Philosophie d’un massacre : André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, apologistes des crimes de guerre israéliens

Comme Glucksmann, Lévy est, depuis longtemps déjà, passé maître dans l’art de la désinformation et de

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jeudi 12 février 2009

Le journal Le Monde, qui s’était déjà illustré, lors de la dernière poussée de fièvre des va-t-en-guerre israéliens, au Liban, durant l’été 2006, en publiant dans ses colonnes le pathétique et consternant journal de voyage de Bernard-Henri Lévy, parti se constituer bouclier humain dans les colonies du Nord d’Israël victimes des tirs de roquettes du Hezbollah, alors que l’armée israélienne mettait le Liban à feu et à sang[1], s’est à nouveau distingué en publiant, dans son édition du mardi 6 janvier 2009, et alors qu’Israël jetait cette fois son dévolu sur la bande de Gaza, l’infâme bafouille du sieur Glucksmann qui se dit philosophe.

Dans la lettre de protestation que j’envoyai au Monde dès le lendemain, je prédisais que son collègue et ami, Bernard-Henri Lévy, philosophe de terrain sans peur et sans reproche, était certainement, au moment où lui-même montait au créneau, sur le front, à Sderot, sinon à Ashkelon ou à Beersheba, protégeant une fois de plus de son corps des Israéliens terrorisés par les roquettes du Hamas. Et je ne me trompais pas. Deux jours plus tard, en effet, le soldat Lévy, de retour du front, prenait à son tour la plume, le 8 janvier, dans les colonnes de l’hebdomadaire Le Point, pour témoigner du « cauchemar » vécu par les habitants de Sderot, « terrés dans les caves de leurs immeubles » et vivant une existence « en sursis, au son des sirènes et des explosions » : « Je suis allé à Sderot, dit-il, je sais ».

 Revenu sain et sauf après avoir risqué sa vie pour Israël, mais vraisemblablement épuisé par son voyage au bout de l’enfer, il se contente de nous livrer ses vérités, qu’il présente comme des « faits ». Soigneusement sélectionnés, les « faits » en question contribuent à donner de la réalité du massacre de Gaza une image délibérément déformée et partielle. Car pourquoi, s’interroge le lecteur naïf, n’a-t-il pas profité de son séjour à Sderot pour visiter Gaza, pourtant toute proche, si ce n’est pour ne pas tout savoir ni tout dire du drame qui s’y nouait ?… Eyeless in Sderot. Mais dix jours plus tard, Lévy publiait dans Le Journal du Dimanche ses « carnets de guerre » tant attendus, dans lesquels il confessait, comme pour mieux nous faire mentir, avoir visité Gaza, de nuit, incorporé dans une unité d’élite israélienne[2] : « Soucieux, contrairement à vous, d’essayer au moins d’aller y voir, dit-il, je suis, ce mardi 13 janvier, entré, à la nuit tombée, dans les faubourgs de Gaza-City, quartier Abasan Al-Jadida, un kilomètre au nord de Khan Younès - "embedded" dans une unité d’élite Golani.

 Je sais, pour l’avoir évité toute ma vie, que le point de vue de l’"embedded" n’est jamais le bon point de vue. Et je ne vais pas prétendre, en quelques heures, avoir capté l’esprit de cette guerre. Mais, cela étant dit, je donne mon témoignage ». Probablement terré au fond d’un blindé, avec pour unique champ de vision celui, fort réduit, que peut offrir une meurtrière, de nuit qui plus est, Lévy nous dit donc ce qu’il voit : « Le peu, très peu, que je vois (buildings plongés dans l’obscurité mais debout, vergers à l’abandon, la rue Khalil al-Wazeer avec ses commerces fermés) indique la ville sonnée, transformée en souricière, terrorisée - mais certainement pas rasée au sens où purent l’être Grozny ou certains quartiers de Sarajevo. Peut-être serai-je démenti quand la presse entrera enfin dans Gaza. Mais, pour l’heure, c’est, encore, un fait ».

Car les profondes réflexions du caporal-chef Lévy reposent toujours sur des « faits ». Soucieux, comme nous, de voir et de savoir, il aura donc sûrement découvert depuis, les terribles images de Gaza ravagée plus que « sonnée » et pris connaissance de ces chiffres qui en disent long[3] : en l’espace de trois semaines, l’armée israélienne a totalement détruit plus de deux mille quatre cent maisons, vingt-huit lieux et bâtiments publics incluant des ministères, des municipalités, des conseils régionaux, le Conseil législatif et des ports de pêche, vingt-et-un chantiers incluant des cafétérias, des salles de mariage, des hôtels et des aménagements touristiques, trente mosquées (et quinze autres sérieusement endommagées), les bureaux de dix organisations caritatives, cent vingt-et-un ateliers industriels et commerces, cinq usines à béton et une production de jus de fruit, soixante postes de police et commissariats, cinq immeubles abritant des médias et deux assurant des soins médicaux, vingt-neuf établissements à vocation éducative.

Par ailleurs, des centaines d’hectares de terres cultivées ont été défoncées. Ce qui est fait n’est plus à faire, dirait Lévy. Quant à la visite de Gaza by night à laquelle l’ont invité les militaires israéliens, elle ressemble fort à celles qu’organisaient de leur temps les régimes communistes, dont le parcours était minutieusement étudié et les sites soigneusement sélectionnés, afin de donner à leurs hôtes la meilleure image possible, aussi fausse ou tronquée soit-elle.

 Pour le reste, le récit de Bernard-Henri Lévy, accompagné de deux éloquents clichés de l’écrivain en compagnie de ses amis israéliens, Barak « la colombe » et Yoav Galant, l’un des généraux en charge de l’opération ’’Plomb durci’’, est à la hauteur de nos attentes : un concentré d’hypocrisie dans lequel l’écrivain semble avoir mis tout ce qu’il avait de cynisme et de mauvaise foi pour défendre Israël coûte que coûte. Le petit article publié dans Le Point n’était donc qu’un hors-d’œuvre : Lévy en avait gardé sous la pédale, pour nous servir, enfin, du grand BHL.

Comme Glucksmann, Lévy est, depuis longtemps déjà, passé maître dans l’art de la désinformation et de la manipulation d’une opinion d’autant plus facile à influencer qu’elle est par ailleurs très mal informée : efficace, certes, mais ô combien répugnant, dès lors que l’objectif avoué en est de minimiser, de nier ou de justifier les crimes de guerre commis par Israël durant ces trois semaines de folie meurtrière. Glucksmann et Lévy devraient savoir que l’apologie de crimes de guerre tombe sous le coup de la loi française, qui considère qu’« un écrit qui présente comme susceptibles d’être justifiés des actes constitutifs de crimes de guerre doit être considéré comme apologétique » ; et qu’une fois officiellement reconnus comme tels les crimes israéliens à Gaza et leurs auteurs poursuivis, eux-mêmes pourraient aussi avoir à répondre de l’apologie qu’ils en ont faite.

Mais en attendant, il est de notre devoir d’effiler le tissu de mensonges, de contrevérités et d’insinuations malhonnêtes qui constitue la trame des misérables arguties de nos deux « philosophes », afin de rétablir, à l’intention du public français et, en particulier, des lecteurs du Monde, du Point et du Journal du Dimanche qui sont les premières victimes de cette honteuse manipulation, quelques vérités essentielles sur Gaza.

Dans son « bloc-notes » du Point, Lévy, non sans s’être préalablement débarrassé à la va-vite de l’encombrant fardeau que représentent ces centaines d’enfants morts - se disant « évidemment bouleversé » mais s’abstenant néanmoins, sans aucune honte, car « n’étant pas un expert militaire », de « juger si les bombardements israéliens sur Gaza auraient pu être mieux ciblés, moins intenses » -, commence par dénoncer le « vent de folie » qui s’empare de certains médias, « comme toujours quand il s’agit d’Israël », dit-il, un « Israël vilipendé, traîné dans la boue, diabolisé ».

Le procédé est bien connu, qui consiste à poser Israël en victime d’une vaste campagne de désinformation orchestrée par la gauche radicale et la mouvance altermondialiste, accusées de connivence avec ceux que Podhoretz et Taguieff, islamophobes fanatiques, appellent les « islamo-révolutionnaires[4] ». Dans ses « Carnets de guerre », Lévy nous explique, avec l’aide d’Amos Oz, comment se propagent les rumeurs. Il prend pour exemple « cette histoire de maison où l’on aurait, dans la zone de Zeitoun, attiré cent personnes avant de tirer dans le tas », histoire qui paraît à son ami Amos « si insensée qu’il ne sait, ni par quel bout la prendre, ni comment elle a pris corps ».

D’après Lévy, « tout aurait commencé, semble-t-il, par un vague témoignage recueilli par une ONG », relayée par quelques journalistes, puis par « le village médiatique planétaire »  : « "Tsahal aurait... Tsahal pourrait... le docteur X confirme que Tsahal serait à l’origine de...". Ah le poison de ces conditionnels subtils et soi-disant prudents, s’exclame-t-il ! Dans deux jours, on ne parlera plus de la rumeur de Zeitoun.

 Mais qu’en conclura le monde ? Que c’est parce qu’elle était absurde ? Ou parce qu’une horreur chasse l’autre et que Tsahal aurait gravi un degré de plus, entre temps, sur l’échelle de l’abomination et du crime  ? ». La vérité, c’est que deux jours après, on ne parlait que de ce crime ignoble, de cette maison bombardée après que les habitants du quartier y aient été regroupés par Tsahal, et qui fit trente morts, dont la moitié d’enfants. L’un des rescapés, Salah Talal, blessé à la tête, raconte dans L’Humanité [5]  : « L’armée israélienne nous a tous regroupés dans cette maison parce qu’elle s’installait dans celles qui étaient autour. Comme ils nous avaient laissés sans eau et sans nourriture, on est sortis pour prendre du bois pour faire du feu et confectionner du pain.

 C’est alors qu’ils ont fait feu. Une première bombe est tombée. Cinq personnes ont été tuées. C’est là que j’ai été blessé. Puis un deuxième missile s’est abattu, en tuant vingt-deux autres ». La rumeur, loin d’être absurde, était donc bien fondée. Et si l’on parla un peu moins par la suite de « cette histoire de maison », c’est effectivement, comme le prédisait Lévy, parce que ce crime fut rapidement occulté par d’autres plus graves encore, comme ces bombardements au phosphore dont les médecins impuissants décrivent depuis plusieurs jours les effets dramatiques sur la population.

Glucksmann divise quant à lui l’opinion en pas moins de deux catégories : les « inconditionnels », d’une part, qui ont décidé par avance qui a tort et qui a raison, qui ont une opinion bien arrêtée et qui n’en changeront pas ; et les « circonspects », d’autre part, qui réfléchissent et attendent de voir pour se faire une opinion. Il ne nous dit pas dans quelle catégorie il se range lui-même. Mais la profonde réflexion qui suit cette introduction prometteuse ne laisse aucun doute quand à son appartenance revendiquée à la seconde. Son acharnement pro-israélien aveugle et… inconditionnel aurait pourtant laissé penser qu’il faisait partie de la première.

Mais qu’à cela ne tienne. Les Israéliens, pour leur part, font naturellement partie des circonspects : quelle belle démocratie que celle où l’on peut sereinement discuter de la façon de taper sur son meilleur ennemi et du moment le plus approprié pour le faire ! D’après Glucksmann, les circonspects se posent ni plus ni moins que trois questions : « Est-ce le moment ? Jusqu’où ? Jusqu’à quand ? » ; quand à la question de savoir s’il n’est pas d’autre solution que l’usage de la force brutale, il semblerait qu’elle ne se pose même pas… Quelle belle démocratie que celle qui sait adopter une attitude consensuelle, aussi criminelle soit-elle, dès lors que c’est sa « survie » dans un environnement hostile qui est en jeu ! Voilà qui ne laisse guère d’espoir aux Palestiniens.

Glucksmann, lui, voit pourtant « poindre une lueur d’espoir » : certains présumés inconditionnels auraient tendance à devenir un peu circonspects, à l’instar d’un Mahmoud Abbas « trouvant le courage d’imputer au Hamas […] la responsabilité initiale du malheur des civils de Gaza ». Il en fallait, en effet, pour s’aligner ainsi sur une position qui n’est autre que celle d’Israël et de ses suppôts.

Mahmoud Abbas, que les événements récents ont contribué à affaiblir et à discréditer un peu plus encore, commence donc à trouver grâce aux yeux de notre philosophe, qui semble à deux doigts de le considérer comme un bon Palestinien, entendez un Palestinien docile que les Israéliens puissent manipuler à leur guise et faire lanterner ad vitam aeternam tout en poursuivant patiemment leur grand œuvre, la colonisation de la Cisjordanie, dont l’objectif ultime est d’empêcher à tout jamais la création d’un état palestinien viable. Lévy, dans la conclusion de ses « Carnets de guerre », évoque lui aussi ces bons Palestiniens assoiffés de paix : « Ils sont là, bien sûr, les interlocuteurs d’Israël, dit-il dans un élan lyrique.

Ils sont là, les partenaires de la paix future ». Il parle de Mustapha Barghouti, Président de la Palestinian Relief Society, et de Mamdouh Aker, « médecin, autorité morale et vétéran du dialogue israélo-palestinien », qu’il a rencontrés à Ramallah. « Une paix en dépit de tout, continue-t-il, plein de verve. Une paix par delà les dévastations et les larmes. Une paix de raison, sans effusion ni enthousiasme - mais peut-être, pour cela, plus que jamais à portée de main. Deux peuples, deux Etats. Une paix sèche ».

 Il faudra qu’il nous explique comment il sera possible de faire la paix en refusant de discuter avec les représentants élus du peuple palestinien, et alors que même des « Palestiniens modérés » comme Barghouti et Aker, ainsi que le dit lui-même Lévy, « ne croient [pas] au sérieux d’une offre de paix portée par un Premier Ministre [Abbas] sur le départ ». Faudra-t-il de nouvelles élections, qui confirmeront sans aucun doute la suprématie du Hamas ? Ou bien continuera-t-on de nier le droit des Palestiniens à la démocratie ? Les formules creuses de Lévy sont une insulte aux victimes de Gaza comme à ceux qui ont survécu à l’enfer. La paix, si elle est encore possible, ne pourra être cette « paix sèche » dont il se fait le porte-parole.

 Elle ne pourra se faire en reléguant dans la vallée de l’oubli les milliers de victimes du consciencieux nettoyage ethnique auquel oeuvrent les dirigeants israéliens depuis soixante-et-un ans et, en particulier, celles, encore toutes fraîches, de l’expédition punitive menée à Gaza. Elle ne pourra faire l’économie d’une commission de réconciliation qui solde tous les crimes commis de part et d’autre, comme cela s’est fait en Afrique du Sud, par exemple, à la fin de l’apartheid. Quant à sa vision de « deux peuples, deux états », quel sens lui donner quand on sait qu’un israélien sur cinq est palestinien ? Lévy serait-il partisan de ce que les Israéliens appellent poliment le « transfert » des Palestiniens, entendez l’expulsion de tous ceux qui menacent le caractère juif de leur Etat, idée ouvertement débattue en Israël et qui semble faire son bonhomme de chemin dans une société israélienne de plus en plus extrémiste ?

Mais venons-en aux faits évoqués par Lévy dans l’hebdomadaire Le Point. Aucun autre pays qu’Israël, dit-il d’abord, « ne tolérerait de voir des milliers d’obus tomber, pendant des années, sur ses villes » : il ne s’étonne donc pas tant de la « brutalité » d’Israël que de sa longue retenue. On observera en passant l’habile usage des guillemets, pour minimiser ou mettre en doute la prétendue brutalité israélienne et, pour louer sa sagesse, le soulignement du mot « retenue » par des italiques. Pour le reste, Lévy qui, comme il s’en est confessé, n’est pas expert militaire, commet une grossière erreur (mais n’est-elle pas voulue ?) en parlant d’obus là où il n’y a que des roquettes.

 La différence est de taille, car les dégâts causés à Gaza par les obus israéliens sont incomparablement plus grands que ceux causés à Sderot par les roquettes du Hamas. Enfin, s’il faut admettre que le quotidien des citoyens israéliens frontaliers de Gaza n’est pas, ces dernières années, des plus folichons, que dire des décennies d’occupation et d’humiliation subies par les Palestiniens ? Lévy, assurément, n’a rien à en dire. Il préfèrera sûrement nous rappeler que Gaza, depuis trois ans, n’est plus un « territoire occupé ».

Pourtant, comme le dit Norman Finkelstein[6], « bien qu’Israël ait retiré ses colons et soldats de Gaza en 2005, il continue de contrôler étroitement la côte de Gaza, son espace aérien et ses frontières. Par conséquent, Israël reste une puissance occupante avec des obligations légales de protection de la population civile de Gaza. Mais le siège de dix-huit mois de la Bande de Gaza précédant la crise actuelle violait ces obligations de manière flagrante.

 Il a provoqué un arrêt quasi total de l’activité économique, laissé les enfants affamés et mal nourris et empêché les étudiants Palestiniens de pouvoir aller étudier à l’étranger ». Lévy pousse pourtant la mauvaise foi jusqu’à nier la réalité du « fameux blocus intégral imposé à un peuple affamé » et de la crise humanitaire qui sévit à Gaza.

Vue de Sderot, la situation de Gaza est, pour reprendre les termes employés par Livni à la sortie d’un entretien avec Sarkozy, « telle qu’elle devrait être[7] ». A Sderot, où il était, donc, Lévy a pu constater que les hôpitaux israéliens n’ont cessé de « recevoir et de soigner, tous les jours, des blessés palestiniens ». Mais pourquoi donc ne nous dit-il rien de l’immense gratitude que n’ont certainement pas manqué d’exprimer ces quelques heureux élus à leurs bienfaiteurs ? Tous les moyens ne sont-ils pas bons pour essayer de se donner bonne conscience ?

Par chance, Israël a aussi son Levy de service, et d’une autre trempe que Bernard-Henri, assurément. Gideon Levy, journaliste au quotidien israélien Haaretz, n’a de cesse de dénoncer les crimes commis par le gouvernement et l’armée de son pays. « Nous larguons des bombes sur des immeubles résidentiels, dit-il, et nous allons ensuite soigner les blessés à Ichilov ; nous lançons des obus sur une population réfugiée dans des écoles des Nations Unies, et nous allons ensuite rééduquer à Beit Lewinstein les personnes que nous avons rendues handicapées. Nous tirons sur des gens et ensuite nous pleurons sur leur sort, nous tuons et ensuite nous nous lamentons, nous déchiquetons comme des « machines automatiques à tuer » des femmes et des enfants, et nous devons préserver notre dignité ensuite[8] ».

Quant à l’idée que le Hamas serait, pour avoir rompu la trêve, le premier responsable du malheur des Palestiniens de Gaza, idée que Glucksmann se réjouit de voir Abbas accepter, elle doit aussi être corrigée. Comme en témoignent les archives du site web du Ministère des Affaires Étrangères israélien, Israël avait, le premier, rompu la trêve, dès le 4 Novembre, en menant dans la Bande de Gaza un raid qui fit un mort palestinien. Le Hamas ayant lancé des roquettes en représailles, Israël tua alors cinq Palestiniens de plus.

Les jours suivants, le Hamas continua de lancer des roquettes qui ne firent aucune victime. Comme le dit Finkelstein, « Israël ne peut pas affirmer être dans une situation d’autodéfense contre cette escalade, car elle a été provoquée par sa propre violation de la trêve[9] ». Ajoutons qu’Israël, durant les six mois qu’a duré cette trêve, n’a pas respecté l’engagement pris de lever le blocus et d’ouvrir les points de passage vers l’extérieur. Que le Hamas, exaspéré par cette situation et inquiet de la dégradation des conditions de vie des habitants de la Bande de Gaza, n’ait pas souhaité reconduire la trêve paraît alors on ne peut mieux compréhensible.

Les autres « faits » évoqués par Lévy concernent spécifiquement les événements de ces dernières semaines : « Le fait, dit-il en premier lieu, que les obus israéliens fassent tant de victimes ne signifie pas, comme le braillaient les manifestants de ce week-end, qu’Israël se livre à un « massacre » délibéré, mais que les dirigeants de Gaza ont choisi l’attitude inverse [de celle des Israéliens qui protègent leur population] et exposent leurs populations : vieille tactique du «  bouclier humain » qui fait que le Hamas, comme le Hezbollah il y a deux ans, installe ses centres de commandement, ses stocks d’armes, ses bunkers, dans les sous-sols d’immeubles, d’hôpitaux, d’écoles, de mosquées - efficace mais répugnant ».

Une fois de plus, c’est le Hamas qui porterait la responsabilité du massacre, lui qui, comme le dit aussi Glucksmann, « utilise la population de Gaza en bouclier humain ». Et le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, de surenchérir : « Hamas, affirme-t-il sans vergogne, fait monter sur le toit d’une mosquée des familles, donc des civils, comme bouclier humain, ou se réfugie dans des écoles pour tirer sur l’armée israélienne[10] ». De telles infâmantes allégations permettent finalement de légitimer le bombardement d’écoles, de mosquées, d’hôpitaux, d’ambulances et de convois humanitaires. Aucun philosophe digne de ce nom ne saurait pourtant contester que de tels actes constituent, au regard de la législation internationale, des crimes de guerre. Honte à ceux qui, comme Lévy, Glucksmann et Bernheim, en font l’apologie en tentant vainement de les justifier. Car rien ne peut justifier des massacres comme celui perpétré dans une école de l’ONU (43 morts au moins, dont de nombreux enfants) ou dans cette maison bombardée après que les habitants du quartier y aient été regroupés par Tsahal (30 morts, dont la moitié d’enfants).

Quand bien même y aurait-il des combattants du Hamas dans une école, une mosquée ou un hôpital, la volonté de les éliminer justifierait-elle de massacrer des dizaines de civils, hommes, femmes et enfants, en espérant qu’il y aurait peut-être un guerrier dans le tas ? Pour le grand rabbin de France, qui affirmait sans rire, peu de temps avant le début de l’opération « plomb durci », que « la seule préoccupation de Tsahal est de préserver avec amour et courage l’idée d’humanité et de liberté pour tous les hommes[11] », c’est triste à dire, la réponse est vraisemblablement oui. Eric Hazan n’exagérait pas en parlant, l’autre jour, de « la deuxième mort du judaïsme[12] ».

Dans l’entretien qu’il accordait au Figaro le 22 janvier, Bernheim disait bien éprouver « de la compassion pour les populations civiles palestiniennes », mais c’était pour mieux stigmatiser, dans la même phrase, dans le même souffle, sans point ni virgule, sans même une larme de crocodile, les « guerriers du Hamas », regrettant qu’ils « soient entrés dans une folie meurtrière qui les dépasse et les broie ». La compassion d’un Bernheim a ses limites. Celle d’un Lévy aussi. Quant à Glucksmann, son silence en dit plus long que les formules de circonstance de ses congénères.

Selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), Tsahal a aussi empêché les secours d’arriver auprès des victimes palestiniennes. Des enfants sont restés enfermés cinq jours durant dans leur maison, située dans le quartier de Zeitoun, avec le corps de leur mère tuée. L’armée israélienne empêchait les secours d’accéder au quartier où avaient eu lieu des combats et où gisaient de nombreux morts et agonisants. L’armée israélienne n’a pas porté secours aux blessés palestiniens et, en violation des principes de la Convention de Genève, n’a pas permis à la Croix-Rouge de porter secours aux victimes.

Mieux, l’UNRWA a dû suspendre ses opérations humanitaires pendant plusieurs jours après qu’un de ses convois ait été bombardé par l’aviation israélienne, tuant le conducteur d’une ambulance. Enfin, l’armée israélienne a utilisé des armes dont l’usage est strictement interdit dans des zones urbaines, comme des obus au phosphore blanc ou à l’uranium appauvri, sans parler de la dernière petite merveille américaine, la bombe « intelligente » DIME (pour Dense Inert Metal Explosive), constituée de petites boules de carbone contenant un alliage de tungstène, cobalt, nickel ou fer, et dont le pouvoir d’explosion est énorme : « A deux mètres, explique l’un des deux médecins norvégiens qui était à l’hôpital al-Chifa de Gaza pendant les événements, et dont les propos sont rapportés par Le Monde[13], le corps est coupé en deux ; à huit mètres, les jambes sont coupées, brûlées comme par des milliers de piqûres d’aiguilles.

Nous n’avons pas vu les corps disséqués, mais nous avons vu beaucoup d’amputés. Il y a eu des cas semblables au Liban sud en 2006 et nous en avons vu à Gaza la même année, durant l’opération israélienne « Pluie d’été ». Des expériences sur des rats ont montré que ces particules qui restent dans le corps sont cancérigènes ».

 Depuis l’instauration du cessez-le-feu et le retrait de l’armée israélienne, les témoignages et les preuves s’accumulent, tous plus accablants les uns que les autres, et il faut porter au crédit du journal Le Monde de s’en être largement fait l’écho. Dans le monde arabe, des centaines de millions de téléspectateurs ont vu, sur des chaînes d’information comme Aljazeera ou Alarabiya, ces corps d’enfants mutilés, déchiquetés, carbonisés. L’image d’Israël, une fois de plus, en a pris un sérieux coup, peut-être fatal et sans retour. Que Lévy, Glucksmann et Bernheim le veuillent ou non, c’est bien Israël qui a sur les mains le sang des enfants palestiniens, et non le Hamas. Quant aux survivants, aveugles, brûlés, estropiés à vie, paraplégiques ou simplement orphelins, derniers rescapés de familles décimées, ils n’oublieront jamais et il est difficile d’imaginer qu’ils pourront un jour cohabiter en paix avec leurs bourreaux…

Les Israéliens eux-mêmes semblent maintenant prendre conscience que ce qu’ils ont fait n’est pas bien…vu. Pas de remords, non. Ni regrets, ni excuses. Tous se congratulent et se félicitent de cette « belle petite guerre » dont le seul résultat « positif » est d’avoir « rétabli la capacité de dissuasion » de Tsahal, entendez la capacité à massacrer quelques centaines ou milliers de Palestiniens à tout moment, pour les dissuader de résister à l’occupation. D’après Tzipi Livni, qui a qualifié les pertes civiles palestiniennes de « produit des circonstances », « Israël est en paix avec lui-même[14] »…

La conscience tranquille, donc. Seul bémol : la crainte que, poursuivis pour crimes de guerre, les officiers de Tsahal ne puissent plus se déplacer librement à l’extérieur d’Israël. A en croire le journal Yedioth-Ahronoth, l’armée israélienne aurait ainsi mis en garde ses hauts gradés désireux de se rendre en Europe contre le risque d’être visés par des mandats d’arrêt internationaux.

 Elle a aussi interdit à quiconque de divulguer l’identité des officiers qui ont participé au carnage. Les criminels ont sans doute raison de se faire du mouron. S’il n’en sont pas à leur premier méfait, l’ampleur de l’indignation suscitée par leurs derniers crimes est telle qu’on peut raisonnablement penser que les enquêtes en cours et les procédures engagées ont quelque chance d’aboutir à des résultats concrets. Souhaitons que ne soient pas seulement poursuivis quelques officiers d’état-major, mais aussi, et surtout, les vrais responsables, Olmert, Barak et Livni.

Il en faut bien plus, semble-t-il, pour émouvoir un Glucksmann ou un Lévy. Malgré l’accumulation des crimes de guerre israéliens, eux et leurs potes bien-pensants de la pipolerie parisienne, pseudo-intellectuels circonspects et philosophes de surface dont la conscience et le discernement foutent le camp dès lors qu’il s’agit de la « survie » d’Israël, restent, en France, les plus fidèles et efficaces relais de la propagande guerrière israélienne et de sa politique criminelle, qui a fait, en l’espace de trois semaines plus de mille trois cents morts palestiniens, dont au moins un tiers d’enfants, et des milliers de blessés…

Il en faut infiniment plus pour démonter un Bernard-Henri Lévy, qui va jusqu’à oser dire que « les Israéliens ciblent des objectifs militaires et font, sans les viser, de terribles dégâts civils (ce qui, dans la langue de la guerre, porte un nom - « dommage collatéral » - qui, même s’il est hideux, renvoie à une vraie dissymétrie stratégique et morale) ». Car les Palestiniens du Hamas, eux, « tirent sur des villes, autrement dit sur des civils », dit-il encore, et commettent donc des « crimes de guerre ». On aura apprécié la simplicité et la limpidité du raisonnement.

Il est pourtant difficile de croire que le Parlement palestinien, les ministères, l’université, les hôpitaux, les mosquées, les écoles et les entrepôts de l’UNRWA, qui constituent à l’évidence des cibles civiles, aient été systématiquement détruits par accident, ni que derrière les centaines d’enfants tués et les milliers d’autres mutilés se planquaient des combattants du Hamas. Gideon Levy disait, au quinzième jour du massacre : « Cette guerre est également un jeu d’enfant de par ses victimes.

 Un tiers environ de ceux qui ont été tués dans la bande de Gaza sont des enfants, trois cent onze selon le ministère palestinien de la santé, deux cent soixante-dix selon l’organisation des Droits de l’Homme-B’Tselem- sur un total de mille morts au mercredi 15 janvier 2009. Environ un tiers des quatre mille cinq cents blessés sont aussi des enfants, selon les chiffres de l’ONU, qui dit que le nombre d’enfants tués a triplé depuis le début de l’opération terrestre. Ceci quelque soit le standard, moral ou humanitaire, est une trop grande disproportion dans les pertes de guerre ». « L’histoire a connu d’innombrables guerres qui ont enlevé des vies innombrables, continue-t-il, mais le nombre d’enfants tués dans la guerre de Gaza - un tiers des morts - n’a été vu nulle part de mémoire d’homme[15] ».

La question des proportions nous amène naturellement à la brillante dissertation de maître Glucksmann, « lumineuse » réflexion sur l’usage de l’adjectif « disproportionné », jugé abusif dès lors qu’il s’applique à Israël, avec, à l’appui, l’argument suivant, pour le moins désarmant : le conflit en cours est, « comme tout conflit sérieux, disproportionné dès l’origine » et, donc, par nature. Si je comprends bien, l’ajout de l’adjectif « disproportionné » ne serait donc ni plus ni moins qu’un pléonasme dont on devrait se passer… En passant, Glucksmann ignore, ou feint d’ignorer, l’un des principes de base des Conventions de Genève, dit principe de « proportionnalité ».

 Mais comme Israël est visiblement au-dessus des dites Conventions…Glucksmann atteint le comble du cynisme lorsqu’il pose la question suivante : « Quelle serait la juste proportion qu’il lui faudrait respecter pour qu’Israël mérite la faveur des opinions ? » On y sent toute la frustration de ceux que l’opinion internationale empêche d’appliquer des solutions plus radicales ; et on ose à peine imaginer ce que seraient celles-ci sans ces maudits « inconditionnels » !

D’après l’auteur, Israël ne peut donc qu’assumer la disproportion naturelle des forces et des moyens en présence. Mais c’est pour le bien des Palestiniens, puisque Tsahal « profite de sa supériorité technique pour cibler ses objectifs » et, donc, pour épargner les populations civiles : le bombardement des écoles, des mosquées et des hôpitaux illustre on ne peut mieux le discernement, l’humanité, les « scrupules moraux » (pour reprendre les termes choisis par l’auteur) de l’armée israélienne ! D’après le philosophe, il faudrait finalement « échapper aux tentations de l’inconditionnalité » et, donc, probablement, reconnaître qu’Israël ne peut pas faire autrement que de massacrer aveuglément tout ce qui bouge, sans aucun scrupule et en toute immoralité.

Bernard-Henri Lévy s’évertue lui aussi à démontrer la prétendue moralité de l’armée israélienne, comme l’illustre on ne peut mieux le cinquième des six « faits » qu’il évoque dans son article du Point : « Puisqu’il faut mettre les points sur les i, dit-il, on rappellera encore un fait dont la presse française s’est étrangement peu fait l’écho et dont je ne connais pourtant aucun précédent, dans aucune autre guerre, de la part d’aucune autre armée : les unités de Tsahal ont, pendant l’offensive aérienne, systématiquement téléphoné (la presse anglo-saxonne parle de 100 000 appels) aux Gazaouis vivant aux abords d’une cible militaire pour les inviter à évacuer les lieux ».

A la ministre des affaires coloniales Tzipi Livni qui, elle aussi, rappelait l’extrême prévenance de Tsahal, un journaliste d’Aljazeera demanda où étaient censés se réfugier les habitants prévenus par téléphone que leur maison ou leur quartier allait être bombardé, alors que tous les points de passage vers l’extérieur de la Bande de Gaza étaient fermés par Israël comme par l’Egypte et que les seuls lieux supposés sûrs où les civils auraient pu se réfugier, écoles, mosquées ou hôpitaux, étaient eux aussi visés par les bombes.

Nous savons le sort qui fut réservé à ceux qui avaient opté pour une telle solution. Livni, bien entendu, préféra éluder cette embarrassante question. Nous aurions aussi tant voulu lui demander ce qui était prévu au cas où la ligne téléphonique des civils à évacuer était occupée, ou tout simplement coupée. Le bombardement était-il retardé jusqu’à ce qu’ils aient pu être contactés ? Un courrier recommandé avec accusé de réception leur était-il expédié ? Le brave petit soldat Lévy pourra sûrement éclairer notre lanterne, lui qui paraît si bien informé.

Dans ses « Carnets de guerre », il trouve aussi dans l’évocation d’Asaf, pilote d’hélicoptère Cobra bourré de scrupules pour qui « rien ne justifie la mort d’un gosse », une autre occasion de souligner l’humanité de l’armée israélienne. Voici l’émouvant récit qu’il nous en fait : « Vidéos de bord d’Asaf. Enregistrement de sa conversation, le 3 janvier, avec un interlocuteur au sol qu’il informe de sa décision de tout arrêter car le "terroriste" qu’il a en ligne de mire est rejoint par un enfant. Et incroyables films - j’en visionne quatre - de ces missiles déjà lancés que le pilote, voyant qu’un civil apparaît dans son écran ou que la jeep ciblée entre dans le garage d’un immeuble dont on n’a pas, comme c’est l’usage, alerté les occupants, détourne en pleine course et fait exploser dans un champ. Que tous n’aient pas les mêmes scrupules, je m’en doute bien (car comment expliquer, sinon, les trop nombreux et inacceptables bains de sang ?).

Mais qu’il y ait des Asaf dans Tsahal, que les procédures commandent d’agir plutôt à la façon d’Asaf, bref, qu’Asaf ne soit pas l’exception mais la règle, il est important de le dire (et tant pis pour le cliché qui veut réduire Tsahal à un ramassis de brutes s’acharnant sur les femmes et les vieillards...) ». Au vu du carnage provoqué par les bombardements aériens, il est difficile de croire qu’Asaf soit la règle. Dès le premier jour, rappelle Gideon Levy[16], « ils ont bombardé une cérémonie de remise des diplômes pour de jeunes officiers de police qui avaient trouvé ce rare privilège d’avoir un emploi à Gaza, les massacrant par dizaines. Ils ont bombardé une mosquée, tuant cinq soeurs de la famille Balousha, dont la plus jeune avait quatre ans.

 Ils ont bombardé un poste de police touchant un médecin se trouvant à proximité et qui est actuellement dans un état végétatif à l’hôpital Shifa, qui est plein de blessés et de morts. Ils ont bombardé une université que nous appelons en Israël, le Rafael palestinien... et détruit les dortoirs universitaires. Ils ont largué des centaines de bombes du ciel bleu sans connaître la moindre riposte ou résistance. En quatre jours, ils ont tué trois cent soixante-quinze personnes. Ils n’ont pas et ne pouvaient pas faire la distinction entre un responsable du Hamas et ses enfants, entre un policier gérant le trafic automobile et un lanceur de Qassam, entre une cache d’armes et une clinique de santé, entre le premier et le deuxième étage d’un immeuble d’habitation à forte densité de population avec des dizaines d’enfants à l’intérieur. Selon les informations reçues, environ la moitié des personnes tuées étaient des civils innocents. »

La conclusion de Glucksmann tient en une phrase  : « Il n’est pas disproportionné, dit-il, de vouloir survivre ». Mais de qui parle-t-il ? Des Gazaouis, privés de tout pendant de longs mois, puis tirés comme des lapins sans aucun moyen de se défendre ni de fuir, victimes de crimes de guerre odieux ? Non, bien entendu, c’est d’Israël qu’il s’agit, Israël victime éternelle, luttant pour survivre dans un environnement hostile, de plus en plus hostile à vrai dire, au fur et à mesure que s’égraine la sanglante litanie des crimes commis, dont le dernier en date, perpétré à Gaza, repousse un peu plus loin encore les limites de l’horreur en même temps qu’elle éloigne, peut-être à tout jamais, l’espoir, pour Israël, de vivre un jour en paix. La conclusion de Lévy, dans son bloc-notes du Point, n’est pas moins intéressante que celle de Glucksmann. Le pire ennemi des Palestiniens, dit-il, est le Hamas, dont les « dirigeants extrémistes n’ont jamais voulu de la paix, jamais voulu d’un Etat et n’ont jamais conçu d’autre état pour leur peuple que celui d’instrument et d’otage ».

 A notre connaissance, le seul ennemi que se reconnaissent les Palestiniens du monde entier, depuis soixante ans, est l’état d’Israël, dont la politique coloniale raciste leur interdit, jusqu’à ce jour, de vivre une vie décente et normale dans leur propre état débarrassé de l’occupation sioniste. Quant au Hamas, il est à l’heure actuelle, qu’on le veuille ou non, le seul représentant crédible de la résistance palestinienne à cette occupation et il est doté, comme tous les mouvements de résistance dans le monde, de l’Algérie française à l’Irlande du Nord britannique, en passant par les Kurdes de Turquie, d’une branche politique et d’une branche militaire.

Il se trouve, qui plus est, que la branche politique du Hamas fut démocratiquement élue par les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, voici deux ans déjà, pour gouverner aux destinées de leur embryon d’état, au terme d’un scrutin dont les nombreux observateurs internationaux présents sur place avaient souligné le bon déroulement et la transparence. Faisant fi des idéaux démocratiques dont ils se réclament, Israël, les Etats-Unis et l’Europe, refusant de se plier au verdict des urnes et d’accepter le choix du peuple palestinien, décidèrent de diaboliser et d’ostraciser le Hamas, et n’hésitèrent pas, pour arriver à leurs fins, à soumettre toute la population de Gaza à un terrible blocus dont les conséquences humanitaires et économiques furent désastreuses. Allez demander à un Palestinien, après ça, ce qu’il pense de notre modèle démocratique et il vous rira au nez, qu’il soit ou non membre ou partisan du Hamas

. Car il n’est pas besoin, pour être dégoûté de cette « démocratie à deux vitesses », d’être un « islamo-fasciste », pour reprendre le qualificatif employé par l’odieux Taguieff, que je défie de trouver ne serait-ce qu’un seul Palestinien qui soit un « ennemi de la liberté[17] ». Il n’aura par contre aucun mal à trouver des Palestiniens qui, pour n’avoir connu que l’occupation israélienne, ne savent tout simplement pas ce qu’est la liberté : la population de moins de soixante ans, née après la Nakba, représente, au bas mot, 90 % de la population de Gaza et de Cisjordanie. Quant à la formule de Lévy, nous ne pouvons nous empêcher de la lui retourner, et plutôt deux fois qu’une : Israël n’est pas seulement le (pire) ennemi des Palestiniens.

Il est aussi le pire ennemi des juifs du monde entier, sa politique criminelle et suicidaire constituant, pour l’antisémitisme, le terreau le plus fertile qu’on puisse imaginer. Quant aux pires ennemis d’Israël, ce ne sont pas les Palestiniens, ni mêmes les Arabes ou les « islamo-fascistes », mais bel et bien tous ces intellectuels et hommes politiques, juifs pour la plupart, qui, de par le monde, continuent de soutenir et d’encourager, contre vents et marées, la politique coloniale d’Israël, et dont les Lévy, Glucksmann, Finkielkraut, Klarsfeld et autres Lanzmann sont, en France, les plus illustres représentants.

Ce n’est pas rendre service à Israël, en effet, que de le conforter dans cette fuite en avant qui le mène droit à la catastrophe ; et ce n’est pas non plus rendre service aux Juifs de France que de favoriser l’amalgame entre juifs, israéliens et sionistes. On comprend en effet qu’en entendant le grand rabbin Gilles Bernheim ou les dirigeants du CRIF[18], qui prétendent parler au nom des Juifs de France, déclarer leur soutien inconditionnel à Israël et cautionner les crimes commis par Tsahal, un jeune français pro-palestinien pourra facilement se convaincre que l’ennemi n’est pas seulement Israël mais, au bout du compte, « les Juifs ». Ceux-là même qui disent redouter une « importation du conflit » ne font finalement que la favoriser par leurs prises de position et de parole qui, outre qu’elles sont le plus souvent exemptes de toute compassion pour les victimes de Gaza, sont totalement irresponsables, comme le sont les choix « politiques » d’Israël, aveuglé par le culte de la force et l’illusion de puissance que lui donne le soutien politique et militaire des Etats-Unis.

 L’aveuglement de ces criminels en puissance n’a d’égal que celui de la classe politique israélienne, tous partis confondus, à l’exception notable, toutefois, des partis arabes qui ont récemment été interdits de participer aux élections législatives toutes proches. Quelle belle démocratie, on ne le répètera jamais assez. La seule, en tout cas, où l’on puisse, sans difficulté et sous des prétextes fallacieux, exclure d’un scrutin national les représentants naturels d’un cinquième de la population.

Lévy est allé, lui, à la rencontre de ces Palestiniens d’Israël, à Baka El-Garbil, près de Oum al-Fahm, « l’une de ces villes d’Arabes israéliens qui ont choisi, en 1948, de rester chez eux »… J’ai souligné le verbe, car il est évident que Lévy, qui a plus d’un tour dans son sac, l’a choisi à dessein pour laisser entendre que les huit-cent mille autres qui se sont réfugiés en Cisjordanie, à Gaza et dans les pays voisins l’ont fait de leur plein gré. Il a sûrement lu les travaux des « nouveaux historiens » israéliens, qui ont permis d’établir la vérité sur le nettoyage ethnique de 1948 et de démonter certains des mythes fondateurs d’Israël, mais il préfère les ignorer. Toujours est-il qu’il a assisté à une manifestation de soutien aux Palestiniens de Gaza et observé, en tête du cortège, « des jeunes en cagoule qui hurlent, au coeur d’Israël donc, des appels à l’Intifada, au Djihad, au martyre ». Il leur demande : « Cet Israël que vous vomissez n’est-il pas votre Israël ? N’est-ce pas l’Etat dont vous êtes les citoyens, au même titre et avec les mêmes droits que ses autres citoyens ? »

 On lui répond « qu’Israël est un Etat raciste » qui traite ses citoyens arabes comme des « sous-hommes ». Loin de s’indigner de cette « démocratie à deux vitesses », Lévy préfère rester positif et y voir une preuve de bonne de santé d’Israël : « Belle solidité, dit-il, d’une démocratie qui s’accommode, en temps de guerre, d’un citoyen sur cinq au bord de la sécession politique ». En l’absence des partis arabes récemment interdits, on ne voit pas ce qui pourrait inciter les Palestiniens d’Israël à se sentir concernés par les élections à venir. Doivent-ils voter pour Livni, pour Barak ou pour Netanyahou ? Les deux premiers viennent de massacrer leurs frères de Gaza et le troisième, qui avait déjà contribué à enterrer définitivement les accords d’Oslo alors qu’il était premier ministre, entre 1996 et 1999, leur promet un avenir pire encore…

Michel Warchawski, à qui l’on demandait récemment ce qu’il pensait des réflexions de nos deux philosophes sur Gaza, eut la réponse suivante, que je ne peux m’empêcher de reproduire intégralement[19] : « Des personnages comme Glucksman et BHL, dit-il, ne m’ont jamais inspiré. Elles reflètent un phénomène très français : les producteurs médiatisés. Je dis producteurs, et non "intellectuels", car s’ils produisent abondamment de mots, ils n’ont pas créé une seule idée nouvelle ou originale, tout au plus copié avec dix ans de retard les idéologues néo-conservateurs américains.

 De plus un intellectuel digne de ce nom - et il fut un temps ou il y en avait de grands en France - est toujours un dissident et un combattant, pas un idéologue de l’ordre en place. Médiatisés, car ce n’est pas dans le monde intellectuel ou universitaire qu’ils brillent mais dans les paillettes des talk-shows. Qui a entendu parler de BHL dans une université américaine ou asiatique ? Ces chiens de garde de l’ordre n’ont jamais créé une seule idée intéressante et originale. Face au carnage actuel, il ne font qu’aboyer avec les loups et chanter les partitions des fanfares militaires, avec même moins de talents que les Oz et Yehoshua qui, chez nous, sont leurs modèles ».

Tandis que les Gazaouis comptent leurs morts, Glucksmann et Lévy, confortablement retranchés dans leur loft parisien, sinon dans leur riyad de Marrakech, observent, à travers la petite lucarne empoussiérée qui leur tient lieu de fenêtre sur le monde, la voûte céleste, piquée d’étoiles de David, méditant peut-être, tant qu’il en est encore temps (et c’est bien là tout le mal qu’on leur souhaite), sur le tragique destin de Goliath… Disproportionné, certes, mais pas désespéré. Car il est des causes justes contre lesquelles toutes les armées du monde ne pourront jamais rien, et celle des Palestiniens en fait partie.



[1] Le Monde du 27 juillet 2006, « La guerre vue d’Israël ».

[2] Le Journal du Dimanche du 18 janvier 2009.

[3] D’après un premier rapport du PCHR (Palestinian Center for Human Rights) pour la période du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009.

[4] Voir par exemple « Le sens de la bataille de Gaza. Antisionisme radical et nouvelle judéophobie », entretien d’Aleksandra Rybinska avec Pierre-André Taguieff, dans le quotidien polonais Rzeczpospolita (La République) du 17-18 janvier 2009.

[5] Pierre Barbancey, « Gaza. Sous le béton, les corps des enfants morts », article paru dans l’édition du 19 janvier 2009.

[6] Intervention de N. Finkelstein dans l’émission d’Amy Goodman, Democracy Now ! du 8 janvier 2009, retranscrite et traduite en français par Florence Labat pour le site Info-Palestine, sous le titre « Quelques faits à propos du Hamas et de l’attaque israélienne sur Gaza » (mis en ligne le 15 janvier).

[7]Libération du 1er janvier 2009 : « La ministre [des Affaires étrangères israélienne] a par ailleurs assuré qu’Israël "distingue (lors des opérations) la guerre contre le terrorisme, contre le Hamas, de la population civile. Ce faisant, nous maintenons la situation humanitaire à Gaza exactement comme elle doit être"  ».

[8] G. Levy, « Le temps des justes », publié dans le quotidien Haaretz daté du 9 janvier 2009 (« The Time of the Righteous »).

[9] N. Finkelstein, op. cit.

[10] Déclaration faite le dimanche 11 janvier 2009 sur Europe1dans l’émission « C’est arrivé demain », de Dominique Souchier.

[11] Propos tenus le 4 décembre 2008, à Paris, en marge d’un « rassemblement silencieux en solidarité avec les victimes israéliennes du Hamas », à l’appel du CRIF.

[12] E. Hazan, « La deuxième mort du judaïsme », publié en ligne le 15 janvier 2009 sur divers sites internet (voir par exemple europalestine.com ou ujfp.org).

[13] Sophie Shihab, « Deux médecins norvégiens présents à Gaza affirment avoir vu des victimes d’un nouveau type d’armes, les DIME », Le Monde du 13 janvier 2009.

[14] Propos tenus sur Radio-Israël, le 19 janvier 2009.

[15] « L’armée israélienne n’a aucune pitié pour les enfants des écoles maternelles de Gaza », article publié dans l’édition du 15 janvier 2009 du quotidien israélien Haaretz (trad. D. Hachilif).

[16] G. Levy, « Les forces aériennes israéliennes sèment la mort », Haaretz du 4 janvier 2009.

[17]« Le sens de la bataille de Gaza. Antisionisme radical et nouvelle judéophobie », entretien d’Aleksandra Rybinska avec Pierre-André Taguieff, dans le quotidien polonais Rzeczpospolita (La République) du 17-18 janvier 2009.

[18] Citons pour exemple Haim Musicant, directeur général du CRIF, qui, interrogé par France-Culture et d’autres médias, répétait : « Le CRIF se tient aux cotés du gouvernement israélien et de son armée, dont le premier devoir est d’assurer la sécurité de ses citoyens. Nous sommes solidaires du peuple d’Israël en butte aux agressions du Hamas. »

[19] « Ne laissons pas les brèches de la coexistence se refermer », entretien avec Michel Warchaswski, sur le site alternatives-international.net, le 15 janvier 2009.

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Auteur : Bruno Paoli

Philosophe

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