Pour tenter de comprendre ces propos et la vive polémique qu’ils ont suscitée, franceinfo a choisi d’interroger le sociologue Eric Fassin, enseignant-chercheur à l’université Paris-8, qui travaille notamment sur les questions de genre et de race.
Franceinfo : Comment avez-vous réagi à l’annonce de la ministre de l’Enseignement supérieur qui souhaitait demander au CNRS “un bilan de l’ensemble des recherches” ?
Eric Fassin : Il s’agit d’une chasse aux sorcières ! Ce n’est pas un bilan des recherches, mais un tribunal de “l’islamo-gauchisme”, comme l’annonce clairement Frédérique Vidal sur CNews. Or ce mot n’a rien de scientifique : c’est un slogan polémique venu de l’extrême droite. Certes, à l’Assemblée nationale, la ministre change de lexique et parle de “post-colonialisme”, mais quand Jean-Pierre Elkabbach lui parlait sur CNews de “race, genre, classe”, elle approuvait aussi. C’est tout et n’importe quoi !
Cela fait peur : Marlène Schiappa prétend que ces études seraient financées au détriment d’autres. C’est une invention complète, mais on comprend que nos maigres financements pourraient être menacés. C’est le spectre de la censure. Qui est visé ? Quiconque déplaît au gouvernement, ou à Valeurs Actuelles.
Par le choix des mots, la ministre semble quand même désigner une partie des recherches en sciences sociales, non ?
Effectivement, ce sont les sciences sociales critiques. Que veut dire ce mot ? Non pas critiquer ou dénoncer, mais remettre en cause l’évidence des choses. Quand on parle d’intersectionnalité, par exemple, comme je le fais dans mon enseignement, en articulant race, genre et classe, on donne à voir la complexité du monde. Du même coup, on interroge l’ordre social. Au lieu de faire comme s’il allait de soi, comme s’il était naturel, on montre que les normes sont politiques : elles reproduisent des rapports de domination multiples.
C’est bien pourquoi il est absurde de prétendre que les études postcoloniales, les recherches sur le genre, la race ou l’intersectionnalité, seraient “identitaires”, et donc “séparatistes” : c’est tout le contraire. Parler de domination, c’est poser la question de la source des inégalités, dont l’aggravation menace la cohésion de notre société. Autrement dit, il s’agit d’égalité et non d’identité. Quand Emmanuel Macron accuse (cité par Le Monde) les universitaires qui parlent d’intersectionnalité de “casser la République en deux”, doit-on comprendre que l’égalité ne fait plus partie de la devise républicaine ?
Quelle est la proportion des recherches visées par la ministre ?
De quoi parle-t-on ? Moi, je travaille sur l’intersectionnalité, mais ce n’est pas la même chose que les études postcoloniales ou décoloniales. Admettons qu’on mette tous les savoirs critiques dans le même sac… Il n’empêche : cela ne représente pas beaucoup de monde, peu de financements, aucun laboratoire, aucun master.
En revanche, il y a effectivement une génération nouvelle de chercheurs et de chercheuses qui, sans en faire leur spécialité, incluent ces questionnements dans leurs travaux. Si vous étudiez les métiers du “care” – qui s’occupe des personnes âgées dans les Ehpad, qui garde nos enfants ? –, il faudra bien parler de classe, mais aussi de genre et de race. La menace pèse-t-elle seulement sur quelques spécialistes, ou plus largement sur les collègues qui osent inclure dans leurs recherches ces questions que leurs aînés ont ignorées ?
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