce climat nauséabond autour de l’actualité médiatique du G7 à Biarritz sur fond de réchauffement climatique (l’affaire Greta Thunberg) et le retour ou non du spectre des gilets jaunes et de la répression des CRS, en passant par l’affaire Tariq Ramadan (qui compare son cas à l’affaire Dreyfus, on y reviendra), les récurrents débats sur l’islamophobie et sur le racisme anti-blanc, et la sortie du dernier livre de Gérard Noiriel, à savoir La plume dans le venin (éd. La Découverte) faisant un parallèle entre Drumont et Zemmour, ou encore le dernier livre de Pierre-André Taguieff, L’émancipation promise, éd. Du Cerf, et enfin le discours du président Macron sur la question de l’immigration et le tragique attentat perpétré par un agent de la Préfecture de Police, montre que les thématiques si chères aux néo-conservateurs et identitaires ont le vent en poupe. Et que nous nous dirigeons vers un climat de plus en plus anxiogène, paranoïaque, voire inquisitorial : à l’instar du ministre de l’intérieur Castaner, Eric Ciotti sur France 2 (Télé Matin, le 07/10/19) demande ni plus ni moins la traque du moindre signe de supposée religiosité des citoyens de confession musulmane, les assimilant à des présumés radicalisés selon un critère de degrés de dangerosité assez flou. (Amine ajar, Face à la banalité du mal et de la haine aujourd’hui… la pensée d’Hannah Arendt, in Oumma.com).
Le Figaro et La Croix, ce même journal La Croix qui avait joué un rôle important dans la diffusion des idées antisémites de Drumont lors de l’affaire Dreyfus, parle même de « dénislamisation », mettant pour le coup l’islam et les musulmans en général au même rang que ces groupes terroristes ! Comme si les citoyens français et les immigrés de confession musulmane étaient tous rattachés à cette mouvance sectaire radicale et extrémiste qu’est le salafisme djihadiste. Au contraire, la majorité des réfugiés a fui les horreurs de ces groupes sectaires[1]. Et le président Macron a raison de dire que cette tuerie est issue d’un islam dévoyé, même si les Zemmour et consorts pensent le contraire, en affirmant que l’assaillant a agi en conformité de la geste du prophète. Interprétation dangereuse, et anachronique, ce qui est une spécialité de Zemmour : comment comparer un contexte tribal d’une Arabie du VIIème siècle en proie à des guerres de survie, et le cadre de nos états-nations reconnu par l’ONU et toutes les instances internationales ?
Comme si en Norvège ou en Nouvelle-Zélande suite aux attentats d’Anders Breivik et de Brenton Tarrent, on avait décrété que tous les chrétiens ou revendiquant un quelconque lien avec le christianisme, pouvaient être suspectés de dangereux terroristes. Et que dire des américains à cause du Ku Klux Klan ou des israéliens à cause de colons illuminés. (Amine Ajar, L’assignation communautaire et identitaire ou la fabrique de l’ennemi intérieur ?, In Oumma.com).
Et ce qui est encore plus inquiétant, c’est non pas l’arrestation, ou la possibilité d’avoir une voix, un visage, des revendications politiques comme les terroristes des années de plomb (Gilles Feragu, Histoire du terrorisme, éd. Perrin, coll. Tempus) ou encore Anders Breivik tendant fièrement le bras, mais l’exécution systématique de ces terroristes dès lors qu’ils sont rattachés à cet autre étrange et étranger islam (Amine Ajar, Allahou Akbar ! La langue arabe criminogène ?, In Oumma.com). Comme si la seule explication était d’ordre irrationnel, rattachée à une certaine lecture délirante du Coran (George Corm, La question religieuse au XXIème siècle, §Instrumentalisations et manipulations de l’islamisme, éd. La Découverte).
Alors que les explications via les travaux de Dounia Bouzar peuvent nous aider à déconstruire leur discours et leurs techniques d’embrigadement (Djihad, les contre-feux : lutter contre la radicalisation, documentaire Arte). Et que l’aspect sécuritaire et la dérive autoritaire ne nous y aidera pas (Vanessa Codaccioni, Répression, L’Etat face aux contestations politiques, éd. Textuel).
Et cela ne peut que nous rappeler ces images, ces affiches du juif représenté avec un nez crochu, les mains tentaculaires, ressemblant à tout sauf à un humain : symbolisant l’hydre de la « judaïsation de la France ». Cette déshumanisation de l’ennemi à abattre semble malheureusement être le point commun des indignés et des enragés qui renvoie dos à dos les terroristes et les identitaires d’extrême droite (La guerre civile et la Saint-Bathelemy contre les musulmans que réclame Zemmour, in Youtube). Tous ces appels à la violence, à la haine, et les précipitations médiatiques en conférences de presse des ministres et autres procureurs qui donnent une impression d’amateurisme, s’ils ne sont pas plutôt acculés par les enjeux électoraux des municipales, révèle une crise de l’intelligence et du débat démocratique et des limites du système de représentation démocratique. De là à se rabaisser pour encourager la suspicion et la délation entre citoyens, pour espérer rafler les voix du RN (ex, FN), c’est quand même lamentable.
En effet, depuis l’émeute des banlieues de 2005, une certaine catégorie de la population n’est perçue qu’à travers le prisme de l’insécurité, de la délinquance, de la radicalisation, sans jamais poser la question de fond : Pourquoi ? (Amine Ajar, L’assignation communautaire et identitaire ou la fabrique de l’ennemi intérieur ?, in Oumma.com)
Car après tout, les noirs et les hispaniques aux Etats-Unis ne sont pas dans leur grande majorité musulmans ! Et si c’était avant tout le manque de reconnaissance et d’émancipation politique et citoyenne, à l’instar de la démocratie athénienne vis-à-vis des femmes, des étrangers et des esclaves ? (Amine Ajar, Je ne suis pas votre nègre ou la face cachée de nos démocraties ?, In Oumma.com).
Certes, les français et les immigrés de confession musulmane n’ont pas la culture des manifestations, de l’engagement politique, même si nos institutions et le mode de représentation sont en crise (l’élection de Macron). Et surtout lorsque celles-ci n’ont de cesse de les assimiler au pire à ces barbares, au mieux à des suspects… (Amine Ajar, Lettre ouverte aux prétendus djihadistes, in Oumma.com)
Pourtant, ces problématiques ont toutes un lien commun. Un mouvement de fond qui agit sur la société et banalise les idées de l’extrême droite en général, et du Rassemblement National (ex Front National) en particulier, et qui change en profondeur les perceptions de nos démocraties dont le talon d’Achille serait, selon ces détracteurs, ni plus ni moins que la Laïcité et les Droits de l’Homme qui donneraient des droits à ces ennemis de l’intérieur (Sic, Zemmour et tous les auteurs islamophobes et populistes). Même si l’émancipation et la conscience politique des français de confession musulmane, pour ne pas dire l’action politique, n’est pas encore arrivée au niveau des juifs contemporains de Dreyfus.
En effet, par un tour de passe-passe sécuritaire et populiste en retournant les acquis des droits et des libertés garantis par nos démocraties, pour en faire le talon d’Achille de notre civilisation, expliquant que le cheval de Troie comme le juif autrefois serait aujourd’hui le musulman, comme si ces derniers étaient arrivés au même degré d’assimilation et d’investitures ministérielles, parlementaires, ou autres corps d’Etat. Reproches que faisait les souverainistes et la droite catholique dans le contexte de l’affaire Dreyfus et de l’ignominieux pamphlet de Drumont, La France juive (Cf, Pierre Birnbaum, Les fous de la République). Il n’y a que l’écrivain Michel Houellebecq pour imaginer dans son roman Soumission, l’accession au plus haut sommet de l’Etat d’un président musulman. Je veux bien concéder que Barack Obama Hussein ait déjà été qualifié de musulman par Trump, mais il faut être réaliste.
Et Tariq Ramadan[2] a tort de se comparer à Dreyfus car il n’est ni un officier français accusé d’intelligence avec l’Allemagne (même si on lui reproche d’être le petit fils d’Hassan Al-Banna fondateur des frères musulmans), et les musulmans de France ne sont pas aussi assimilés et émancipés politiquement que ne l’étaient et le sont les juifs. Fruit d’une histoire longue et fascinante (Shmuel Trigano, L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, éd. Odile Jacob). Bien que la distinction entre antisémitisme et antisionisme relève de deux réalités différentes, l’une sur des considérations raciales voire religieuses (judéophobie) et l’autre sur une critique d’une idéologie et de ses conséquences politiques (à l’instar du salafisme), ce qui dans quelques rares émissions sur le Net a été soulevé. Notamment dans l’émission Interdit d’Interdire de Frédéric Taddeï, L’antisionisme est-il un antisémitisme comme un autre ?, sur RT, où l’on a peu voir et écouter Rony Brauman et Michèle Sibony, à l’instar de Zeev Sternhell (dans la même émission, Le fascisme est-il français ?), s’indigner du soutien et la joie que manifestaient Donald Trump et Benjamin Netanyahu à l’égard de la victoire de l’extrême droite au Brésil (Bolsonaro), et plus généralement en Europe avec la montée du populisme et des extrêmes (Bertrand Badie, Retour des populismes, éd. La Découverte). Pendant qu’Eric Zemmour sur d’autres chaines du service public parlait de tribunaux de la Sharia dans nos banlieues, confondant certainement la réalité des juifs Hassidiques de Jérusalem ou de New-York (voir le documentaire L’un des nôtres, sur Netflix).
Au-delà de la sémantique et de l’étymologie des termes antisémitisme et islamophobie qui posent problèmes[3] et reviennent souvent sur l’arène médiatique avec en toile de fond la question de l’immigration et du terrorisme, il sera plus pertinent d’en faire un parallèle selon les contextes historiques respectifs, afin de mieux comprendre l’enjeu et les problématiques qui en découlent.
En effet, l’antisémitisme s’inscrit dans un contexte post-révolution française et de crises politiques au XIXème siècle enchaînant des périodes de parlementarisme, de restauration, de monarchie (ex, de Juillet), d’impérialisme (second Empire), de guerres franco-prussiennes, qui permettront une longue et difficile gestation, en passant par la crise de Boulanger et ensuite l’affaire Dreyfus et à une sécularisation de la société, pour aboutir enfin à l’enracinement de la République et de la Laïcité.
Shmuel Trigano dans L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, a raison lorsqu’il explique : « Il faut être au fait de l’histoire de l’accession des Juifs à la citoyenneté française pour comprendre la nature profonde d’un tel impact à la fois sur la condition juive et sur la condition citoyenne. Les Juifs d’Europe avaient connu, avec leur émancipation par la Révolution française, une transformation identitaire totale : de « nation » _ au sens de l’Ancien Régime _ tolérée mais exclue de l’ordre social officiel, ils étaient devenus des citoyens abstraits à l’instar de tous les autres citoyens. Cette restructuration de leur identité était la condition d’accès à la citoyenneté. Leur émancipation s’inscrit, en effet, dans la suppression de tous les ordres, castes, corporations qui faisait l’ordinaire d’une société aristocratique profondément inégalitaire. »
Nous ne reviendrons pas sur le débat à propos de la question juive entre universalisme et particularisme (Cf, Marx versus Bauer, Sartre, Arendt, Morin, sur la condition juive dans le monde moderne), même si Pierre-André Taguieff dans son dernier livre L’émancipation promise, voit le progressisme et l’émancipation aujourd’hui comme une faiblesse ou un luxe qu’on ne peut plus se permettre. A l’instar de Zemmour qui avait décrété que la machine à intégrer était tombée en panne, et que de toute façon ils ne sont là que pour le Djihad, la Charia, assimilant tous les musulmans à ce projet d’islamisation de la France (Cf, son discours lors de la convention des droites).
Comme si nos institutions et les valeurs de la République n’étaient pas assez fortes et établies, et que la majorité des citoyens de confession musulmane ne vivaient pas dans notre Etat de droit et dans le respect des lois, malgré la délinquance qui frappe une certaine jeunesse plus pour des raisons socio-économiques et ce qu’un ancien ministre avait qualifié de problème de ghettoïsation. Bizarrement toujours le même réflexe qu’a le français fraichement naturalisé à l’égard des immigrés, alors que ses propres parents ou eux-mêmes ont fait l’expérience douloureuse de l’exil (Gérard Noiriel, Le creuset français, Histoire de l’immigration (XIXème XXème siècle), éd. La Découverte).
Quant à l’histoire des musulmans au lendemain de la chute de « l’Homme malade » (L’Empire ottoman) que les puissances anglaises et françaises ont réussi à partitionner et à coloniser (François Reynaert, La grande histoire du monde arabe, éd. Poche), malgré les efforts de Réformes politiques et sociales (Constance Armijon, Une brève histoire de la pensée politique en Islam contemporain, éd. Labor et Fides). Que dire des attentes déçues aux lendemains de la Nahda et des post-indépendances, et surtout suite à la chute du bloc communiste qui fournissait des oppositions de gauche souvent laïques et progressistes. (George Corm, Pensée et politique dans le monde arabe, contextes historiques et problématiques XIXème et XXème siècle, éd. La Découverte) ; Sous la dir. de Makhily Gassama, 50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ?, éd. Philippe Rey).
En effet, comme je l’avais précisé en conclusion dans un précédent article (Amine Ajar, Sécularisation et démocratisation du monde musulman ou bonne (mauvaise) conscience occidentale § De la Nahda, trahisons et déceptions… amnésie et refoulement d’une histoire prometteuse, in Oumma.com) :
« Cependant, la réalité a toujours été plus riche et nuancée, et ce n’était pas sans compter le rôle important des intellectuels arabes chrétiens acquis aux idées des Lumières, qui furent les premiers annonciateurs de cette Nahda (Renaissance arabe). Dans les journaux et les revues qu’ils avaient créés à Beyrouth, à Damas, ou au Caire, ils incitaient les masses à se révolter contre l’injustice ou la corruption, à l’instar de Boutros Al-Boustani (1819-1883), qui appartenait à une famille libanaise d’obédience protestante et qui défendit parmi les premiers les idées de progrès et de liberté. Considérant l’éducation comme la base essentielle d’une réelle renaissance, il prêchait pour l’école obligatoire et avait lancé des établissements scolaires fréquentés par des chrétiens et des musulmans, où l’on enseignait les sciences et le français.
Le panarabisme était un concept voulu et crée par des arabes chrétiens, qui n’avaient aucun problème de légitimité, puisque le judaïsme et le christianisme étaient inscrits dans le paysage arabe bien avant l’avènement de l’islam (même si pour les musulmans l’islam commence depuis Adam). Beaucoup de figures telles que le syrien Francis Marrash (1836-1873), le libanais Chibli Chumayyel (1853-1917), militaient pour la séparation de toute activité politique du religieux. D’ailleurs, ce dernier, avec son ami copte l’égyptien Salama Moussa (1887-1958) avait lancé, en 1914, le journal Al-Mustaqbal (L’Avenir), qui sera censuré en raison de critiques virulentes à l’égard de la politique et de la religion.
Au début XXème siècle, beaucoup durent s’exiler suite à leurs affirmations audacieuses, à l’instar de ceux qui fondèrent à New-York en 1920 le club littéraire Arrabita Al Qalamyya, dont le président n’était ni plus ni moins que Khalil Gibran. L’apport de ce groupe dans la modernisation de la langue et de la littérature arabes fut fondamental. Et voilà, qu’à Beyrouth, au Caire, à Bagdad comme à Tunis, ou à Damas, de jeunes poètes et écrivains, découvrirent sous leur influence la littérature française, anglaise et allemande, et de nouvelles formes artistiques et littéraires, tel le poème en prose, la nouvelle, le roman, le théâtre, la peinture, le cinéma, et rêvant de devenir la future révélation de leur pays.
Les idées de Progrès et des Lumières lancées n’avaient donc pas tardé à toucher la sphère des intellectuels et des écrivains arabes musulmans. Cela n’était pas sans compter une résistance des autorités et des institutions religieuses qui tombaient en désuétude. Il s’en suivi des condamnations, voire des emprisonnements. Mais l’espoir était grand d’un changement et d’une meilleure vie.
Pourtant, il n’en restera pas grand-chose dans l’inconscient collectif, notamment depuis le matraquage médiatique de ces dernières décennies, si ce n’est des rêves de panarabisme déçu malgré l’héroïsme de Nasser se rêvant comme un nouveau Saladin, embarquant avec lui tous les arabes (musulmans, chrétiens ou juifs). Là encore n’avait pas encore émergé le panislamisme. Cela n’était qu’une question de temps.
Mais voyant la volonté de déstabiliser le Liban (Israël) entre communautés, de laisser les partis islamistes (Hamas) prendre le dessus jusqu’au point de délégitimer des figures historiques comme Yasser Arafat, et faire des alliances avec l’Arabie Saoudite entre autres, et de bombarder l’Irak, l’Afghanistan (après les avoir soutenus contre les soviétiques), c’était comme si l’Occident donnait son feu vert à la radicalisation du monde musulman, en remplaçant l’ancien rival communiste.
Nous avions démontré dans un précédent article (La question judéo-arabe, entre débat scientifique et enjeux politiques, in Oumma.com) que le révisionnisme suite aux instrumentalisations et aux pogroms qu’ont subi les minorités qu’elles soient juives ou chrétiennes, n’est pas le reflet de la réalité historique et sociale bien plus complexe et bien plus nuancée et apaisée que ne le voudraient les partisans du choc des civilisations. Cela est toujours vu sans l’interventionnisme occidental, comme s’il n’existait pas ou n’avait aucun impact politique, économique et social : fabriquer un futur ennemi intérieur et extérieur dont la haine est fondée sur l’irrationalité, on ne s’y serait pas mieux pris !
Les historiens n’auront pas fini d’analyser cet Orient compliqué et cet Afrique « mystérieuse et sauvage » où les marionnettes du pouvoir s’entredéchirent, mais dont les tireurs de ficelles se gardent bien de ne pas se montrer, faisant la pluie et le beau temps, et diffusant leur propagande sur les chaînes de grande écoute.
« D’ailleurs, comme le souligne Makram Abbès dans Islam et politique à l’âge classique (éd. PUF), il n’est pas étrange que cette idée de l’islam en tant que théocratie émerge précisément au XIXème siècle, au moment de la formation du concept de « sécularisation » et du discours sur la modernité politique occidentale, alors qu’un siècle avant, il incarnait le despotisme, l’arbitraire, l’excès de passions.
On pourrait se demander si ces approches ne relèvent pas finalement, pour reprendre l’expression d’H. Blumenberg, d’une « catégorie d’iniquité historique », et si, paradoxalement, il n’existe pas une circularité parfaite entre les élucubrations théoriques et l’islamisme, nourries pas l’ignorance de l’histoire de l’islam, et les discours qui tentent d’enfermer son identité politique dans un schéma que l’Occident aurait dépassé, depuis sa présécularisation.
(…) Ainsi, ces travaux sont fondés sur une sorte d’amnésie, celle de la longue tradition de théologie politique qui a déterminé la formulation de nombreux débats philosophiques jusqu’au cœur du XXème siècle, sans parler de la mise entre parenthèse de la théorie du droit divin ou de pans entiers de la culture politique occidentale. Il convient, à ce titre, de rappeler que plus de la moitié du Léviathan, qui est l’œuvre fondatrice de la philosophie politique moderne est consacrée aux problèmes théologiques, et dans une proportion qui dépasse de loin les traités politiques de philosophes comme al-Farabi, et même de juristes comme al-Mardawi ou d’auteurs de Miroirs des prince comme al-Assabi. »
Comment ne pas comprendre la crédulité des musulmans du monde entier, lorsque les USA soutiennent ouvertement Israël, sans omettre leurs communes aspirations messianiques au nom de la Bible. Même l’Europe, notamment la France, fille des Lumières, ne sait comment se positionner. Il suffit de se rappeler récemment la réélection du député de l’UDI franco-israélien Meyer Habib, demandant la bénédiction du rabbin et adressant ses remerciements au Tout Puissant sur une vidéo diffusée sur Facebook (L’express.fr, 19/06/2017). Sans parler des positions françaises à l’égard d’Israël, même si le mea-culpa ou l’implication de la France dans la déportation reste significative, il n’en demeure pas moins que cette double posture décrédibilise tout le discours laïciste et de démocratie égalitaire.
Nadine Picaudou dans L’islam entre religion et idéologie, essai sur la modernité musulmane, (éd. Gallimard) explique :
«  La querelle est vaine en réalité de la continuité ou de la rupture entre réformistes du XIXè siècle et l’islam politique d’aujourd’hui. Les modernistes positivistes d’hier ne sont pas les inspirateurs directs des salafistes contemporains. C’est parce que le tragique de l’histoire a eu raison du processus de rationalisation du religieux que l’aggiornamento de l’islam a tourné court et que l’on ne saurait établir une filiation directe entre le réformisme moderniste et les fondamentalistes contemporains. »
Là encore, l’auteur s’arrête à mi-chemin, sans évoquer les responsabilités, les hésitations, voire les instrumentalisations des puissances occidentales dans ces régions. Nous irons plus loin dans le raisonnement, pour comprendre que les responsabilités sont partagées, voire imputables aux décisionnels ou politiciens en poste. Et que l’esprit, pour reprendre Hegel, ne conquiert sa vérité qu’en se trouvant lui-même dans l’absolu déchirement. (…) Il n’est cette puissance qu’en regardant le négatif en face, séjournant auprès de lui.
Et l’on peut comprendre la confusion si ce n’est le quiproquo lorsqu’on évoque l’antisémitisme supposé des musulmans ou selon Zemmour du Coran même. Alors que comme l’a démontré si magistralement Michel Abitbol dans son incontournable livre, Le passé d’une discorde, Juifs et Arabes depuis le VIIème siècle, éd. Perrin, coll. Tempus, les différends entre juifs et musulmans étaient plutôt d’ordre théologico-politique, et non pas fondés sur la race. (Gilbert Achcar, Les Arabes et la Shoah, éd. Sindbad). Rappelons-nous que la majorité des récits du Coran portent sur les Banu Israël et leurs prophètes que les musulmans portent en grande estime. Quant au statut de Dhimmi il est antérieur aux révolutions et aux réformes donnant une constitution fondée sur les droits de l’Homme et du citoyen (Amine Ajar, Zemmour, un énième livre pour rien ou pour le pire ?, in Oumma.com). Ce que part ailleurs les ottomans et les perses tenteront de réformer afin de moderniser leurs institutions et leurs sociétés pour rattraper le retard pris sur l’Europe alors en pleine mutation (Constance Armijon, Une brève histoire de la pensée politique en Islam contemporain, éd. Labor et Fides).
D’ailleurs, c’est pour cela que j’expliquais : « En réalité, ce qu’il faudrait d’un point de vue épistémologique et pédagogique, c’est de faire prendre conscience la réalité historique dans laquelle s’inscrit la sécularisation en Europe. Car celle-ci est liée à un traumatisme qui a donné naissance à un anticléricalisme qu’on ne peut pas comprendre dans le monde musulman, si l’on ne connaît pas l’histoire de l’Inquisition et des guerres de Religion (Protestants versus catholiques). La neutralité de l’Etat a permis de pacifier tous les courants politiques autour de l’idéal démocratique.
Il faudrait aussi se rappeler le long processus qui a amené la France à la Révolution française, à la sécularisation, et à la République. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Imaginons aujourd’hui un Voltaire arabe (Adonis par exemple) qui demande aux siens de se réformer, alors que les puissances extérieures (Mahométanes) qui le promeuvent n’ont de cesse de bombarder son pays, ou d’envoyer des troupes militaires en Europe. Nous pouvons imaginer la position du Vatican qui serait la même que celle de Al Azhar ou autres institutions musulmanes aujourd’hui.
Je pense qu’à vouloir aller plus vite que la chanson cela risque de précipiter davantage de drames, et que la tournure qu’a pris l’histoire à cause des hésitations, des indécisions, des contradictions, des choix politiques de nos dirigeants quant à la gestion de la politique arabe, n’inspire rien de bon. Toutefois, espérons que ce malentendu sera dissipé par des esprits consciencieux et qui évaluent le risque que font peser les partisans du choc des civilisations (George Corm, Le monde arabe est dans un chaos mental absolu, Médiapart, 05 septembre 2017).
En somme, le rapport à la religion n’est pas vécu de la même façon, que l’on soit de cette rive ou de l’autre rive de la méditerranée. Ici en Europe, notamment en France, cela a été un long combat entre la République et l’Eglise catholique. Alors que dans le monde musulman, la religion a été vécu comme une Révolution et l’attachement à l’islam comme une résistance à la colonisation et aux Raïs ou despotes éclairés soutenus par nos dirigeants (Reza Aslan, Le Miséricordieux, éd. Les Arènes). C’est peut-être là l’origine du quiproquo. »
Et l’on peut comprendre dès lors le dialogue de sourds ou la cacophonie et l’hystérie médiatique face aux réactions des uns et des autres. Comme ceux d’un Eric Zemmour chantre du Grand Remplacement dénonçant une prétendue dissimulation (Taqya) ou infiltration politique des frères musulmans ou autres obédiences salafistes.  Et les Indigènes de la République, dont la porte-parole Houria Bouteldja s’inscrivant dans la lignée de Jean Genet ou de Franz Fanon, quant à la dénonciation d’un continuum impérialiste, ou néo-impérialiste, suite à l’interventionnisme américain et français en particulier que ce soit au Moyen-Orient ou en Afrique sub-saharienne, ou de nos dits « territoires perdus de la République » (Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France, de De Gaulle à Sarkozy, éd. La Fabrique). (Sous la dir. Bertrand Badie et Dominique vidal, Nouvelles guerres, comprendre les conflits du XXIème siècle, éd. La Découverte)
Et la question demeure, qu’en est-il de la réalité des citoyens musulmans quant à leur émancipation politique et citoyenne, surtout suite à une histoire coloniale dont les stigmates et les conséquences sont encore prégnantes depuis les bidons-villes et les cités dortoirs ? (Un collectif d’élus et d’acteurs associatifs, Islamophobie à gauche : halte à l’aveuglement, au déni, à la complicité, in Libération, 04/10/19).
La question qui nous vient à l’esprit, existe-t-il une Nation dans la Nation, ce que nombre d’identitaires et de populistes laissent entendre ?
Pourtant Franck Fregosi depuis 2008, dans un remarquable ouvrage Penser l’islam dans la laïcité (éd. Fayard) avait démontré via une étude sociologique toute la mesure des mutations qui traversent les communautés musulmanes de France, œuvrant dans à la redéfinition des contours de l’islamité dans un environnement sécularisé et pluraliste, et qu’il fallait nuancer la réalité et surtout la diversité face à la question de l’équilibre entre la religion et l’Etat hérités du passé. Et l’on peut comprendre toute la mesure des interférences liées à l’actualité et aux interventionnismes militaires au Moyen-Orient et en Afrique sub-saharienne, qui ont des résonances médiatiques et agissent sur des représentations et des fantasmes dignes des affiches de l’époque Vichyste, à savoir la menace judéo-bolchévique remplacée aujourd’hui par l’islamogauchisme, toujours cette image d’un fou furieux serrant un poignard entre ses dents. Ce qui d’emblée place la question des citoyens de confession musulmane dans la case de ce qui est irrationnel, de ce qui n’a pas de conscience politique, pas d’avis, si ce n’est l’invisibilité quand tout se passe bien, et le drame, le pire quand tout se passe mal. Pas de nuance, pas d’intellect, des homo-islamicus primaires à l’instar d’une menace zombie. (François Burgat, Comprendre l’islam politique, une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, 1973-2016, éd. La Découverte)
Or, des relents de mécontentements voire de haine pour ne pas dire toute une frange réactionnaire médiatique qui a pignon sur rue (Zemmour, Rioufol, Millet, Finkielkraut, Wauquiez, etc) surgissent sans qu’ils soient questionnés, et ce qui n’est pas une moindre chose : mais d’où parlent-ils ?
Rares sont ceux qui réagissent à ces relents médiatiques nourris par la politique américaine néoconservatrices de ces dernières années, notamment au Moyen-Orient et en Afrique, et sur la question de l’immigration (Trump).
Juliette Grange dans son excellent et documenté ouvrage Les néoconservateurs, éd. Agora, explique et démontre comment ce travail idéologique et de sape est effectué via les think tanks, les réseaux d’influence, les universités, et les milieux médiatiques voire politiques : avec des connexions entre la droite classique, l’extrême droite, voire les mouvements identitaires, souverainistes, et catholiques fondamentalistes (d’ailleurs la manifestation contre le mariage pour tous et la dernière polémique autour du train affrété par la SNCF pour alimenter les manifestations anti-PMA et anti-GPA[4] en est une illustration).
De même pour réaliser l’ampleur du phénomène à une échelle internationale, il suffit de regarder le documentaire que propose Netflix intitulé The Family (The Fellowship), la menace fondamentaliste. On y voit la continuité de l’œuvre messianique d’un certain Doug Coe depuis Nixon jusqu’à Trump dans les National Prayer Breakfast et l’influence politique et le réseau que cette organisation a réussi à tisser à travers le monde (Trump qui lui-même dans le dernier épisode est appelé le Roi-loup, celui qui apportera le chaos ou l’Armageddon citée dans la Bible). Et que dire l’influence de l’AIPAC et la polémique qu’avait suscité le livre de John J-Mershaimer, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, éd. La Découverte. Dès lors, il n’est pas étonnant que le messianisme à connotation religieuse de Trump rejoigne celui de Netanyahu, sans parler de leur sens de l’éthique et du devoir d’exemplarité à l’égard de leurs contribuables (Cf, les affaires d’escroquerie et de corruption, notamment le documentaire L’escroc sur Netflix).
On peut déplorer que même la gauche qui était encore un rempart aux idées ultra-libérales et à la menace identitaire, cette gauche qui n’a plus de nom que le souvenir de sa couleur politique en ralliant la tendance du gouvernement LREM. (François Begaudeau, Histoire de ta bêtise, éd. Pauvert)
Sans verser dans le défaitisme, il est urgent, voire vital d’intégrer dans le débat démocratique ces angles morts des analyses médiatiques, qui souvent occultent, voire ignorent ces aspects politiques et idéologiques. Notamment l’influence des néoconservateurs et des identitaires néo-nationalistes, qui depuis quelques décennies ont vu leurs idées, leurs slogans se banaliser dans le débat politique. Signe inquiétant d’un retour des populismes, comme si le parti LREM avait de fait remplacé la droite et la gauche, Les Républicains et les socialistes (l’ex, UMPS), ce que Michel Onfray à juste titre qualifie de candidats Maastrichiens, en une réduction des possibilités démocratiques dont le seul horizon est une sorte de mimétisme de l’extrême droite. Comme si les idées de Jean Jaurès et l’héritage du CNR étaient morts (Conseil National de la Résistance, la sécurité sociale, les retraites, etc.) (Alain de Benoist, Droite-gauche c’est fini ! le moment populiste, éd. PGDR)
Malgré tous ces revirements démocratiques, ces convulsions et ces tentations autoritaires pour ne pas dire sécuritaires, voire répressives (crise des gilets jaunes), il ne faut pas perdre de vue le pouvoir du citoyen, même si les temps sont durs. En effet, la notion de citoyenneté renvoie à une réalité d’égalité de droits et de devoirs, au-delà de la question d’opinion politique et religieuse (affaire Callas). L’affaire Dreyfus avec tout le contexte d’antisémitisme de l’époque, mettait en exergue qu’un juif même assimilé était perçu comme un potentiel traitre et du coup renvoyé à une condition de paria (Hannah Arendt). Souvenons-nous aussi de la polémique qu’avait suscitée la destitution de la nationalité française à l’encontre des terroristes qui ont sévi sur notre territoire.
Et Zemmour aura beau dire qu’il faille changer les prénoms pour les franciser, un arabe ou un juif restera un arabe ou un juif surtout si les traits sémitiques de son visage restent prononcés, et que dire aujourd’hui du climat de délation à propos d’une prétendue pratique religieuse ? Retour à l’inquisition ou au port d’un croissant jaune comme il n’y a pas si longtemps de l’étoile jaune ? Même si Zemmour a réhabilité Pétain en affirmant qu’il n’avait envoyé aux camps de la mort, que les juifs qui n’étaient pas français. Ouf ! On est rassuré.
Trêve de plaisanterie. Hélas le diktat de l’émotion et de l’opinion publique instrumentalisée comme pour l’affaire Dreyfus range souvent les citoyens dans une forme de mise en veille de leur cerveau, pour ne laisser plus que l’expression de la colère et de la haine aveugle. Peut-être et sûrement par manque d’information et de compréhension des enjeux dans un cadre macro-systémique. Après tout, c’est le rôle de nos élites et de nos élus de gérer cela.
Déjà le débat entre Bauer et Marx mettait en exergue l’ampleur des enjeux qui étaient tels que le premier se posait la question de comment demander l’émancipation politique des juifs alors que celle des prussiens dans un état « chrétien » n’était pas encore effective, et le second réclamait l’émancipation « humaine » au sens large (Karl Marx, Sur la question juive, Présentation et commentaires de Daniel Bensaïd, éd. La fabrique). On pourrait élargir le champ de ce débat, à une échelle planétaire, au-delà de la préconisation de Stiglitz sur un Ordre Mondial qui donnerait à tous les mêmes règles économiques, à une dimension systémique global en adéquation avec les préoccupations écologiques, et climatiques, pour comprendre les mouvements de contestation, Nuit debout, Podemos, la crise des gilets jaunes entre autres, et s’inquiéter de la régression des droits et libertés des citoyens de partout à travers le monde (Vanessa Codaccioni, Répression, L’Etat face aux contestations politiques, éd. Textuel).
Car, pour reprendre Edgar Morin dans sa philosophie de la complexité, tout est lié, et personne ne peut nier l’effet papillon que peut avoir des actions inconsidérées sur l’autre bout de la planète. Et surtout cesser de considérer la citoyenneté comme un privilège électif (Carte Nationale, Passeport, Schengen), où les bénéficiaires fiers et heureux comme les élus de Zeus en seraient gratifiés, parce que représentants de cette civilisation « supérieure » et « juste » et « blanche » (qu’il le veuillent ou non), au détriment de ceux venant de pays pas assez développés, pour ne pas dire pas assez civilisés, et souvent basanés.
En réalité, nous sommes dans un tournant majeur. Et l’on peut dire que l’Occident a déjà failli, alors qu’il aurait pu donner le même statut de citoyen français aux algériens (lors de l’Algérie française), ou lorsque les mouvements démocratiques et laïcs suite aux indépendances et à la Nahda réclamaient du soutien, et ce n’est pas Bouallem Sensal ou Zineb El Rhazoui ou autres qui déploreront cette trahison et cette faillite. Surtout les liens incestueux qu’ont Trump et Netanyahu avec le roi Salman d’Arabie Saoudite. Cette même Arabie Saoudite qui accueillera le G20 chez elle en 2020 malgré les bombardements au Yémen sur des populations civiles et le découpage et l’élimination du journaliste et opposant Jamal Kachoggi dans une ambassade à Istanbul, digne d’une séquence du film Dexter ou d’American Psycho !
En somme, si les nationalismes, les populismes, les radicalisations de part et d’autres touchent tous les pays de la planète, il est à se demander si cela n’est pas lié à la réalité d’un monde multipolaire, et à la crise écologique irréversible et à la diminution des ressources naturelles, et à la concurrence effrénée, et à cette obsession de la croissance coûte que coûte. Et à terme à leur disparition. Le Darwinisme social je veux bien, mais là on se dirige vers Mad Max Fury Road. (Jean Ziegler, Le capitalisme expliqué à ma petite-fille, éd. Stock)
Qu’enfin, au lieu d’instrumentaliser la question de l’immigration et des musulmans, et de faire croire que cette terreur est basée sur des motivations irrationnelles et n’a pas de fondements politiques qui font en réalité face à une hégémonie néo-impérialiste occidentale qui ne dit pas son nom dans une guerre d’appropriation des ressources naturelles et économique féroces. George Corm dans La question religieuse au XXIème siècle, Géopolitique et crise de la post-modernité (éd. La Découverte), démontre comment ce « retour du religieux », devenu la principale clé de compréhension du monde, est issue de la pensée antirévolutionnaire et postmoderne, qui nourrit notamment l’action des néoconservateurs américains.
En somme, les crispations identitaires, néo-nationalistes, populistes, ne sont-elles pas les signes d’une peur générale quant à l’avenir de la planète, ou plutôt de la perte de l’hégémonie occidentale ? (Bertrand Badie et Michel Fouchet, Vers un monde néo-national ?, CNRS éditions). Et au lieu de tirer chacun la couverture de son côté, n’est-il pas temps qu’enfin et réellement les peuples du monde entier s’unissent pour un monde plus égalitaire et où le partage primerait sur l’intérêt particulier ? (Bertrand Badie, Quand l’Histoire commence, éd. CNRS)
 
 
 
[1] A ce propos, même si Bouallem Sensal ou Zineb El Rhazoui ont raison de dénoncer la radicalisation et les groupes salafistes djihadistes, il n’en demeure pas moins que leur propension à généraliser leur analyse à l’ensemble des banlieues, donne de l’eau au moulin des partisans de l’extrême droite. Et que loin d’avoir une approche scientifique et sociologique, ils devraient parler de leur expérience personnelle. Ce que Boualem Sensal à la rigueur a connu lors des années noires en Algérie et qu’il relate dans ses romans, mais Zineb El Rhazoui issue des quartiers chics de Casablanca peut prêter à sourire, même si son compagnon est tombé aux mains de ces Barbares qui ont exécuté les dessinateurs de Charlie.
[2] Toutefois les conditions de détention de Tariq Ramadan sont exceptionnelles (plusieurs mois alors qu’il n’est pas condamné et présumé coupable), puisque ni DSK, ni Polanski, ni Weinstein, ni aucune autre personnalité publique n’a connu un tel traitement. De plus aux vues des dépositions contradictoires, l’affaire serait une histoire de relations extraconjugales ou affaire de mœurs. Sans parler des contacts assez troublant qu’aurait Caroline Fourest avec les présumés victimes, qui on le sait a bâti sa carrière journalistique sur Tariq Ramadan. Ramadan qui représenterait selon ses détracteurs un islam politisé et qui serait bien plus dangereux que le méchant salafiste djihadiste qui n’agit que par la violence.
[3] Comme le rappelle Odon Vallet, les arabes sont aussi des sémites, et l’islamophobie est la peur et la critique d’une religion perçue comme système totalitaire.
[4] PMA, procréation médicalement assistée (In Vitro), et GPA ou gestation

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