Tous les chemins ne mènent pas à Rome

Il n’a pas fallu longtemps pour que la parole d’apaisement qui est celle du premier imâm et théologien m

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mercredi 4 novembre 2009

Tous les chemins ne mènent pas à Rome

Il n’a pas fallu longtemps pour que la parole d’apaisement qui est celle du premier imâm et théologien musulman français à montrer la voie pour une possible convergence de principes de sa religion avec ceux de la République française, soit transformée, par un coup de baguette idéologique, en parole belliqueuse. Le problème pour l’auteur de cette opération est qu’elle ne résiste pas une seule seconde à l’épreuve de l’analyse dialectique.

Sur son site www.islamisation.fr , Joachim Veliocas, auteur de L’islamisation de la France[1] a publié un billet (le 12.10.09) au titre tapageur de La conquête de Rome sera pacifique selon Tareq Oubrou . Il sait sûrement que la surenchère augmente le nombre de clics, et nous lui offrons ici une occasion supplémentaire de le vérifier. Quelques jours après que Véliocas eût gonflé sa baudruche invasioniste, il reprenait son billet sous la forme d’un courrier… à l’ambassadeur d’Italie en France, Mr Giovanni Caracciolo di Vietri.

Cette missive dont on peut consulter le contenu sur le site de l’initiateur ) et qui s’est répandu comme une traînée de poudre sur les sites « identitaires » a été signée par deux journalistes, deux docteurs (en droit et en théologie catholique), un historien, un étudiant en master et deux islamologues : les époux Urvoy. Il est d’ailleurs surprenant que Véliocas fasse fonction d’imâm (« celui qui est devant ») de cette équipée bouillonnante et bouillonnesque. Nous n’irons pas jusqu’à postuler « l’islamophobie savante[2] » mot qu’il ne faut pas galvauder, comme Tareq Oubrou ne cesse d’ailleurs de le répéter à ses coreligionnaires (ce qui lui vaut un nombre croissant d’inimitiés intracommunautaires, soit dit en passant), mais il est des affinités qui toutefois questionnent.

N’était donc la paraphe de Mr et Mme Urvoy au pied de cette lettre nous n’aurions même pas jugé bon de réagir à cette manipulation. Mais de part le crédit que nous accordons à leurs travaux[3], et surtout l’accusation de néo-jihadisme qui salie Oubrou dans le billet du blog de Véliocas puis dans le courrier subséquent adressé à un officiel italien, une riposte s’imposait, le plus possible emprunte de l’équanimité qui sied face à ce type d’outrance.

Commençons par nous étonner de la chose suivante. Monsieur Véliocas reprend le contenu d’une question que je pose à l’imâm de Bordeaux, elle-même appuyée sur l’une de mes observations de terrain à la 26e Rencontre Annuelle des Musulmans de France (RAMF) organisée en 2009 par l’UOIF. Il est surprenant qu’un militant « identitaire » comme Véliocas aille piocher ses informations chez un "islamo-gauchiste", puisque c’est le label que mérite, dans la vulgate de son courant, tout anthropologue ou sociologue (donc forcément d’extrême gauche) qui travaille sur la question musulmane en France et en Europe (donc forcément propagandiste). Quoiqu’il est bien obligé à cela puisque ce n’est pas la méthode ethnographique et qualitative (dans le sens opposé à quantitative, c’est-à-dire basé sur un terrain de longue durée, de l’observation direct, des recueils de récits de vie ect…) qui caractérise sa démarche.

Voici donc, pour y venir, la question problématique reprise par Véliocas dans sa lettre dénonciatrice urbi et orbi, que nous avions posée à Tareq Oubrou, précisément parce qu’elle était problématique. La question est donc la suivante. La première phrase renvoie aux délires du type de ceux que développent Véliocas, mais enchaîne en pointant quand même certains discours allogènes qui, justement, donnent à Véliocas et ses suiveurs du grain à moudre :

« Cette thématique d’une Europe en voie de conquête mine les esprits, donc le dialogue. Le problème, c’est qu’elle est relayée par certains prédicateurs arabes. Ainsi, Khaled Mashal al-Murabit (du mouvement Hamas) qui, de sa chaire d’une mosquée damascène, déclare : " La nation de l’islam prendra place sur le trône du monde et l’Ouest sera tout remords quand il sera trop tard. Ils pensent que l’histoire s’est terminée avec eux, ils ne savent pas que la Loi d’Allah ne peut pas être modifiée ou remplacée, vous ne devriez pas trouver de substituts à la Loi d’Allah". Ou, ici même, un Tariq Swaidan (Koweit) qui dans son intervention lors du vingt-sixième rassemblement des musulmans de France (organisé par l’UOIFau Bourget en 2009), cite un hadîth qui prédit la conquête de Rome en disant que les musulmans ne doivent pas craindre de le citer, et reçoit de la salle des applaudissements nourris [4](et ci-après). »

Je répète qu’il était hors de question pour moi de ne pas reprendre cette déclaration du prédicateur du Proche-Orient pour l’ériger en problématique. Hors de question, pour parler dans un langage que comprend mieux Véliocas, de pratiquer la taqiyya. Et hors de question pour Tareq Oubrou de répondre à demi-mots, contrairement à ce que le laisse entendre la minuscule partie que cite Véliocas. Reprenons-là telle que la reprend l’impétrant dans son blog et dans la lettre à l’ambassadeur, avant de la restituer dans l’économie dialectique de l’ensemble critique :

« Quant à la conquête (fath) évoquée dans le hadîth bien précis, il n’est pas dit qu’elle doit être une opération militaire, mais pourrait être une simple présence pacifique, une "présence témoin » (page 138).

Véliocas ne cite donc que cette partie de la réponse d’Oubrou. Et maintenant, les autres parties du développement par lesquels ce commentaire de hadith est encadré (nous soulignons) :

« Quand au hadîth de la conquête de Rome, il relève de ce discours classique des prédicateurs arabes qui nous viennent du monde musulman pour nous donner des leçons ici en France et en Europe, alors qu’il vaudrait mieux qu’ils s’occupent des problèmes de leur société musulmane là-bas. Quant à la conquête (fath) évoquée dans le hadîth bien précis, il n’est pas dit qu’elle doit être une opération militaire, mais pourrait être une simple présence pacifique, une présence-témoin. Et c’est déjà le cas. Mais ce que je regrette, c’est que cette présence n’est pas à la hauteur du témoignage que les musulmans d’Europe doivent faire de leur religion. Et c’est cela le vrai problème !

Et permettez-moi de saisir cette occasion pour donner mon avis sur le rassemblement organisé par l’UOIF au Bourget auquel je contribue annuellement. Tout le monde, à l’UOIF, connaît mon hostilité radicale à ce genre de discours étrangers qui viennent nous assimiler à une cinquième colonne en Occident. Ces prédicateurs viennent gâcher notre travail d’intégration pacifique de l’islam en Occident, ils viennent nous imposer leur islam arabe simpliste, parfois complexé, arrogant et paternaliste qu’ils veulent véhiculer auprès des musulmans d’Europe. Malheureusement, ils sont reçus avec des applaudissements, comme vous le dites. Ce n’est pas totalement leur faute, mais celle de ceux qui les invitent. Au-delà du commentaire du verset et du hadîth que vous aviez évoqués, il y a effectivement des gens qui se mettent à la place de Dieu. Ils connaissent déjà le futur. Ils se sont emparés du trône de Dieu et veulent décider à Sa place du cours de l’histoire. Pour autant, c’est le genre d’exception qui confirme la règle. Chaque communauté religieuse a son lot de ce genre de personnes. » (p 138-139)

Absence d’esprit critique ? Inféodation aux projets de prédicateurs moyen-orientaux ? Justification d’une prise de Rome ? On comprend plutôt, après la lecture de ce passage, pourquoi la composition du panel du Bourget est, avec la question des relations judéo-musulmanes (dans lesquelles Oubrou est l’imâm européen qui va le plus loin[5]), l’un des points d’achoppement les plus importants entre cette esprit libre qu’est Tareq Oubrou et l’association musulmane dont il est membre. Quel tour Véliocas voudrait maintenant sortir de son chapeau pour transformer Tareq Oubrou en suppôt de l’islam radical et conquérant ?

S’il n’avait pas voulu à tout prix embarquer l’imâm de Bordeaux dans son discours invasioniste, Véliocas aurait peut-être pu apparaître un brin sérieux auprès des autorités auxquelles il s’est adressé. Mais voilà, Mr Véliocas est un farouche opposant au projet de grande mosquée de Bordeaux.

Un projet qui permettra aux musulmans locaux de passer de l’ex-usine à bois désaffectée du quartier St Michel dans laquelle ils prient depuis plus de vingt-cinq ans à un espace plus adapté à la réalité de cette communauté en Gironde... C’est suffisant pour que le maire de Bordeaux –qui ô abjection a concédé de « bonnes relations » avec le barbu qui dirige la mosquée actuelle– soit classé dans la catégorie de ceux qui concèdent des « arrangements avec les fossoyeurs d’Israël » (lien hypertexte : http://www.islamisation.fr/archive/2009/10/15/un-conferencier-de-l-uoif-appelle-a-la-destruction-d-israel.html )

 Vous ne comprenez pas ? C’est pourtant simple : destruction d’Israël=Swaidan=UOIF=Oubrou. Alain Juppé entretenant de « bons rapports » avec l’imâm de Bordeaux ; il soutient donc le projet de destruction d’Israël. Limpide. Sommet de réflexion géostratégique.

Si l’on pensait ne pas s’adresser à des cœurs murés dans la détestation de l’Autre, on serait tenté d’entrer dans le détail théologique de l’œuvre en chantier de Tareq Oubrou. Particulièrement une partie qui s’attaque à une division "islamique" ancienne du monde :

« …nous n’allons pas en ce qui nous concerne, reprendre à notre compte la catégorisation canonique médiévale dépassée qui revient à subdiviser le monde en trois parties : le monde de l’islam (dâr el islâm), le monde non-musulman hostile (dâr el-harb) et le monde en paix (dâr el-‘ahd). Rappelons que ces notions ne sont évoquées ni dans le Coran, ni dans la Sunna. Aujourd’hui, cette subdivision médiévale du monde est anachronique et dépourvue d’effet canonique. L’urgence religieuse réside davantage dans l’établissement d’un cadre théorique pour une pratique d’un islam fidèle à ses sources, assimilant dans sa conceptualisation la réalité française[6]… »

On pourrait aussi renvoyer à l’annexe numéro deux de Profession imâm, où le religieux bordelais développe, sur la chaire, face aux fidèles, sa conception nuancée de la notion de da’wa, qui ne semble pas correspondre tout à fait à un projet de conquête de Rome. Mais reste à Véliocas un argument imparable. « Taqiyya  !  » vous dit-on (y compris devant ses propres fidèles, donc), tout fier qu’il est d’avoir déniché une vidéo datant du tout début des années 90 dans laquelle Oubrou reproduit des schémas de pensée passéistes appartenant à l’ancienne doxa ikhwanis. Qu’il ne se donne pas tant de mal, qu’il lise simplement Profession imâm in extenso. Y est conté par le menu la trajectoire de Tareq Oubrou, qui a pendant un moment flirté avec le radicalisme… pour en sortir, et en faire sortir à leur tour de nombreux jeunes.

Mais comment ce changement est-il pensable pour quelqu’un qui considère sûrement que, sur l’échelle de l’évolution, les Arabes ne sont pas capables de dépasser un stade depuis lequel ils regardent, envieux et rageurs, le mâle blanc et catholique ?

La prochaine fois que Tareq Oubrou se rendra à Rome, gageons que ce sera pour y serrer la main du Pape Benoit XVI, quel que soit ce que coûtera aux deux religieux cet acte fraternel dans leurs "camps" respectifs. Car il est des hommes qui vouent leur vie à rapprocher les êtres, plutôt que de chercher à les opposer par les détournements idéologiques les plus vils.



[1] Véliocas Joachim, L’islamisation de la France, ed. Godeffroy de Bouillon, 2006.

[2] Pour cela il faut consulter un ouvrage récent intitulé Les Grecs, les Arabes, et nous. Enquête sur l’islamophobie savante, sous la direction de Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed, Irène Rosier-Catach. Fayard, "Ouvertures".

[3] L’auteur du chapitre L’apparition d’une pensée critique musulmane (ch. XXXII) dans son ouvrage Histoire de la pensée arabe et islamique, Seuil, 2006, trouvera d’ailleurs les linéaments d’un renouveau de l’esprit critique en islam dans le chapitre V de Profession imâm (op. cit.), intitulé : Foi musulmane et raison critique le rôle de l’imâm (pp 125-152). Par ailleurs une réponse à l’accusation de taqiyya (dissimulation stratégique chez les chiites) que formule Dominique Urvoy à l’encontre de Tareq Oubrou est apportée pp 135-136.

[4] Profession imâm, Albin Michel, 2009, p137-138.

[5] On consultera notamment son engagement dans le projet Aladin, qui vise à lutter contre le négationnisme qui peut se développer dans les pays arabes ou en Iran. Il explique son soutien à ce projet dans la vidéo suivante http://www.projetaladin.org/fr/ils-osent-parler/imam-tareq-oubrou.html On remarquera en arrière fond le mur où figurent les noms de déportés, au sein du Mémorial de la Shoah à Paris. Je vois mal comment Véliocas et ses compagnons pourraient après cela le taxer d’antisémitisme parce qu’il est tout simplement membre de l’UOIF ou qu’il s’est assis sur une chaise qu’avant lui, la gandoura du Koweitien Swaidan avait chauffée… Mais sait-on jamais, ils ne seraient pas à une manipulation idéologique près.

[6] Oubrou Tareq, « La sharî’a de minorité : réflexions pour une intégration légale de l’islam » in Franck Fregosi (ed.) Lectures contemporaines du droit islamique. Europe et Monde Arabe, Presses Universitaires de Strasbourg, p 208.

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Chercheur postdoctorant au Centre Jacques Berque.(www.cjb.ma) et journaliste indépendant. Il est co-auteur de "Profession imâm" (Albin Michel, 2009).

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