Sous la pression américaine, Moubarak délègue ses pouvoirs à son vice-président !

Après plusieurs heures de suspens calculé et de fausse prudence diplomatique, le président Moubarak n’a p

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vendredi 11 février 2011

Après plusieurs heures de suspens calculé et de fausse prudence diplomatique, le président Moubarak n’a pas démissionné comme il était attendu mais a, en revanche, confié ses pouvoirs à son vice-président, le général Omar Souleiman. Ce que des médias spécialisés dans la désinformation présentent comme un entêtement de Moubarak à s’accrocher à son fauteuil n’est en fait qu’une manœuvre américaine qui vise d’une pierre de coups : d’une part, il s’agit de transférer le pouvoir réel à celui qui est connu pour être l’homme des Américains et des Israéliens et de l’autre, en laissant formellement Moubarak, les Américains accèdent à la demande pusillanime de leurs vassaux arabes. Dans un second temps, cette délégation des pouvoirs vise à préparer en douce l’exfiltration de Moubarak à l’étranger - ou à la rigueur une démission rocambolesque mais parfaitement anodine dès lors qu’il a délégué préalablement ses pouvoirs- dans un ultime geste visant à satisfaire une revendication populaire pressante. Le but évident de la manœuvre étant de contrôler une transition démocratique devenue inévitable et la circonscrire au cadre fixé par avance par les Américains er leurs alliés locaux.

Lâché par ses parrains américains, le président Moubarak aurait pu, dans un dernier sursaut d’amour propre, pour ne pas dire d’honneur, agir contre la volonté américaine et démissionner sans déléguer ses pouvoirs à son vice-président qu’il sait pertinemment être l’homme des Américains. Il a préféré ajouter le déshonneur et la bassesse à son palmarès de corruption, d’autoritarisme et de trahison.

Il ne faut pas s’y tromper. Contrairement à ce que voudraient nous faire croire les médias occidentaux, il s’agit pas tant de l’entêtement d’un président « décevant » que d’un plan mûrement réfléchi en vue de confisquer une révolution qui n’a pas fini de surprendre et d’inquiéter. La déclaration du président Obama, qui a précédé de quelques heures l’intervention télévisée de Moubarak, ne saurait cacher plus longtemps le rôle contre-révolutionnaire joué ces derniers jours par la diplomatie américaine. En effet, comment croire que les Américains ne savaient pas par avance le contenu de la déclaration de Moubarak qui a été enregistrée plusieurs heures avant sa diffusion télévisée en différé ? Comment croire les officiels américains qui ont osé déclarer après l’intervention de Moubarak que ce n’est pas le genre de discours qu’ils attendaient ? Comment croire le président américain lorsqu’il affirme que les Egyptiens doivent savoir que les USA les soutiennent dans leur œuvre pour une « véritable transition démocratique » alors que diplomates et agents de la CIA n’ont pas cessé de manœuvrer, tout au long de ces deux dernières semaines, en vue d’imposer la solution de Omar Souleiman ? Quel crédit accorder à la diplomatie de la démocratie lorsque la première puissance du monde se complaît à imposer une solution jugée comme anticonstitutionnelle par les principaux constitutionnalistes et juges constitutionnels égyptiens ?

Ce n’était pas un grand secret que les enjeux géopolitiques allaient l’emporter sur les enjeux démocratiques dans la gestion américaine du « dossier » égyptien. Les pressions israéliennes qui n’ont pas cessé dès les premières heures de la révolution auxquelles s’ajoutent les pressions des alliés arabes, même si ces dernières ne pas pèsent pas tellement dans la balance, ont eu leur effet escompté. Mais ces pressions conjuguées contre une révolution démocratique exemplaire, à plus d’un titre, ne constituent pas seulement une faute morale tant elles dévoilent un profond mépris pour les aspirations légitimes de tout un peuple dont l’élan démocratique et pacifique est ignoré au profit d’une inquiétude injustifiée pour la sécurité de l’Etat d’Israël. Les pressions israélo-américaines révèlent également un aveuglement stratégique lourd de conséquences sur la suite des évènements. S’il est acquis que les derniers développements politiques ne peuvent qu’écorcher le discours démocratique de la diplomatie américaine, il n’est pas dit que les Américains et leurs alliés pourront enregistrer une contrepartie significative en termes de dividendes politiques.

En effet, on ne voit pas quelle est la force qui pourrait arrêter cette révolution populaire qui, loin de faiblir, vient de connaître un nouvel élan à la suite de la déclaration télévisée de Moubarak qui a été accueillie par le peuple comme une véritable provocation. La déclaration qui s’en est suivie de son vice-président n’a pas arrangé les choses. Omar Souleiman a osé demandé aux manifestants de rentrer chez eux contre la promesse fallacieuse qu’il allait se mettre au travail en vue d’appliquer la feuille de route de la « transition démocratique », une transition tellement « démocratique » qu’elle exige le retour du peuple à l’anonymat qu’il n’aurait jamais dû quitter !

Même si des provocations dangereuses restent toujours possibles, il est difficile d’imaginer une intervention de l’armée contre une révolution déterminée à passer à une vitesse supérieure en vue de répondre aux nouveaux défis posés par la délégation des pouvoirs au vice-président. La journée de vendredi s’annonce déjà comme grosse de toutes les possibilités. Le peuple est visiblement décidé à aller vers le palais présidentiel. Le peuple qui associait la chute du régime à la chute de Moubarak a pour la première fois appelé au départ de Souleiman ! Si Moubarak venait à quitter précipitamment le pays comme c’est prévu dans sa mise en scène, quelle serait la réaction populaire ? La joie fera-t-elle baisser la température révolutionnaire au grand bonheur de Souleiman et de ses parrains ou bien le peuple continuera-t-il à occuper la rue jusqu’au départ de Souleiman ? Dans ce second scénario, les choses pourraient prendre une tournure imprévisible. Si le nouvel homme fort ne cache pas ses menaces à peine voilées contre le mouvement populaire, la question essentielle reste l’attitude de l’armée.

Le conseil suprême des forces armées s’est déclaré en session ouverte permanente pour parer à toutes les éventualités non sans réaffirmer son soutien aux revendications légitimes du peuple et son devoir de préservation de la sécurité du pays et du peuple. Après Hassanein Heykel, l’opposant Mohammed Al Baradei vient d’appeler l’armée à intervenir pour sauver la révolution populaire et garantir la transition démocratique.

Nul doute que l’armée se trouve dans une situation hautement délicate. Sa neutralité positive, même si elle a jusqu’ici servi objectivement la révolution populaire, n’est plus tenable. L’armée est désormais appelée à intervenir directement si elle veut sauver le pays d’une catastrophe nationale certaine. Paradoxalement, c’est en restant passive que l’armée se fera complice d’un coup d’Etat qui ne dit pas son nom comme l’ont judicieusement rappelé de nombreux constitutionnalistes et de nombreux juges égyptiens. Il ne s’agit pas d’intervenir pour prendre le pouvoir mais pour permettre une véritable transition démocratique par la consécration d’une nouvelle légitimité, populaire, en lieu et place d’une « légitimité constitutionnelle » devenue inopérante.

Continuer à opposer une pseudo-légitimité constitutionnelle au danger supposé d’une « légitimité révolutionnaire » de la rue pour mieux justifier l’injustifiable entêtement à ignorer la volonté populaire c’est faire bon marché de la réalité de l’Etat égyptien à travers ses institutions administratives et judiciaires qui sont capables, sous la surveillance vigilante d’une armée nationale qui a fait preuve d’une grande discipline et d’un grand sang froid, d’assurer le fonctionnement normal du pays durant la période transitoire. Au demeurant, cette capacité avérée des institutions légales de l’Etat égyptien ne peut que bénéficier de la coopération vigilante d’une société civile qui aura démontré durant ces dernières semaines un haut degré de civisme, de maturité et d’organisation.

Mais ce qui rend la situation extrêmement difficile est que l’armée n’aura pas seulement à trancher en faveur de la légitimité populaire, si elle veut redonner une chance à une future légitimité constitutionnelle apte à assurer la paix civile et la stabilité institutionnelle. Elle doit également affronter le difficile moment de prendre le risque de se mettre à dos une administration américaine, décidément trop encline à faire passer la vision israélienne avant toute autre, si elle n’arrive pas vraiment à la convaincre du bien-fondé de son attitude tant pour la paix de l’Egypte que pour celle de la région dans son ensemble. En tout état de cause, la grande dépendance à l’égard des USA sur le plan de l’armement, ne pourra que réduire la marge de manœuvre du commandement de l’armée égyptienne. Mais cela ne signifie pas l’impossibilité d’arriver à un compromis qui réponde à la fois à l’aspiration démocratique de la révolution égyptienne et aux exigences américaines qui se résument essentiellement au respect des Accords de Camp David et au rôle de l’Egypte dans le processus de paix israélo-palestinien.

Plus que les Etats-Unis, c’est Israël qui semble redouter par-dessus tout une seconde Turquie à ses portes. Encore une fois, et contrairement à ce qui est répandu dans le cadre des campagnes de désinformation qui s’intensifient ces derniers jours, ce n’est pas un second Iran qui inquiéterait Israël mais bien une seconde Turquie ! Une Egypte démocratique, lancée dans une double dynamique de développement et de reconquête de son statut de puissance régionale, sur la base d’une diplomatie indépendante et pragmatique qui ne sacrifie pas son alliance avec les Etats-Unis, est plus dangereuse à terme pour les velléités hégémoniques d’Israël. Ce qui se passe aujourd’hui dans les coulisses diplomatiques israélo-américaines est aussi important que ce qui se passe dans les coulisses diplomatiques égypto-américaines et décidera de la position américaine dans les jours à venir !

Mais la révolution égyptienne n’a que faire de ces parties de poker menteur ! Comme personne n’a prévu cette révolution grandiose, personne ne pourra prétendre avoir la solution miracle pour l’arrêter. Si elle sait garder ce qui a fait jusqu’ici sa force, à savoir la détermination et l’unité de son peuple, elle saura faire plier les puissants de ce monde qui sont désormais obligés de revoir leur copie s’ils ne veulent pas jouer à l’apprenti-sorcier dans une région où celui qui ouvre la boite de pandore ne sera pas nécessairement celui qui sera capable de la refermer !

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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