Un « islam officiel » pour légitimer l’islamophobie politique

Samedi 12 mars 2011, Dalil Boubakeur, après avoir reçu Jean-François Copé, secrétaire général de l’UM

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jeudi 17 mars 2011

Dans un contexte français marqué par une situation de crise, l’islam, deuxième religion de France, est devenue la cible préférée du Président. Le bouc émissaire idéal pour occulter une situation sociale alarmante. À chaque échéance électorale, l’islam et les musulmans de France se retrouvent au banc des accusés et au cœur des débats passionnels.

Le lancement du débat sur la place de l’islam en France, voulu par le président de la République, vient confirmer, encore une fois, le traitement exceptionnel dont bénéficie l’islam de France. Cela traduit la volonté de Nicolas Sarkozy de maintenir une gestion sécuritaire du fait musulman. C’est une violence institutionnelle, une politique de l’humiliation qui, à défaut d’épanouir et de promouvoir une authentique citoyenneté, exacerbe les identités et ne peut engendrer que la haine, la violence et l’extrémisme.

Le 10 mars 2011, à la mosquée de Paris, une conférence de presse était organisée par un ex-militant de l’UMP. L’événement aurait pu être mineur, si le lieu de son déroulement ne lui avait donné une portée symbolique.

En effet, nous sommes habitués à voir cette mosquée comme l’officine des gouvernements successifs, qui l’ont établie comme le fer de lance de l’islam acceptable et honorable auprès du grand public. Une mosquée inféodée au pouvoir algérien, et en même temps lieu de faire-valoir et vitrine d’un islam de l’État français. Dalil Boubaker, recteur de la grande mosquée de Paris, vient de nous surprendre en osant défier le gouvernement et le président de la République en leur demandant d’annuler le débat sur la laïcité et sur l’islam. Car, s’il y a bien un débat de trop et qui n’a pas lieu d’être, c’est bien celui-ci, d’autant plus qu’il risque fort d’ouvrir la porte à tous les dérapages et à toutes les expressions insultantes et islamophobes.

Une mosquée, qui abandonne la fonction qui lui a été a assignée, pour rétablir l’image du personnel politique qui ne cesse d’instrumentaliser l’islam et les musulmans. Une mosquée qui a contribué à laisser germer et s’installer les instrumentalisations de la peur de l’islam. Que se passe-t-il donc aujourd’hui ? Pourquoi ce « coup de gueule » d’une institution qui n’a cessé d’être un faire-valoir de la gestion coloniale du fait musulman en France ? Serait-ce un coup de pression, au moment où elle n’est plus ce prestigieux et incontournable partenaire officiel ?

Samedi 12 mars 2011, Dalil Boubakeur, après avoir reçu Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, a apporté son soutien à Nicolas Sarkozy et à son parti dans le débat controversé sur la place de l’islam en France. Un revirement indigne, qui en dit long sur la compromission de la mosquée de Paris et de son recteur, et met en évidence la caution qu’offrent ces derniers à ce débat stigmatisant pour l’islam et les musulmans de France.

Par ailleurs, Dalil Boubakeur a essayé, entre 1994 et 1995, de réaliser une OPA sur l’islam de France, en remettant aux autorités la Charte du culte musulman et en désignant cinq Muftis régionaux pour le représenter sur l’ensemble du territoire. Le Mufti sans mosquée de Marseille, Soheib Bencheikh, en faisait partie. Cette manœuvre avait pour objectif de s’imposer aux yeux des autorités comme l’interlocuteur officiel, tout en donnant l’impression de contrôler l’ensemble des mosquées de la République. Evidemment, cette initiative a été vouée à l’échec.

D’autre part, un autre acteur du paysage islamique de France s’agite après avoir servi, à son tour, la politique de Nicolas Sarkozy, « l’ami Nicolas ». Après avoir annoncé son éventuelle non-participation aux prochaines élections du CFCM, l’UOIF multiplie les actes de visibilité. Comme la mosquée de Paris, l’UOIF avait une position plus qu’ambiguë lors des débats précédant la loi du 15 mars 2004, relative à l’interdiction du foulard dit islamique dans les écoles. Une loi si mollement combattue par ce dernier au prix d’une reconnaissance politique.

L’UOIF n’a pas joué le jeu du rassemblement ou celui de l’union, comme son nom l’indique, lorsqu’en 2003 plusieurs organisations musulmanes ont joint leurs efforts pour essayer de s’opposer à la loi du 15 mars 2004. Une loi scélérate, qui fut le déclencheur d’une série d’actes islamophobes, libérant la parole raciste, et qui aura impulsé la logique de la diabiolisation des musulmans, dont on commence à voir aujourd’hui les effets caricaturaux.

Parallèlement, l’UOIF a joué le rôle de courroie de transmission du pouvoir et a été un moyen pour dompter les populations en révolte. Nous l’avons bien constaté lors de la prise d’otages au Moyen-Orient, et notamment lors de la révolte des banlieues en 2005. Il a fallu, pour rétablir « l’ordre » dans ces « zones de non droit », concocter une fatwa sur mesure, qui appelle au calme. Cette confessionnalisation des problèmes sociaux renvoyait à l’idée que, si la banlieue s’enflamme, c’est parce qu’elle est un terreau de l’islamisme, et que les jeunes se révoltent avant tout à cause de leur islamité. Effectivement, cela évite de désigner la politique sociale du gouvernement, source de racisme et de discriminations au quotidien, comme cause de révolte.

Comment peut-on oublier ce qui a déclenché la furie islamophobe ? Comment oublier le rôle pernicieux de ces organisations, alors que celles et ceux qui s’opposaient à la loi contre le foulard étaient diabolisés ? Comment oublier ce moment passé avec « l’ami Nicolas », invité au congrès de l’UOIF (congrès qui est l’unique occasion pour des milliers de musulmans de se retrouver en toute fraternité et toute diversité), qui lui a offert une tribune de lancement de sa campagne politique ? Comment oublier ?

Mais nous sommes de plus en plus nombreux à refuser d’oublier, et à ne plus accepter la dangereuse confusion entre islam, politique et stigmatisation. Un islam d’apparence cultuel, mais qui est avant tout un « islam politique », au service d’une politique. A l’instar de la majorité des pays musulmans, où l’islam est religion d’Etat, avec toutes les dérives qu’on lui connaît. Comment nous serait-il possible d’accepter les nouveaux rôles qu’essaient d’endosser ces organisations ?

La moindre des choses serait de présenter des excuses publiques face aux erreurs monumentales, voire aux fautes politiques graves, ayant entraîné la stigmatisation de l’islam. Il est manifestement difficile pour ces organisations, qui se sont toujours pensées comme les Institutions de l’islam de France, de comprendre que les temps changent, que les esprits évoluent, et qu’il ne s’agit plus de demander un droit mais de l’exercer. La citoyenneté ne se quémande pas, la citoyenneté ne se négocie pas. Elle s’exerce, elle se vit. La citoyenneté est plus qu’un lien avec notre environnement institutionnel et social, elle est le moyen de garantir la démocratie. Elle est l’expression d’un engagement permanent. La citoyenneté est un acte d’appropriation du projet de société, dans laquelle nous vivons.

Vouloir promouvoir le message de l’islam est une chose honorable, mais défendre les droits des musulmans en tant que citoyens ne peut s’articuler ailleurs que sur le terrain de la citoyenneté. La défense des droits des musulmans à être, est avant tout, une question de citoyenneté et donc une question éminemment politique.

Certes, la République garantit des droits, mais ne les protège dans les faits que lorsqu’ils sont relayés par des actions. Il est complètement contre-productif de prétendre défendre l’islam des citoyens français sur la base d’une représentation communautaire. S’enfermer dans cette logique, c’est trahir l’esprit républicain et celui promu par l’universalité de l’islam. Etre, à la fois, musulman de confession, originaire d’un pays quelconque, issu d’une culture venue d’ailleurs et citoyen français, est une construction identitaire multiple, comme tant d’autres appartenances identitaires d’autres concitoyens.

A force de se penser minoritaire, à force de se penser en dehors de chez soi, on se soumet à tous les caprices politiques, on se soumet à tous les calculs démagogiques. On s’ampute d’une posture universaliste et on s’emprisonne dans une posture minoritaire, voire victimaire.

Il est dommageable pour soi et pour les autres de croire que l’on peut trahir ses valeurs et se trahir au gré des conditions politiques et sociales. L’heure est à la transparence. L’heure est à l’engagement plein et entier. L’heure du changement, qui souffle de ces terres qu’on avait condamnées à jamais aux poubelles de l’histoire, nous enseigne que la dignité n’a pas de prix. Que l’on soit en 2011, en 2003, ou en 2011, le discours de la droite populiste n’a pas changé sur des sujets tels que l’immigration, l’islam, les quartiers populaires et la sécurité, mais ce qui a changé, peut-être, ce sont les supplétifs d’hier qui se prennent pour les Bouazizi d’aujourd’hui.

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