Le wahhabisme peut-il devenir l’islam majoritaire ?

Professeur de sciences politiques à l’Université de Tunis, l’intellectuel tunisien Hamadi Redissi tente

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lundi 18 février 2008

Hamadi Redissi, auteur du « Pacte de Nadj »

Professeur de sciences politiques à l’Université de Tunis, l’intellectuel tunisien Hamadi Redissi tente d’expliquer comment le wahhabisme, longtemps considéré comme une secte, sinon comme une hérésie (ses adeptes ont profané La Mecque au XIXe siècle) est parvenu peu à peu à s’imposer comme la nouvelle orthodoxie islamique grâce à la manne pétrolière.

Hamadi Redissi ne se cache pas derrière les mots. Il raconte qu’au tout début du XIXe siècle, les wahhabites prennent La Mecque. Ils détruisent les dômes érigés dans l’enceinte sacrée, les tombeaux de Khadîdja, la première épouse du Prophète, de son oncle Abu Taleb, de Hassan et Hussein ainsi que les tombes et les mausolées du cimetière de Ma’ala à La Mecque. A Médine, outre la démolition des tombes, le sanctuaire renfermant le tombeau du Prophète est profané (toutefois, il ne subit pas de dommages irrémédiables). Les trésors déposés dans la Chambre sont pillés.

Saoud, l’ancêtre des souverains qui règnent actuellement sur l’Arabie Saoudite, s’empare des pierres précieuses, des bracelets, des colliers, donnés par les pèlerins depuis la nuit des temps à leur Prophète. Il faudra soixante chameaux pour transporter ces rapines. Hamadi Redissi, auteur du « Pacte de Nadj » (*) pose clairement la question : Comment donc une secte belliqueuse qui a tué, saccagé, profané et pillé les lieux sacrés a-t-il pu obtenir un certificat de bonne conduite, octroyé par ceux-là mêmes qui l’ont combattue ?

A la lecture de ces quelques lignes, on comprend facilement que l’écrivain tunisien ne porte pas dans son cœur les wahhabites. Toutefois, le livre n’est absolument pas un pamphlet. Hamadi Redissi a passé plusieurs années à se documenter. Il s’est rendu en Arabie Saoudite, il a eu accès à des sources anglaises, allemandes, américaines. Il raconte avec précision comme Ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), fondateur d’un mouvement politico-religieux, a scellé une alliance indéfectible avec un chef de guerre, Ibn Saoud, vers les années 1744-1745. C’est le fameux « Pacte de Nadj ». Une version musulmane de la fameuse alliance chrétienne du sabre et du goupillon.

L’objectif d’Ibn Abd al-Whahhab ? Réformer une religion « abîmée » par la « fausse religion ». En fait ce prédicateur, que l’auteur présente comme un personnage secondaire, a réussi à imposer un islam radical, fanatique, sectaire, austère, puritain, réactionnaire, partout où les Saoud sont arrivés au pouvoir. C’est-à-dire sur toute l’Arabie Saoudite depuis 1932. Ensuite, grâce à l’argent du pétrole, le wahhabisme est parti à la conquête du monde musulman, au détriment des religiosités traditionnelles, beaucoup plus ouvertes.

En Afghanistan par exemple, Oussama Ben Laden et les Saoudiens ont aidé les moudjahiddins les plus rétrogrades, au détriment notamment du commandant Massoud. Pour Hamadi Redissi, le pacte de Nadj institue deux pouvoirs en un seul. Ils « dorment dans le même lit », sans qu’on sache s’ils font le même rêve. Pendant très longtemps, la tradition sunnite s’est défendue avec une incroyable virulence contre le wahhabisme. Mais ce qu’il appelle « l’hérésie », a été réhabilitée grâce au nerf de la guerre. « Le pacte de Nadj » souligne que l’Arabie saoudite fixe désormais l’ordre du jour. Elle « met en place un dispositif de recrutement des ulémas traditionnels. Elle sponsorise une pléthore d’institution ».

Dans l’ordre, le Congrès islamique mondial, le Haut Conseil des Affaires musulmanes, l’Organisation de la Conférence islamique, la Ligue du Monde musulman, l’Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane. L’Arabie Saoudite détient aujourd’hui près de 30 % de l’enveloppe financière satellitaire arabe, irrigant une cinquantaine de chaînes et autant de titres dans la presse écrite. Pour le chercheur Pascal Ménoret, ce n’est pas l’islam qui a été « wahhabisé », mais plutôt le wahhabisme qui a été propagé une échelle mondiale. Bref, l’Arabie saoudite ne devient-elle pas le Vatican de l’islam ?

Au Pacte de Nadj, Hamadi Redissi rajoute le Pacte du Quincy, signé le 14 février 1945 entre le président Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud. Dans ce pacte, les Saoudiens échangent leur pétrole contre la protection militaire américaine. Le Quincy est un croiseur, l’un des fleurons de la marine américaine, qui mouille alors dans l’un des lacs du canal de Suez. L’écrivain tunisien révèle que les deux chefs d’Etat n’ont, en fait, qu’assez peu parler de concessions pétrolières. Ibn Saoud a surtout marqué sa totale opposition à l’implantation des Juifs de Palestine.

« Quel mal les Arabes ont-ils fait aux Juifs en Europe ? Ce sont les chrétiens allemands qui leur ont volé leurs maisons et leurs vies. Laissez les Allemands payer ! », aurait déclaré le roi d’Arabie Saoudite. Sur le moment, Franklin Roosevelt semble convaincu. Il prend un triple engagement :

* Faire du règlement de la question palestinienne la priorité de son gouvernement * Ne rien faire qui soit hostile aux intérêts des Arabes * N’entreprendre aucun changement de sa politique sans la pleine consultation des deux parties, arabe et juive.

Mais le président américain va mourir deux mois après cet entretien. Et le triple engagement est resté lettre morte. De son côté, l’Arabie saoudite n’a jamais pris les armes contre Israël, comme Ibn Saoud le déclarait à Franklin Roosevelt.

(*) « Le pacte de Nadj, ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam », Hamadi Redissi, Le Seuil, 329 pages.

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Auteur : Ian Hamel

Journaliste,  a publié “L’énigme Oussama Ben Laden” aux Editions Payot le 5 novembre 2008, auteur également du livre « La vérité sur Tariq Ramadan, sa famille, ses réseaux, sa stratégie » aux éditions Favre, préface de Vincent Geisser.

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