Quand l’élite de la politique et des médias se fait chahuter

Le peuple à l’assaut des nouveaux aristos ? Mercredi soir, suite à l’appel du réalisateur Pierre Carle

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jeudi 28 octobre 2010

Quand l’élite de la politique et des médias se fait chahuter

Le peuple à l’assaut des nouveaux aristos ? Mercredi soir, suite à l’appel du réalisateur Pierre Carles, une foule goguenarde s’est massée devant un établissement parisien où étaient attendus les membres du Siècle, un club élitiste réunissant le gratin du monde politique, financier et médiatique. Oumma était présent.

Mercredi 27 octobre, place de la Concorde, Paris. Il est environ 20h. Un rassemblement d’une soixantaine de personnes se tient face à l’Automobile Club, un célèbre établissement huppé de la capitale, jouxtant l’hôtel Crillon. Des policiers enserrent l’entrée des lieux : depuis un quart d’heure, nombre de personnalités, venues à pied ou déposées en voiture, tentent de gagner l’accès au bâtiment. Une foule potache se met à huer toute nouvelle arrivée, agrémentant les cris du prénom du convive s’il venait à être connu du grand public. Ainsi, au hit-parade des clameurs, Rachida Dati, curieusement hilare, l’a emporté haut la main, suivie de la ministre Nathalie Kosciusko-Morizet, toute aussi amusée par cet accueil inattendu.

 

Louis Schweitzer, ancien Pdg de Renault et membre du conseil d’administration du Siècle, débarque sereinement, main dans les poches et l’air facétieux : à un badaud venu lui demander son identité, l’ex-directeur de la Halde rétorque : « Eric Fottorino du Monde ». Au loin, Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, et l’homme d’affaires Nicolas Bazire se faufilent discrètement.

Plus rude fut la réception d’Arlette Chabot : l’ancienne directrice de l’information à France 2 a cru bon de venir en métro. Mauvaise idée : à peine arrivée à la sortie de l’escalier, un groupe compact, mené par le réalisateur Pierre Carles, était présent, tentant de l’empêcher d’accéder à l’établissement. Décontenancée, Arlette Chabot a dû également subir les cris des manifestants, scandant « Li-bé-rez Ar-lette ! Li-bé-rez Ar-lette ! ». Pierre Carles tenta d’amorcer un dialogue avec la journaliste, sans succès : celle-ci demeura silencieuse et renfrognée, attendant désespérément qu’un policier du cordon de sécurité intervienne. Une situation d’autant plus incommodante que l’intéressée a enduré, durant ces minutes particulièrement éprouvantes, un jet de crème pâtissière sur son visage. Agacé par ce débordement, Pierre Carles a réagi pour dissuader le farceur de réitérer son geste.

Un peu plus tôt dans la soirée, une altercation entre ce réalisateur et le producteur Emmanuel Chain s’était également produite, les deux hommes s’empoignant vigoureusement tout en conservant dans le même temps un étrange sourire aux lèvres. L’aspect visuel et spectaculaire de la scène qu’ils jouaient alors ne devait sans doute pas leur échapper. Pierre Carles s’efforca en vain de faire parler l’ancien animateur de Capital tandis que celui-ci se débattait avec énergie pour rejoindre l’entrée.

Ce corps-à-corps impressionnant était finalement un jeu de gamins au regard de l’arrivée tonitruante du ministre de la Relance : Patrick Devedjian, que j’ai tenté d’interroger sur les raisons de sa présence, a violemment bousculé un manifestant qui essayait de faire barrage pour l’empêcher d’entrer dans le bâtiment. Au lieu d’attendre l’intervention des policiers, cet ancien militant du groupe d’extrême droite Occident a préféré rapidement prendre lui-même les choses en main, en envoyant paître physiquement son opposant, quitte à endommager un stand de souvenirs touristiques à proximité de l’entrée. Au contraire de sa collègue du gouvernement, Patrick Devedjian a gardé une expression sévère tout au long de son arrivée, avant de faire preuve d’une soudaine violence à l’encontre d’un manifestant. Sa jeunesse passée dans les rangs d’Occident, époque durant laquelle il affrontait gauchistes ou policiers, lui a visiblement laissé des traces.

Fin de Siècle

Fondé en 1944, le Siècle est un cercle de pouvoir réunissant une fois par mois, lors d’un dîner, les membres les plus illustres des cénacles politique, industriel et médiatique. « Ni mafia, ni loge maçonnique » selon Etienne Lacour, son secrétaire général.

Si la proximité des décideurs n’est pas nécessairement une affaire polémique en soi, la question de la connivence entre les journalistes et des personnages influents se pose bel et bien. Quand un homme des médias aussi émérite que Jean-Jacques Bourdin précise, à l’attention de Michel Denisot et pour se démarquer de son rival Jean-Pierre Elkabbach, qu’il ne « dîne » pas avec les politiques, c’est sa manière de rappeler la nécessaire indépendance à entretenir, pour tout journaliste, à l’égard des puissants. Sauf que le Siècle comporte des figures médiatiques incontournables, tels David Pujadas, Franz-Olivier Giesbert, Catherine Nay, Patrick Poivre d’Arvor et bien d’autres. Quelle légitimité accorder aux interviews des personnages qu’ils côtoient en toute intimité et à l’occasion de soirées mondaines ? D’autant qu’un véritable secret plane sur le contenu de ces rencontres, comme l’avait révélé l’affaire Lambert, du nom de ce sénateur, membre du Siècle, qui avait filmé en 2008 un de ces dîners et mis les images sur son blog, avant se voir vivement encouragé par ses confrères à s’auto-censurer.

Une critique virulente des médias est actuellement portée par le sénateur et président du Parti de Gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui n’a de cesse de dénoncer, souvent avec brutalité, la proximité des sphères politiques et journalistiques. Mardi, interrogé par Daniel Mermet sur France Inter, l’homme politique, qui dit avoir appris l’existence du Siècle par Pierre Carles, est revenu sur ce club, qui lui rappelle « une sorte d’oligarchie, déconnectée du peuple ». Hier soir, j’ai sollicité sur place, lors de leur arrivée, un commentaire à ce propos auprès de trois journalistes membres de cette association et venus se joindre au dîner ultra-select : pour Denis Olivennes, directeur du Nouvel Observateur, c’est le signe de « la dérive populiste et démagogique » de Mélenchon tandis que Michel Field, animateur sur LCI, s’en amuse, indiquant « que cela fait longtemps qu’on nous avait pas fait le coup des 200 familles ! ». L’allusion renvoie directement à un slogan favori, jadis, chez les antisémites. Un autre observateur de la vie politique, l’éditorialiste conservateur du Figaro Alain-Gérard Slama, y voit un « délire » comparable à ceux qui voyaient la main de la « synarchie », ce fameux réseau occulte, dans les coulisses. Jean-Luc Mélenchon, un populiste aux relents antisémites et adepte de la théorie du complot ? Ses électeurs et sympathisants apprécieront.

En tout cas, rendez-vous est d’ores et déjà pris le mercredi 24 novembre, au prochain dîner du Siècle, par Pierre Carles et ses sympathisants pour réitérer leur grabuge. Alors qu’ils avaient déjà tenté fin août, mais en vain, de saboter ce rendez-vous mensuel, il est fort à parier que la tension sociale actuelle et le bouche-à-oreille favorable sur son dernier documentaire, Fin de Concession, pourraient contribuer à la réussite de cette nouvelle forme de fronde populaire contre les élites. Signe funeste ou de bon augure, une présence flotte dans l’air : l’ombre de l’Ancien Régime, dont les derniers représentants furent précisément guillotinés sur cette place de la Concorde où se tiennent désormais les rencontres du Siècle. Sous l’ère Sarkozy, ces nouveaux aristocrates devraient peut-être méditer sur l’étendue du ressentiment qui s’est exprimé, pour la première fois, sous leurs yeux ébahis.

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