Le courageux plaidoyer d’un journaliste américain contre l’islamophobie

La controverse relative au projet de construction d’un Centre culturel musulman à New York, près de Ground

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mardi 17 août 2010

Le courageux plaidoyer d’un journaliste américain contre l’islamophobie

La controverse relative au projet de construction d’un Centre culturel musulman à New York, près de Ground Zero, ne cesse de prendre de l’ampleur. A la veille des élections de mi-mandat, diverses personnalités de la vie politique se sont empressées d’exploiter le sujet, quitte à attiser l’islamophobie déjà présente au sein de la population. Selon un dernier sondage, plus de deux tiers des citoyens américains seraient défavorables au projet.

Certains médias ont d’ores et déjà saisi l’ampleur de la polémique, surfant sur la nouvelle vague populiste qu’incarne le mouvement opposé à l’édification du Centre.

Ainsi, par exemple, CNN n’a pas hésité à demander aux téléspectateurs si les mosquées devaient être interdites dans le pays.

Dans ce contexte nauséabond, marqué par un regain des préjugés anti-musulmans et l‘amalgame avec le terrorisme, affirmer une position à contre-courant, de la meute comme de la majorité hostile, relève de la bravoure.

Le journaliste Keith Olbermann, animant l’émission « Countdown » sur la chaîne MSNBC, s’est démarqué de la tiédeur consensuelle de ses collègues en prenant vigoureusement position en faveur de la liberté de culte et contre le racisme sournois que révèlent les protestations.

De sensibilité démocrate, l’ancien journaliste sportif, qui avait déjà taclé, en septembre 2008, le Parti républicain pour sa récupération du 11-Septembre, incarne ici, avec éloquence et fougue, une certaine tradition typiquement américaine, prônant le combat pour toutes les libertés, y compris religieuses.

La traduction des propos tenus par Keith Olbermann dans son émission, lundi soir et en direct, est disponible sous la vidéo.

Enfin, ce soir, comme promis, un commentaire spécial sur ce qui est décrit de manière inexacte comme la "mosquée de Ground Zero".

« Ils sont venus d’abord pour les communistes et je n’ai rien dit car je n’étais pas communiste. Puis ils sont venus chercher les syndicalistes et je n’ai rien dit car je n’étais pas syndicaliste. Puis ils sont venus pour les Juifs, et je n’ai rien dit car je n’étais pas un Juif. Et puis ils sont venus pour moi et à ce moment-là, il n’y avait plus personne pour protester ».

Les mots du pasteur Martin Niemöller sont célèbres, mais leur contexte n’est pas bien compris. Niemöller ne parlait pas de manière abstraite. Il a été témoin de persécution, il a laissé faire,.il en fut finalement la victime. Il avait été un héros allemand de la Première Guerre mondiale, un conservateur qui avait bien accueilli la chute de la démocratie allemande et la montée d’Hitler, et il avait eu peu de scrupules au début de l’Holocauste jusqu’à ce qu’il ait été lui-même arrêté en raison de son manque de soutien au régime.

L’aveu de Niemöller a été prononcé dans un discours tenu à Francfort en janvier 1946, huit mois après qu’il ait été libéré par les troupes américaines. Il avait été détenu au Tyrol, à Sachsen-hausen et Dachau. Pendant sept ans.

Niemöller a survécu aux camps de la mort. En le citant, je ne fais aucune comparaison directe entre les tentatives visant à empêcher la construction d’un centre religieux musulman dans le centre de Manhattan et le cauchemar inimaginable de la Shoah. Une telle comparaison est ridicule - du moins, à ce jour.

Mais Niemöller n’avait pas mis en garde contre l’Holocauste, il a donné l’alerte contre la volonté d’une société apparemment rationnelle de fermer les yeux sur l’hostilité progressivement attisée à l’encontre d’un groupe ethnique ou religieux, l’alerte contre la création d’une peur collective et d’une haine nationaliste, l’alerte de cet instant où la nécessité d’une purge dépasse la désignation de boucs émissaires classiques, lorsque de nouvelles victimes sont nécessaires parce que le pays a commencé à s’aventurer sur le terrain hideux de la haine - magnifiée, amplifiée et multipliée par les politiciens et les fanatiques, au sein du gouvernement comme en dehors.

Martin Niemöller n’a pas mis en garde contre l’Holocauste. Il a donné l’alerte quant aux milles marches menant à un holocauste. Si nous sommes seulement à la première de ces étapes, à nouveau aujourd’hui, c’est déjà un pas trop près.

Pourtant, dans un pays attaché à la liberté, des forces se sont réunies pour saboter au-delà de toute mesure la construction d’un centre communautaire mineur ; pour le transformer en un terrain d’entraînement des terroristes, en une insulte aux victimes du 11-Septembre, en un hommage à la domination musulmane de l’Occident médiéval.

Il n’y a pas de terrain d’entraînement pour les terroristes. Il n’y a pas d’insulte aux victimes du 11-Septembre. Il n’y a aucun hommage à la domination musulmane de l’Occident médiéval. Il n’y a, en réalité, pas de "mosquée de Ground Zero".

Ce n’est pas une mosquée. Une mosquée, techniquement, est un lieu saint musulman dans lequel seul le culte peut être effectué. Ce qui est prévu pour 45 Park Place, New York, est un Centre communautaire. Il est supposé inclure un terrain de basket et une école de cuisine. Il y aura 13 étages et les deux derniers seront occupés par un espace de prière musulman.

Quel chaudron du terrorisme cela sera, n’est-ce pas ? Des terroristes cuistots et des terroristes meneurs de terrain. A vrai dire, ceux qui utiliseront le centre ont plus à craindre de nous que nous d’eux. Car il y a déjà eu du terrorisme lié à une mosquée. Dans ce pays. Cette année.

10 mai. Jacksonville, en Floride. Une bombe artisanale au Centre islamique du nord-est de la Floride. Le FBI pense que l’homme dans cette vidéo de surveillance pourrait être l’artificier. La bombe a explosé pendant la prière du soir et elle a été assez puissante pour envoyer des éclats à des dizaines de mètres. Heureusement, l’artificier ne savait pas où la placer et les 60 fidèles musulmans n’ont pas été blessés. S’il l’avait mise à l’intérieur, et non au dehors, ils seraient morts et vous auriez probablement entendu parler de cela aux nouvelles. Ou peut-être pas.

Peut-être que ceux qui exploitent le 45 Park Place voudraient encore serrer les poings et décrier le terrorisme d’extrémistes qui se trouvent être des Musulmans, et ne jamais pour autant affronter la vérité honteuse à propos de notre pays. Comme le montre l’attentat de la mosquée de Jacksonville, depuis le 11-Septembre, les Musulmans ont connu davantage que les non-Musulmans le risque d’être victimes du terrorisme aux États-Unis.

Mais revenons à ce Centre Islamique. Son nom, La Maison de Cordoue, n’est pas un hommage à la conquête musulmane de l’Espagne médiévale. Newt Gingrich (ancien président républicain de la chambre des représentants et théoricien de la « révolution conservatrice », NDLR) a affirmé cette absurdité selon laquelle Cordoue est le sifflet musulman pour chien exprimant un "triomphalisme" : « Elle se réfère à Cordoue, en Espagne - la capitale des conquérants musulmans qui symbolisait leur victoire sur les Espagnols chrétiens par la transformation d’une église en troisième plus grande mosquée au monde. Aujourd’hui , certains des bailleurs de fonds prétendent que le terme est utilisé pour "symboliser la coopération interconfessionnelle", alors qu’en fait, tous les islamistes dans le monde entier reconnaissent Cordoue comme un symbole de la conquête islamique ».

Ces « conquérants musulmans » sont le fruit de l’imagination sordide de Gingrich. En Espagne, à Cordoue, bien que les Musulmans aient établi une société multiculturelle et des institutions non-confessionnelles destinées au savoir, ils ont été constamment attaqués par les armées chrétiennes ainsi que par une série de guerres civiles internes. Les Musulmans ont perdu Cordoue et l’église chrétienne, transformée « en troisième plus grande mosquée au monde » ? Elle est devenue une cathédrale chrétienne au 13ème siècle. Et elle l’est restée depuis.

Et n’y-a-t-il pas de prolongement logique aux conclusions de M. Gingrich à propos de Cordoue et du "triomphalisme" ? Virtuellement, presque toutes les églises, toutes les synagogues, toutes les mosquées construites sur ce continent se tiennent là où un Amérindien à vécu, ou est mort, ou a été enterré, ou a vu son monde - y compris ses religions - anéanti. Par nous.

Qu’est-ce que nous sommes, alors, M. Gingrich ? Et, au passage, une remarque que M. Gingrich n’a même pas murmuré alors qu’il a crié au feu dans un théâtre bondé : lorsque les implications historiques de Cordoue ont été présentées aux bailleurs du projet, le promoteur immobilier, Sharif Gamal, a changé sa dénomination. Ce faisant, il se sont déjà compromis.

 « Nous le dénommons Park 51 en raison de la réaction au nom de la Maison de Cordoue, a-t-il déclaré au Financial Times. « Ce sera un lieu ouvert à tous les New-Yorkais, et c’est une appellation.très new-yorkaise ».

Une appellation très new-yorkaise. Comme "Ground Zero". Sauf que ce lieu, Park 51, n’est même pas à Ground Zero. Même pas "juste à l’autre bout de la rue". La description du bâtiment, le situant à deux blocs, est excessive.

Il est situé à deux pâtés de maisons du coin nord-est du site du World Trade Center. Depuis l’emplacement prévu pour le mémorial du 11-Septembre, ce serait plutôt à quatre ou cinq blocs. Vous savez ce qu’il y a, juste dans la rue ? J’y suis allé hier pour rafraîchir mon souvenir du World Trade Center, dans lequel j’ai travaillé voilà près de 30 ans.

À Church et Veezy, rues si étroites que les barbelés de Ground Zero obscurcissent sa flèche ? Là se trouve la chapelle Saint-Paul. Ici, depuis 1766, quand Washington est y allé le jour de son inauguration, là où les premiers secouristes sont venus se réfugier il y a neuf ans. Vous savez ce qui est aussi plus proche de Ground Zero que le centre de la communauté musulmane ? L’église Saint-Pierre, dans les rues Church et Barclay. Comme un panneau l’indique, "la plus ancienne paroisse catholique de New York".

Les gens entendent "mosquée de Ground Zero" et ils pensent à La Mecque dans la cour arrière, à l’appel bruyant à la prière et ils en prennent ombrage. « Nous avons pas plus de quelques centimètres de la peau et des morceaux d’os. Ground Zero est le lieu de sépulture de mon fils », a déclaré Joyce Boland à l’audience publique consacrée à ce centre. « Je ne veux pas aller là-bas et voir une mosquée écrasante me surplomber ».

J’ai du respect pour sa douleur, et sa peur, mais Mme Boland n’a rien à craindre. A moins qu’elle ne marche directement vers le bâtiment, elle ne le verra jamais. Ce que vous voyez montre l’endroit où le centre sera. Un autre immeuble quelconque à l’autre bout de la rue. Ce bâtiment et d’autres comme lui bloqueront la vue du Trade Center ainsi que la vue depuis le Trade Center.

Le Centre communautaire sera tiendra certainement sur le côté nord de Park Place, mais au milieu des "canyons" de Manhattan, ce sera juste un bâtiment particulier que vous pourriez apercevoir si vous vous baladez dans une rue latérale à proximité du Trade Center. Vous savez ce que vous pouvez y voir maintenant ? Ceci. L’usine de manteaux de Burlington, abandonnée depuis 2001, lorsque le train d’atterrissage de l’un des avions est tombé de 90 étages et a traversé le toit. Pendant neuf ans, personne n’a voulu acheter ce bâtiment, juste pour le démolir et en construire un nouveau.

Il s’est vendu pour 4 850 000 $. À New York, vu le prix de l’immobilier, c’est de la petite monnaie. Et vous savez pourquoi ? Parce que - allez marcher autour de Ground Zero n’importe quel jour de la semaine et c’est bondé de touristes ainsi que de nos pèlerins à nous. Mais allez marcher deux ou trois pâtés de maisons plus loin, et ce n’est pas bondé. Pas bondé du tout.

Magasins vides. Fenêtres ouvertes. Neuf ans plus tard, à deux, trois pâtés de maisons plus loin de la scène du drame, c’est une ville fantôme. Quelle était déjà cette parole gouvernementale selon laquelle il ne faut pas se mettre en travers de l’entreprise privée ? Qu’en est-il d’avoir laissé le secteur privé créer des emplois nouveaux dans les zones sinistrées ?

Oh, et à propos de l’Iraq ? Pourquoi sommes-nous allés en Iraq, au fait ? Je ne parle pas des véritables raisons ou de l’aveuglement vengeur qui a permis de fabriquer la fraude d’une connexion inexistante entre l’Iraq et le 11-Septembre. L’explication officielle, je veux dire. Il s’agissait de libérer le monde, et surtout les citoyens de l’Iraq, de la tyrannie de Saddam Hussein. C’est l’argument des défenseurs de l’invasion de l’Iraq, encore à cette heure. Eh bien, qui vit en Iraq ? Des Musulmans.

Je déteste révéler cela à quiconque de droite ne le savait pas, mais quand on dit qu’en Iraq, il y a 65% de Sunnites et 32 % de Chiites, vous savez que Chiites et Sunnites sont deux courants de la religion musulmane, n’est-ce pas ?

Nous avons sacrifié 4415 de nos militaires en Iraq pour sauver les Musulmans, et il y a des milliers d’entre nous encore là-bas, ce soir, pour protéger les Musulmans, mais nous ne voulons pas que les Musulmans puissent ouvrir un espace combinant une école de cuisine et un lieu de prière à Manhattan ?…

Depuis le début de cette nation, nous avons combattu les préjugés et l’intolérance religieuse et notre plus grand ennemi : la bêtise, exploitée par des politiciens avides. Il y a tout juste 50 ans, des Américains ont, publiquement et de toute urgence, mis en garde leurs compatriotes de ne pas soutenir un candidat à la présidence parce qu’il était un catholique romain. Il se plierait à la volonté, non du peuple américain, mais du pape. Il serait un papiste. Il serait l’agent d’un État étranger. Son nom était John Fitzgerald Kennedy.

Malgré la noblesse de nos fondamentaux et les efforts inlassables de toutes les précédentes générations, il y a toujours eu ceux qui sacrifieraient avec plaisir nos principes, nos libertés pour parer à la dernière menace, aux derniers redoutables envahisseurs. Et une fois de plus, à 45 Park Place, on nous dit de vendre nos droits acquis dès la naissance pour nourrir la xénophobie, la vengeance et la loi de la jungle.

Les terroristes qui ont détruit les bâtiments -à partir desquels vous ne pouviez voir 45 Park Place que comme un point sur un terrain vide- ont voulu nous forcer à changer notre pays, pour devenir plus semblables à ceux qu’ils connaissaient. Quelle meilleure façon, n’est-ce pas, d’honorer les morts du World Trade Center que d’accomplir le laborieux dessein des terroristes ? Pensez-vous vraiment que 45 Park Place soit la fin de toute l’affaire ?

Le moment où cette trahison monstrueuse de notre Amérique a gagné du terrain, l’objectif suivant a été dévoilé. « Aucun permis de construire de plus pour les mosquées dans ce pays », a braillé un homme de l’"Association des familles américaines"- quel euphémisme. Bien sûr, dit-il, peut-être le permis pourrait-il être accordé si
 je cite- le groupe des fidèles « était prêt à renoncer publiquement au Coran ».

"Ils sont venus d’abord pour les permis de construire"...

Mais revenons au centre-ville. Est-ce le nom de "Masjid-Manhattan" vous dit quelque chose ? Permettez-moi de vous emmener, en conclusion, au 20 Warren Street, dans la ville de New York. Pas grand-chose à voir. A part une porte ouverte, la distinguant des grillages aux alentours.

Cela, et un panneau jaune : "Entrée du centre islamique". C’est dans le sous-sol. C’est un lieu de culte musulman, Masjid-Manhattan. Il a perdu son bail dans un bâtiment plus grand, en bas de la rue, voilà deux ans. La nouvelle installation est si petite que seuls 20% de fidèles peuvent l’utiliser en même temps. Mais Masjid-Manhattan a ouvert au début de 1970. Quatre pâtés de maisons plus loin, le World Trade Center a ouvert, en décembre 1970.

L’endroit, comme contre-point réel de la paranoïa contenue dans l’expression "mosquée de Ground Zero", est opérationnel, préalablement à l’existence du World Trade Center et depuis sa destruction voilà neuf ans.

Opérationnel, sans controverse, sans incident, sans terrorisme, sans protestation.

Parce que c’est cela, l’Amérique, bordel !

Et, en Amérique, quand quelqu’un en veux à votre voisin, ou à sa Bible, ou à sa Torah, ou à son manifeste athée, ou à son Coran, vous et moi, nous faisons ce que nos pères ont fait, ainsi que nos grands-mères et nos Pères fondateurs ! Vous et moi, nous élevons la voix !

Bonne nuit et bonne chance.

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