Pourquoi moi ?

Ali est un chef d’entreprise qui gagne très bien sa vie. C’est en 1990, à 22 ans qu’il crée sa premi

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mardi 28 décembre 2010

Ali est un chef d’entreprise qui gagne très bien sa vie. C’est en 1990, à 22 ans qu’il crée sa première entreprise en profitant du boum informatique. Depuis, ses affaires se sont développées avec une vitesse vertigineuse et le voilà aujourd’hui propriétaire d’une dizaine de magasins dans toute la France. Il dépense sans compter pour ses trois enfants : Samy, Kenza et Abdallah avec lesquels il n’avait pas beaucoup de complicité. Il donnait même l’impression de les fuir surtout pour le plus jeune d’entre eux, Abdallah âgé de dix ans. Suite à un accident de voiture avec son père, Abdallah est frappé d’une invalidité totale permanente et souffre d’une maladie rare qui a atteint ses deux jambes et l’oblige à se déplacer en chaise roulante.

Un jour, alors qu’il avait du mal à dormir, Ali se lève vers 3h du matin. Il se dirigeait vers la cuisine pour prendre un verre d’eau lorsqu’il entendit un bruit dans la chambre d’Abdallah. Il s’approche de la porte pour voir si tout allait bien et involontairement, il entend son fils pleurer :

« Pourquoi je ne peux pas jouer au foot comme mon frère ? Pourquoi je ne peux pas nager ou faire du cheval comme ma sœur ? Pourquoi tu m’as choisi moi ? » Répétait Abdallah.

Ali était profondément bouleversé par ce qu’il vient de vivre et d’entendre. En un instant sa vie a basculé. Ce qui paraissait évident peu de temps avant, montre soudain sa fragilité, sa vanité. Il avait passé le reste de la nuit dans la cuisine à faire le compte de ses insuffisances.Au petit matin, les larmes aux yeux, Ali raconte à son épouse Leila les propos très durs qu’il venait d’entendre des lèvres de son propre fils.

« Il me pose souvent ces questions et je ne sais pas quoi lui répondre » lui dit Leila qui fond en larmes.

« Pourquoi tu ne me l’a pas dit ? » lui dit Ali.

« Tu étais tellement noyé dans ton travail que je ne voulais pas t’accabler encore plus » lui répondit-elle.

« Durant toute ces années, j’étais là, à coté de mon fils mais je n’ai rien su de ses douleurs, rien su de ses blessures.

Comment ai-je pu être si près et si loin ? »

Comment ai-je pu devenir si inattentif, si aveugle ? »

Comment ai-je autant manqué à mes responsabilités de père ? » disait Ali à Leila.

Il était meurtri, le cœur brisé par tant de larmes, tant de doutes, et tant de silences. Pendant longtemps, il se parlait tout seul car il avait besoin de s’entendre. Il ne savait pas ce qu’il pouvait ni ce qu’il voulait faire tant la tâche paraissait énorme et si impossible. Il avait besoin de parler de ses angoisses, partager ses douleurs, confier son désarroi, livrer ses détresses, ouvrir son cœur mais à qui ?

Dans l’après midi, Ali était dans sa voiture, perdu dans ses pensées et ses désillusions quand il entendit l’appel à la prière dans la radio. D’habitude, il n’y prêtait aucune attention mais cette fois-ci, il se sentait littéralement transporté par le chant du Muezzin. Arrivé dans son bureau, Ali se procure le numéro de téléphone de la mosquée à côté de laquelle il passait au moins deux fois par jour. Il voulait parler à l’imam, cheikh Ahmed très respecté dans la ville et qu’il a souvent croisé dans le marché.

« Assalamou Alaykoum cheikh, j’ai besoin de vous voir » lui dit-il au téléphone. Il lui raconte brièvement son histoire et lui demande un rendez vous.

« Tu peux venir à la prière de vendredi » lui dit l’imam.

« Je ne fais pas la prière » répond Ali, très gêné.

« Tu pourras quand même venir et on discutera après la prière » insiste l’imam.

« J’y serais Inchâ’Allah » concède Ali.

Ce vendredi, Ali était parmi les premiers fidèles à venir à la mosquée. Cheikh Ahmed vêtu d’une grande Djellaba blanche comme le veut la tradition, quitte son bureau, s’installe sur le minbar (chaire) et commence son prêche :

« Le chemin de la Foi est une épreuve, l’amour en Dieu est une épreuve, vivre pour Dieu, vivre au milieu de notre communauté, faire des choix sont autant d’épreuves de la vie. Dieu dit :

« Il a créé la mort et la vie pour vous mettre à l’épreuve afin de savoir celui parmi vous qui agira le mieux, Et c’est Lui le Puissant, le Tout Pardonnant » (Coran 67 : 2 ).

Si dans nos propres consciences, la vie précède la mort, dans ce verset Dieu cite la mort avant la vie car la conscience de la mort est sans aucun doute la première épreuve de la vie. Toutes les religions s’accordent à dire que la vie est une épreuve, parfois même une souffrance.

Aimer un être cher est une épreuve. Au moment ou vous rencontrez cet amour, si vous avez conscience du temps qui passe, vous savez qu’un jour il va partir, avant vous ou après vous. Et cela en soi, c’est une terrible souffrance.

Avoir des enfants est un cadeau du ciel, mais c’est aussi une épreuve. Les larmes de vos enfants, leurs blessures intérieures, leurs peines, leurs tristesses et leurs échecs peuvent vous révolter et engendrer en vous une souffrance. Vous souffrez de leurs souffrances. Et cette souffrance sera d’autant plus insupportable qu’il vous est parfois impossible de les aider ou les accompagner dans leurs moments de peine et de tristesse. Ce face à face avec vos propres limites est une formidable école de l’humilité devant le Tout Puissant. Il vous rend humble. La souffrance c’est justement cette humilité, c’est-à-dire le fait de reconnaitre qu’on a mal et la dignité d’accepter ce mal, de faire preuve de patience et d’agir pour ne plus avoir mal quand cela est possible.

Quelle est le sens de la souffrance en islam ?

Le sens de la souffrance ne peut exister indépendamment de celui qui souffre. Et à défaut de trouver un sens à sa souffrance, il devra chercher à donner un sens à sa vie, malgré les peines et les tristesses qu’y fait pénétrer cette souffrance qui le submerge. Dieu dit :

« … Mais il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose qui constitue pourtant un bien pour vous ; et il se peut que vous chérissiez une autre, alors qu’elle constitue un mal pour vous. Dieu le sait mais vous ne le savez pas » (Coran 216 : 2).

Il y a des malades par exemple, qui témoignent que leur maladie a été une bénédiction pour eux. Ils ont pris conscience de certaines choses qu’ils ne percevaient pas étant bien portants. Pour d’autres, la perte brutale d’un être cher, le licenciement ou la faillite a constitué un tournant majeur dans leur vie. Plongé dans un état de désespérance au départ, ils ont pu s’en sortir au prix d’un inlassable effort, du plus noble de tous les jihads : le jihad intérieur, le jihad du cœur. Leurs blessures profondes ont réveillé leurs cœurs et leurs ont permis de renouer avec Dieu ».

A la fin de la prière, Ali ému, les yeux mouillés vient saluer l’imam et lui dit : « Merci infiniment pour votre prêche. Vous m’avez beaucoup éclairé mais comment expliquer tout cela à un enfant de 10 ans ».

« Ce message était pour toi. Pour ton enfant, on verra » lui dit l’imam.

« Je vous serai très reconnaissant si vous pouviez venir le voir à la maison »

« Je pourrai venir ce samedi vers 16h Inchâ’Allah » lui dit l’imam.

Ali et son épouse attendaient l’arrivée de l’imam comme le Messie. « Que va-t-il bien dire à Abdallah ? Comment va-t-il lui expliquer ce qui relève de l’inexplicable ? » se disaient-ils. Ils attendaient tous les deux avec impatience ce face à face entre l’imam et le petit garçon.

Samedi vers 16 h, l’imam est chaleureusement accueilli par Ali et Leila. Après lui avoir offert un thé, ils lui présentent leurs enfants Samy, Kenza et Abdallah cloué dans sa chaise roulante. « C’est toi Abdallah ? Ton père m’a beaucoup parlé de toi » lui dit l’imam et ouvre une discussion avec lui.

« Tu sais que ton papa t’aime beaucoup ? » lui dit-il. Abdallah lance un grand sourire à son père et dit à l’imam : « Oui je le sais. Moi aussi je l’aime autant ».

« Est-ce qu’il lui arrive de te forcer à faire des choses que tu détestes ? » dit l’imam.

« Parfois » réponds Abdallah un peu vexé.

« Comme quoi par exemple ? » poursuit l’imam.

« Faire mes devoirs le soir, m’obliger à prendre mes médicaments ou à manger les haricots verts, je n’aime pas les haricots verts ! » répond Abdallah.

« Est-ce que tu peux me dire pourquoi ton papa qui t’aime te force à faire des choses que tu n’aimes pas ? » dit l’imam.

Abdallah regarde son père à nouveau, lui lance un grand sourire et répond : « c’est parce qu’il m’aime, qu’il pense à moi et qu’il me veut du bien »

« Dis moi Abdallah, tu crois en Dieu n’est ce pas ? » dit l’imam. « Oui et je connais par cœur plein de sourates du Coran » réponds Abdallah.

« Est-ce que tu peux me réciter sourate la Fatiha (l’ouverture) ? » dit l’imam. Abdallah s’exécute puis l’imam reprend la discussion : « Est-ce que tu penses que Dieu t’aime ? »

Abdallah reste silencieux un moment puis il dit : « Je ne suis pas sûr, je ne sais pas. »

« Pourquoi, explique-moi ? » dit l’imam.

« En fait, je n’arrive pas à comprendre pourquoi je ne peux pas jouer au foot, pratiquer la natation ou faire du cheval comme mon frère ou ma sœur et tous les autres enfants. Pourquoi Dieu permet-il cette souffrance ? Pourquoi m’a t-Il choisi moi et pas les autres ? » dit Abdallah les yeux mouillés.

« Tout à l’heure, tu m’as bien dis que si ton père te forçait à faire des choses que tu détestais, c’est par amour pour toi ? » dit l’imam.

« Oui » répond Abdallah.

« Si Dieu t’a choisi toi, c’est parce qu’Il t’Aime plus que les autres enfants » dit l’imam.

« Ah bon ! Vous êtes sûr de ce que vous dites ? » Répond Abdallah.

« Bien sûr. Et si tu auras la force et le courage de supporter cette situation qui t’empêche de jouer comme les autres aujourd’hui car c’est Dieu qui l’a voulu, alors tu vas rentrer au paradis avant tous les autres enfants le jour du jugement dernier » dit l’imam.

« C’est vrai ce que dit l’imam papa, c’est vrai ? » dit Abdallah à son père, ravi que son fils arrive à discuter si profondément avec l’imam, qui poursuit son raisonnement.

« Écoute-moi Abdallah. Si aujourd’hui, tu ne peux pas jouer au foot ou faire du cheval. Au paradis, tu auras accès à des jeux auxquels aucun de tes copains, ni ton frère ni ta sœur, n’aura droit. Ce sera réservé à toi et rien qu’à toi. Les autres enfants pourront te voir jouer sans jamais pouvoir y participer » dit l’imam.

« C’est vrai papa, c’est vrai ce que dit l’imam » dit Abdallah émerveillé.

L’idée de pouvoir un jour jouer, et que des jeux lui soit exclusivement réservé a séduit Abdallah. Elle lui a permis de mieux accepter son handicap. Il réfléchit un peu, puis demande à l’imam : « Je pourrai quand même laisser mon frère et ma sœur jouer avec moi au paradis ? Ce n’est pas très drôle de jouer tout seul ». L’imam sourit et lui dit : « ce sera à toi de décider. Tes copains pourront également jouer avec toi si tu le veux ».

Quelques années plus tard, Ali devait faire face à de grandes difficultés financières. Avec la concurrence et la crise économique, il était obligé de licencier la majorité de ses salariés et procéder à la fermeture d’un grand nombre de ses magasins. Un soir, alors qu’il était dans son bureau en train de faire et refaire les comptes, il s’aperçoit que les chiffres ne sont pas du tout bons. Peu à peu, sa combativité s’atténue, le pessimisme s’installe et il décide de tout lâcher : « je n’en peux plus. Je n’ai plus la force de résister, c’est trop dur, j’abandonne, je vais déposer le bilan » conclut il.

Vers minuit alors qu’il s’apprêtait à aller dormir, Il s’aperçoit que la lumière de la chambre de Abdallah était allumée.

« Tu ne dors pas encore ? » dit-il à Abdallah.

« J’ai du mal à trouver le sommeil cette nuit. Et de toute façon, je voulais discuter avec toi » dit Abdallah.

« Tu veux me parler de quoi mon fils » dit Ali.

« Je sais que tu traverses des moments difficiles dans ton travail. Je sais aussi que tu dois prendre des décisions importantes qui auront un impact sur ta famille. Tu te rappelles de la discussion que nous avions eue avec l’imam Ahmed il y a quelques années ».

« Oui » répond Ali.

« Est-ce que tu crois en Dieu papa ? »

« Bien sûr mon fils »

« Est-ce que tu lui fais confiance »

« J’essaye toujours de lui faire confiance et Il me le rend bien » dit le père.

« Tu sais qu’il n y a de force et de puissance qu’en Lui. Il décide de tout. C’est Lui qui a le pouvoir de donner ou enlever la richesse. Tout ce qu’Il décide est juste et vrai même si parfois nous avons du mal à comprendre le sens de ce qu’Il décide. « Il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose qui constitue pourtant un bien pour vous » nous dit-Il dans le coran. Il faut apprendre à dialoguer avec Lui. Ouvre Lui ton cœur, discute avec Lui, confie toi à Lui et demande Lui de t’aider, tu le trouveras toujours à tes côtés ».

« Quelque soit la décision que tu prendras pour ton travail, saches que nous t’aimons tous très fort, que nous sommes fiers de toi car nous savons que tu vas te battre jusqu’au bout. Et avec l’aide du Tout Puissant tu t’en sortiras… Inchâ’Allah papa ».

« Où est-ce que tu as appris tout cela ? » lui dit Ali.

« A chaque fois que c’est possible, j’accompagne maman à la mosquée pour assister à la prière du vendredi et le prêche de Cheikh Ahmed. J’ai appris beaucoup de choses » dit Abdallah.

« Viens ici toi » lui dit son père. Ali embrasse Abdallah, le serre très fort et lui murmure à l’oreille : « je ne cesserais jamais de remercier Dieu de m’avoir donné un enfant comme toi. Je t’aime ».

L’islam ne fait pas la promotion de la souffrance. Il ne suffit pas de souffrir pour croire. En revanche, pour celui qui souffre, le fait de croire peut s’avérer un soutien de taille pour affronter ses peurs, ses peines, ses tristesses et ses angoisses. La souffrance n’est pas non plus en islam un concept qui renvoie celui qui souffre à une faute qu’il aurait commise. Il s’agit pour celui qui souffre de se remettre totalement en confiance à Dieu, et d’agir pour mettre fin à sa souffrance.

En l’espace de quelques années, Ali a du faire face à deux terribles épreuves : la maladie de son fils qui a engendré en lui une souffrance due surtout à son impuissance à lui venir en aide et la faillite de son entreprise et son désir de tout abandonner. A chaque fois, il a su trouver au fond de lui-même la force de résister et d’agir pour y faire face. Cela n’a pas été facile et le fait d’avoir renoué avec Dieu l’a beaucoup aidé. Le courage de son fils Abdallah, le fait qu’il ait accepté son handicap avec résignation, son intelligence et son amour lui ont permis de tirer profit de sa souffrance devenue pour lui, une occasion de renouvellement personnel. Toute personne ayant éprouvé un tel séisme de douleur, de blessures et de détresses intérieures, ne sera plus jamais la même face à quelqu’un dans la peine.

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Auteur : Azzedine Gaci

Recteur de la mosquée « Othmane » de Villeurbanne.

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