Le régime de Moubarak abat sa dernière carte et lance ses miliciens contre les manifestants !

La situation politique est arrivée aujourd’hui à un point de non retour. Les prochaines heures seront déc

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jeudi 3 février 2011

Les développements des dernières 24 heures en Egypte révèlent des dérapages dangereux et inquiétants et montrent que la révolution pacifique du peuple égyptien pour le changement démocratique est confrontée à des actes criminels visant à briser son élan irrésistible. Le régime cherche à présenter à l’opinion internationale ces violences comme l’expression d’affrontements regrettables entre partisans et adversaires de Moubarak. Cette version n’a convaincu personne et ce, grâce aux images d’Al Jazeera et d’internet. Les miliciens qui se sont attaqués avec une violence inouïe aux manifestants pacifiques de la place de la libération se recrutent dans des milieux divers qui vont des délinquants du lumpenprolétariat libérés des prisons aux miliciens du parti du pouvoir (PND) en passant par des policiers en civil comme ont pu le vérifier les manifestants qui ont arrêté de nombreux « casseurs ».

Ces violences ne constituent pas seulement un dernier acte désespéré émanant des fidèles du régime comme cela a pu être présenté mais bel et bien un acte contre-révolutionnaire prémédité par les cercles du pouvoir en vue d’intimider et de briser le mouvement populaire. Cet acte prémédité pouvait poursuivre au moins deux objectifs essentiels : 1.Entraîner l’armée dans le conflit et casser sa neutralité positive qui constitue en fait (surtout dans l’esprit des défenseurs du régime) une prise de position en faveur du mouvement populaire ; 2. Intimider le mouvement populaire et le pousser, en vue d’arrêter les violences, à accepter ce qu’il n’a pas accepté jusqu’ici, à savoir l’entrée dans des négociations avant le préalable du départ de Moubarak.

Ce qu’il faut retenir de ces dernières 24 heures c’est que l’acte contre-révolutionnaire prémédité a lamentablement échoué. La déclaration du premier ministre, le général Ahmed Chafik, en dit long sur l’échec de la dernière opération contre-révolutionnaire. Le premier ministre feint d’ignorer les dessous de cette opération, déplore les violences, cherche à les expliquer par l’ « anarchie » ambiante et a promis que l’Etat va tout faire pour que ces violences ne se reproduisent plus. Cette déclaration constitue un nouveau tournant à l’actif de la révolution populaire. Le courage, la bravoure, l’unité et la discipline des jeunes manifestants, qui ont repoussé plusieurs vagues d’assaut qui n’ont pas cessé depuis hier, ont sans doute joué un rôle majeur dans ce résultat provisoire.

Mais cette détermination populaire extraordinaire a fini par peser lourdement dans la prise de position de deux protagonistes essentiels : l’armée égyptienne et la diplomatie américaine. Le retournement –du moins en apparence- du gouvernement égyptien ne peut s’expliquer que par les pressions qui se sont fait fortes ces dernières 24 heures de la part de Washington et du commandement de l’armée égyptienne. Si les motivations de la diplomatie américaine (et de ses alliés européens) et de l’armée égyptienne ne sauraient être confondues, il reste que la conjugaison de ces pressions sur fond de la détermination du peuple égyptien et de ses forces vives ont fini par faire reculer l’entreprise criminelle des secteurs les plus durs du régime.

Si cette tendance représente malgré tout un acquis politique majeur à l’actif du mouvement populaire, il reste des questions en suspens. Si toutes les forces en mouvement sont unanimes pour refuser toute négociation avec qui ce soit avant le départ de Moubarak, malheureusement, des divisions se font jour quant aux procédures de négociation après le départ de Moubarak.

En effet, une partie de l’opposition se dit prête à négocier avec l’ancien patron du renseignement et actuel vice-président, Omar Souleiman alors que d’autres se montrent réservés et assurent qu’ils n’accepteront pas de négocier avec les dirigeants impliqués dans les crimes du régime. Bien entendu, cette question n’est pas encore à l’ordre du jour et pourrait connaître des réponses différentes dans les jours qui viennent. Plus important, la négociation est loin de se réduire à ses aspects procéduriers dans la mesure où le contenu politique sera autrement plus déterminant puisqu’il s’agira de négocier les conditions de l’instauration d’un nouveau régime démocratique et pluraliste par l’adoption d’une nouvelle constitution et l’élection d’une nouvelle assemblée représentative.

Le fait même qu’il existe des secteurs prêts à négocier avec Omar Souleiman montre à l’évidence qu’un des objectifs essentiels de cette opération contre-révolutionnaire consiste à empêcher la radicalisation du mouvement s’il s’avère impossible de le casser complètement. Les arrière-pensées de la manœuvre sont claires : Pour sauver le mouvement, les forces populaires seraient ainsi plus promptes à accepter une demi-solution : le départ de Moubarak et son remplacement par Omar Souleiman. Mais il y a des moments où l’histoire connaît des accélérations imprévisibles et le peuple égyptien est en train d’écrire un de ces moments.

Les manœuvres criminelles risquent en fin de compte de radicaliser le mouvement populaire. Ce dernier n’exige plus seulement le départ de Moubarak mais son arrestation et son jugement pour les crimes que ses miliciens viennent de commettre ! L’armée qui a fait jusqu’ici preuve d’une grande réserve est en train de montrer son irritation à l’égard des derniers dérapages violents. Selon Al Jazeera, l’armée vient pour la première fois de tirer en l’air pour en finir avec les affrontements entre manifestants et miliciens gouvernementaux. Mais une autre information revêt une importance cruciale et pourrait constituer un tournant décisif si elle venait à se conformer : les blindés de l’armée ont empêché des miliciens gouvernementaux d’approcher de la place de la libération où se trouvent les manifestants, ce qui dénoterait une prise de position explicite contre le pouvoir.

Comme l’a, judicieusement, rappelé l’analyste palestinien, Azmi Bichara, les affrontements de ces dernières 24 heures et l’obligation dans laquelle s’est trouvé le mouvement populaire de se défendre ont finalement renforcé, et ne peuvent que renforcer, la présence du mouvement des Frères Musulmans pour la raison simple que dans de pareilles circonstances, ce sont les forces organisées et disciplinées qui peuvent mieux résister et organiser la résistance du mouvement populaire contre les hordes très organisées et armées de la contre-révolution. C’est l’arroseur arrosé ! Ceux qui cherchent à éviter la radicalisation de la révolution démocratique sous prétexte de barrer la route à la « menace islamiste » sont les meilleurs soutiens objectifs de cette radicalisation ! Peut-être est-ce là un des secrets du dernier retournement de la diplomatie américaine qui n’hésite plus à faire pression sur le régime égyptien pour une transition démocratique immédiate !

La situation politique est arrivée aujourd’hui à un point de non retour. Les prochaines heures seront décisives. La manifestation qui suivra la prière de ce vendredi risque de donner le coup de grâce au régime chancelant de Moubarak. La violence des miliciens montre à l’évidence que le régime n’a plus beaucoup de temps devant lui. Moubarak aurait demandé à Obama deux à trois jours et c’est pourquoi soit il en finit avec la révolution dans ce délai soit il s’enfonce dans le marais révolutionnaire. Le peuple égyptien a fini par lever les derniers doutes aux dirigeants américains. En pressant ouvertement le régime à organiser la transition immédiatement sans plus de retard, les Américains savent qu’il y va de l’avenir d’un Etat-pilier sans la stabilité duquel il ne saurait y avoir de stabilité dans la région. Quels que soient les problèmes que la diplomatie américaine aura à affronter demain avec un nouveau régime démocratique, ce changement sera moins dangereux pour la paix et la stabilité régionale que le chaos que risque d’engendrer un cycle incontrôlé de violences et de contre-violences en Egypte. C’est ce qui explique les propos relativement sévères tenus par Hilary Clinton sur les violences qui ont visé les manifestants pacifiques de la place de la libération.

Quels que soient les développements des prochaines heures, l’enjeu essentiel du moment est la préservation du mouvement populaire contre les provocations et les violences qui cherchent à l’entraîner sur un terrain dangereux et sa capacité à sauvegarder la neutralité positive de l’armée. L’essentiel pour le moment reste le départ de Moubarak qui est devenu maintenant une question d’heures comme l’illustre son lâchage par ses parrains américains. Même Ehud Barak vient de reconnaître amèrement que le temps de Moubarak arrive à sa fin, ce qui ne signifie pas que les Israéliens n’ont pas un scénario de préférence comme par exemple un « changement démocratique » limité et contrôlé avec une personnalité de confiance comme Omar Souleiman, une démocratie sur mesure qui exclurait par exemple les méchants Frères Musulmans !

Mais quels que soient les défis à venir, l’heure n’est pas encore aux discussions de fond sur l’après-Moubarak qui risquent de diviser le mouvement populaire et l’opposition égyptienne. Des groupements très forts et des puissances internationales ont sans doute intérêt à limiter l’ampleur de la révolution en cours mais le dernier mot reviendra au peuple égyptien dont la maturité saura trouver le meilleur compromis entre les aspirations démocratiques légitimes et les réalités géopolitiques du moment.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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