Oumma reçoit l’une des voix les plus solides, les plus expérimentées et les plus éclairantes sur le Proche-Orient : Dominique Vidal. Historien, journaliste et éminent spécialiste de la région, il fait partie de ces rares experts qui connaissent en profondeur l’histoire du conflit israélo-palestinien, ses acteurs, ses ruptures et ses continuités. Auteur de nombreux ouvrages, dont plusieurs font référence sur le sujet, il apporte une expertise nourrie par plusieurs décennies de travail, de recherche et d’analyse.
Une compétence devenue d’autant plus précieuse qu’elle est paradoxalement peu sollicitée sur les grands plateaux de télévision. Et c’est regrettable. Car à l’heure où les chaînes d’information en continu donnent une place considérable à des éditorialistes omniprésents, des polémistes et parfois des « experts » autoproclamés dont la connaissance du Proche-Orient apparaît pour le moins approximative, la parole de véritables spécialistes comme Dominique Vidal mériterait d’être beaucoup plus entendue. Plus grave encore : certains de ces prétendus experts ne se contentent plus d’analyser les événements, mais relaient, sans véritable recul critique, les éléments de langage du gouvernement israélien, au point que leurs interventions ressemblent parfois davantage à un exercice de propagande en faveur d’Israël qu’à un travail sérieux d’information et d’analyse.
Dans cet entretien accordé à Oumma, il livre une analyse sans détour de la guerre à Gaza, de la politique française, du traitement médiatique du conflit, de la propagande israélienne et du recul du soutien à Benyamin Netanyahou dans une partie de l’opinion occidentale. Un regard documenté, historique et profondément politique, qui tranche avec les commentaires à chaud et les certitudes assénées quotidiennement sur les plateaux.
Gaza : « J’ai utilisé le terme génocide très tôt »
Sur Gaza, Dominique Vidal assume pleinement l’emploi du mot « génocide ». Il rappelle avoir utilisé ce terme très tôt, au regard du niveau de violence exercé contre la population palestinienne et des déclarations de responsables israéliens annonçant la privation d’eau, d’électricité et de nourriture.
Pour l’historien, ces propos ne relèvent pas de simples dérapages : ils traduisent une logique politique qui, selon lui, permet de parler d’un projet génocidaire.
La France : une diplomatie sans cap
Dominique Vidal est particulièrement critique envers Emmanuel Macron. Ce qu’il reproche au président français n’est pas seulement telle ou telle décision, mais surtout l’absence de ligne claire.
À ses yeux, Paris avance à coups d’hésitations, de revirements et de contradictions. Il oppose cette politique fluctuante à une diplomatie française autrefois plus lisible, citant notamment Jacques Chirac. Il dénonce également la manière dont certaines accusations, notamment celle d’« apologie du terrorisme », ont été utilisées contre des militants ou des soutiens de la cause palestinienne. Pour lui, certaines personnes poursuivies n’avaient pourtant exprimé que des positions longtemps défendues par la diplomatie française elle-même.
Des médias occidentaux loin d’être uniformes
Dominique Vidal ne met cependant pas tous les médias français dans le même sac. S’il juge certaines couvertures profondément biaisées, il souligne que d’autres rédactions ont progressivement évolué face à l’ampleur des faits. Il cite notamment Le Monde et salue aussi les journalistes qui tentent de résister aux pressions politiques et éditoriales.
Selon lui, la « Hasbara », la stratégie de communication israélienne, ne parvient plus à imposer son récit comme auparavant. Les images venues de Gaza, mais aussi du Liban et de Cisjordanie, ont profondément changé la perception du conflit dans une partie de l’opinion internationale.
Aux États-Unis, le soutien à Netanyahou se fissure
Pour Dominique Vidal, le changement le plus important est sans doute en train de se produire aux États-Unis. Il observe une prise de distance croissante avec Benyamin Netanyahou, d’abord chez une partie des Juifs américains, puis chez les démocrates et désormais jusque dans certains secteurs républicains.
Une évolution qu’il juge profonde, même s’il refuse de prédire jusqu’où elle pourra aller.
Cisjordanie : quand le mot « pogrome » s’impose
Dominique Vidal revient également sur les violences commises par des colons israéliens en Cisjordanie. Il souligne à quel point le vocabulaire utilisé en Israël même a évolué. Le terme « pogrome », historiquement associé aux violences antijuives en Europe de l’Est, est désormais employé par certains médias et observateurs israéliens pour qualifier les attaques contre des Palestiniens.
Pour l’historien, cette évolution du langage n’est pas anodine. Elle révèle une prise de conscience jusque dans une partie de la société israélienne de la gravité des violences perpétrées contre les Palestiniens.
« L’égalité des droits doit être le point de départ »
Sur l’avenir politique du conflit, Dominique Vidal refuse enfin de s’enfermer dans l’alternative classique entre un ou deux États. Deux États, un État commun, une confédération : plusieurs scénarios restent possibles. Mais pour lui, le préalable est ailleurs. La seule base véritablement incontournable est celle de l’égalité des droits entre Palestiniens et Israéliens, qu’ils soient juifs, musulmans ou chrétiens. Et surtout, insiste-t-il, ce n’est pas aux observateurs occidentaux de décider à la place des peuples concernés.
Une conviction traverse ainsi tout l’entretien : aucune solution durable ne pourra émerger sans justice politique, sans égalité et sans reconnaissance pleine des droits des Palestiniens.


