Samedi 11 février 2012

Le concept d’ijtihâd (partie 1)

Nous nous attacherons à traiter dans ce présent article, d’un concept qui a profondément influencé l’approche du droit musulman quelles que soient les écoles doctrinales en islam : l’ijtihâd. C’est l’effort de réflexion déductive qui se manifeste au sein de tout un corps juridique élaboré au fil des temps par les juristes musulmans (fuqaha).

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Nous nous attacherons à traiter dans ce présent article, d’un concept qui a profondément influencé l’approche du droit musulman quelles que soient les écoles doctrinales en islam : l’ijtihâd.

C’est l’effort de réflexion déductive qui se manifeste au sein de tout un corps juridique élaboré au fil des temps par les juristes musulmans (fuqaha).

Ce principe se place en général après les deux sources scripturaires incontournables, le Coran et la Sunna, mais se trouve surtout à la base du qiyas ou raisonnement analogique et du consensus ou ijmâ’. Nous indiquons, d’abord, l’objectif et les limites de notre analyse. Car parmi l’ensemble des questions qui se posent au musulman, le problème du statut de l’ijtihâd. C’est-à-dire ; sa relation au pouvoir et au vouloir d’un Dieu unique, omniscient par essence et connaissant la vie des hommes sur cette terre. Nous ne considérons ici, exclusivement que la question centrale qui est de savoir si l’homme a le droit d’intervenir, à l’aide de l’ijtihâd, dans l’élaboration des règles et des jugements qui deviendront par la suite des statuts réglementant la vie des gens, ou le domaine est réservé à Dieu seul : Ce que les savants appellent généralement : (thawâbit : principes immuables).

Nous n’envisageons donc pas de parler des questions qui, dans les traités du droit musulman, se trouvent traditionnellement liées aux textes, comme le Coran, la Sunna et plus ou moins le Qiyâs. Lesquels font partie des sources du droit musulman et approuvés à l’unanimité par les juristes. Ainsi que l’intérêt public (maslaha), la préférence juridique (istihsan), la coutume (’urf). Lesquels, eux, font partie des sources du droit relevant de la divergence. Cela dans la mesure où s’entend par là une problématique particulière distincte de notre étude détaillée de l’ijtihâd ; ou encore, le point de savoir si Dieu veut ou non intervenir dans la vie des hommes. La réfutation de cette idée a été proclamée par la majorité des juristes sunnites, mais la confirmation de celle-ci même, par les juristes zâhirites et littéralistes, est d’une intransigeance inégalée Certes, telle ou telle de ces questions pourra être évoquée en cours de route, mais sans faire l’objet d’une étude spécifique.

Traiter de la question de l’ijtihâd impose aux chercheurs deux démarches : L’une, est la plus simple et toujours prioritaire. Elle se fonde sur l’argumentation par énoncé de preuves (adilla) et réfutation de pseudo preuves (shubah) de l’adversaire, et ce, dans le dessein d’établir le principe fondamental qui montre l’authenticité de sa thèse. L’autre, est la plus hasardeuse du fait qu’elle se fonde sur la théorisation pour définir le principe fondamental de l’ijtihâd, l’analyser, étudier sa portée dans le temps, l’espace et sur la personne humaine, et de voir l’exacte responsabilité de l’homme dans ses actes, de définir la nature et l’importance de son intervention au regard de l’intervention divine à travers l’ijtihâd.

Dans le cadre de notre étude, nous avons trouvé pertinent de nous focaliser sur ce principe mouvant du droit musulman, tout en exposant de temps à autre certaines idées de personnages historiquement en avance sur leur temps tel Ibn Hazm, Ibn Rushd ou Abû Hayyân Al-Tawfîdî. Les juristes-penseurs sûrement les plus représentatifs du mouvement de pensée de l’ijtihâd à des époques différentes. Mais, époques d’effervescence intellectuelle dans tous les domaines de la pensée.

Les objets de notre étude seront donc tout naturellement : D’une part les arguments mis en oeuvres par les juristes mujtihids en faveur de leurs opinions sur l’ijtihâd ; d’autre part les théories qui se rattachent au processus de la réalisation de ce même ijtihâd, lesquelles sont développées à partir de ce principe. En réalité, nous abordons notre travail conformément à l’usage des traités du droit, où l’énoncé des thèses précède toujours l’exposé des arguments. Comme par ailleurs, la question opposant essentiellement -comme tant d’autres - les opinions des sunnites littéralistes (zâhirites) aux sunnites traditionalistes (les adeptes des écoles reconnus).

Une analyse s’ensuit inévitablement, puisque les règles dépendantes du principe de l’ijtihâd, sont à la base de notre recherche. Donc une réflexion sérieuse, intégrale et attentive, restituera le plus fidèlement possible la pensée réflective, dans un style actuel, commode et accessible à tous. Aussi notre analyse ne saurait-elle prétendre avoir dominé le sujet, ni rendu complètement et parfaitement sa portée.

La littérature sur la pensée ijtihâdienne est considérable. Elle le devient de plus en plus à mesure que de nouvelles études sont publiées - surtout en langue arabe -. Dans l’analyse, nous nous étendrons sur ce qui nous paraîtrait le plus important : c’est-à-dire l’ensemble des écoles juridiques musulmanes que ce soit le sunnisme classique représenté par les trois écoles majeures, malikite, hanafite, shafi’ite et hanbalite ou le shi’îsme avec toutes ses ramifications, car tout effort dans ce domaine est le bienvenu. Nous parlerons du droit musulman moderne qui de son côté, et grâce à l’intérêt des thèses d’Ibn Taymiyya notamment, peut être crédité d’apports véritablement originaux au droit musulman en général.

Toujours concernant l’exposé et l’analyse des différentes thèses, nous ne nous figerons pas sur ce que nous appelons la période classique du droit. Nous intégrerons donc dans notre étude d’une part la période récente - sous ses deux aspects de sclérose et de renouveau -, d’autre part et surtout la période des origines. Cela sans oublier les positions juridiques kharijites ou murji’ites.

S’agissant maintenant de l’examen des arguments des antagonistes. Il nous a paru nécessaire de rétrécir plus encore notre champ d’investigation, car il n’est pas question de rapporter ici, ne serait-ce qu’en résumé, la totalité de l’argumentation développée durant des siècles de polémique sur la question de l’ijtihâd.

En bref, il est évident qu’à l’échelle du temps l’argumentation mise en oeuvre d’un côté et de l’autre n’est pas restée indéfiniment la même ; son contenu, son vocabulaire ont changé. Les partenaires, eux aussi changent à partir d’un certain moment. Nous nous tiendrons donc pour l’analyse et l’étude des arguments à des idées et non pas à des personnes ou des périodes. Ce travail est de caractère purement analytique. Nous ne sommes pas proposé d’établir quel doit être le vrai concept de l’ijtihâd aujourd’hui. Mais seulement d’analyser ce qu’en ont dit, dans le cadre conventionnel du droit musulman à toute époque, des savants d’époques diverses de l’histoire ce droit. Nous nous permettrons cependant d’émettre un avis, d’autant plus innocent, précisément, que nous ne sommes pas senti engagé dans la polémique, si ce n’est que pour contribuer à l’éclaircissement de certaines idées qui influencent largement la vie des musulmans d’aujourd’hui. En effet, à travers l’étude de l’ijtihâd chez d’imminents juristes et des redoutables adversaires, nous voyons un facteur de renouveau de la pensée juridique musulmane. On ne nous soupçonnera pas en ce qui nous concerne, d’hostilité à l’égard du littéralisme des zâhirites et nous ne pouvons nous réjouir de l’intérêt que lui portent les jeunes musulmans d’aujourd’hui.

Mais nous pensons honnêtement après cette étude, que le zâhirisme littéraliste n’est pas convenable - à l’exception de quelques idées novatrices - à notre actualité.

Pour quiconque admet, impartialement, la grandeur de la civilisation islamique - parmi d’autres - et croit à la vérité tangible des grands principes du droit musulman. Il n’y a pas à mon sens une autre position possible que la position du sunnisme classique. Mais encore, faut-il s’en faire une idée exacte. Le choix n’est pas entre littéralisme zahirite et fatalisme sunnite classique, comme le laissent penser certains littéralistes dans certains pays !!!.

Car, la position sunnite ijtihadite s’efforce, justement, de dépasser ces deux opinions extrêmes, également irrecevables, de fournir l’effort nécessaire pour découvrir, en chaque moment de l’histoire, les moyens de résoudre les problèmes toujours nouveaux que pose la réalité. Cela, dans le sens de la voie du juste-milieu que favorise l’islam. En effet, l’exercice de l’ijtihâd collectif des savants de l’islam, est la condition nécessaire à une véritable renaissance ; qui apprend aux gens à distinguer l’essentiel, à sortir de l’imitation servile (taqlîd), à aborder à partir de la révélation du Coran ; le tawhîd, qui symbolise la lutte contre tout genre d’idolâtrie moderne ; comme celles du scientisme, du fanatisme, de l’uniformisme et de toute idéologie destructrice. Il faut donc, extrapoler, raisonner par analogie, tenir compte des traditions propres à chaque peuple, qu’il s’agisse des révélations antérieures ou des droits coutumiers, tenir compte du bien public, tout en respectant les principes et la visée première du Coran et de la Sunna.

Toute étude moderne - qui se veut réformatrice - de la pensée musulmane doit prendre en compte la compréhension - par les savants (mujtahid) de jadis - des textes coraniques ou traditionnels concernant la méthodologie de la recherche juridique de l’époque qui leur a permis de développer des idées très originales, et certainement très en avance sur leurs siècles . Ces mêmes idées peuvent ouvrir des clairvoyances intéressantes et fécondes pour le réformisme juridique contemporain dont l’islam a plus que jamais besoin. De l’islam dans sa lutte contre le littéralisme de ceux qui se contentaient de répéter et d’imiter aveuglement les exégètes anciens ou le formalisme, de ceux qui, sans aborder les problèmes de leurs temps, réduisent l’islam à un exercice instinctif des rites, et pour réveiller ceux qui oublient la révélation divine sous le poids de la soumission aveugle aux anciens (salaf), nous citons le verset suivant : "Lorsqu’on leur dit : conformez-vous à ce que Dieu a révélé ! Ils répondent : Non ! Nous suivons la coutume de nos pères. Et si leurs pères ne comprenaient rien ? Et s’ils ne se trouvaient pas sur la voie droite ? ".

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Commentaires

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Bonjour,

Pour votre information, je ne suis pas musulman, mais j’apprécie beaucoup l’Islam. Je me qualifie volontiers de libre-penseur, tout en gardant à l’esprit l’énormité abusive que représente cette qualification.

Ma perception de l’ijtihâd est d’abord celle de l’effort individuel de réflexion face à une réalité quelconque qui soumettra l’action de l’individu à l’enchaînement des causes et des effets. Nous ne pouvons influer sur le fonctionnement de l’univers, mais nous pouvons influer sur notre propre influence dans le cadre de l’univers.

Ce commentaire pouvant, lui-même, être sujet à interrogation sur sa justification à être. Je le conçois bien.

Je ne remet pas en cause "l’existence" de "Dieu", "cause, incausée elle-même" de l’univers, mais parfois la définition que l’humanité en fait (en toute modestie, bien entendu). De la même manière, je me vois difficilement remettre en cause la réalité d’un univers-création.

Vous partez du principe que l’ijtihâd reposerait sur un « effort de réflexion déductive qui se manifeste au sein de tout un corps juridique élaboré au fil des temps par les juristes musulmans ».

J’ai une tendance à vouloir universaliser les concepts lorsqu’ils sont valables, et l’ijtihâd est certainement un des apports philosophiques essentiels de l’Ìslam à l’humanité et à l’humanisme.

Si c’est l’univers qui contient le Coran, et non l’inverse, peut-on considérer, sans faire insulte, que la bonne interprétation du Coran se doit d’être compatible avec l’univers ? Ce qui revient également à dire que tout être humain est "musulman" et que la profession de foi confirme l’appartenance à une humanité ijtihadienne qui poserait la réflexion comme un devoir, une véritable prise de conscience de l’existence de l’univers, donc de "l’autre" (par opposition à ce qui n’est pas soi).

Pierre Meur

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Tahar Madhi : « Ces mêmes idées peuvent ouvrir des clairvoyances intéressantes et fécondes pour le réformisme juridique contemporain dont l’islam a plus que jamais besoin ».

Je me pose souvent la question du modernisme, et je doute qu’il y ait une pensée "moderne". Je parlerais plutôt d’une pensée consensuelle à une époque donnée.

Si la modernité est un concept qui voudrait s’opposer à un archaïsme à qui on ferait le procès d’être dépassé, il faudrait reconnaître toute idée comme dépassée à sa naissance, puisqu’une autre idée lui deviendrait "meilleure" à la condition de lui être ultérieure. C’est une aberration, bien entendu.

La Science actuelle repose sur des fondements anciens qu’elle reprécise, qu’elle prolonge, mais, sauf exception, qu’elle n’annule pas.

Il en est de même de la sociologie des peuples. Les êtres humains ne changent pas, leurs besoins non plus. Ils restent fondamentalement ce qu’ils ont toujours été. Je doute que l’époque actuelle soit plus féconde intellectuellement que l’époque de Bagdad l’ancienne, ou celle de l’Andalousie musulmane.

Cela ne veut pas dire que tout musulman soit un maître à suivre, ou que tout non-musulman deviendrait, de facto, un non-ijtihâdien. Cela veut dire que chacun doit, comme à chaque époque, dépasser son formatage éducatif pour passer "d’éduqué" à "savant" afin d’apporter une plus value à ce qu’il aura à transmettre à la génération suivante.

L’Islam comme tout contenu à visée éducative, pour la société, possède, à l’instar de l’univers, des niveaux de compréhension et d’interprétation qui dépendent de la capacité de chacun à les appréhender.

C’est en période de crise, donc en période de besoin, que les avancées intellectuelles sont les plus grandes. Et l’Islam est né des besoins criants d’une société face aux dérives des temps pré-islamiques.

Ça a été un mouvement de fond porté par le peuple qui y reconnaissait une réponse à ses besoins. De la même manière que "les lumières" étaient une réponse aux dérives obscurantistes de son époque.

Toute poussée intellectuelle s’oppose à un nivellement par le bas, et toute poussée intellectuelle est condamnée à retourner à ce nivellement par le bas lorsque l’énergie investie dans cette poussée perd de sa force ou se dilue. Le principe d’entropie est universel.

On reconnaît les temps "lumineux" à l’espoir qui soulève les peuples et aux idées qui déferlent comme un raz-de-marée et qui met chaque être humain "en connexion" avec l’autre.

À l’inverse, on reconnaît la tendance au nivellement par le bas lorsque la méfiance en l’autre redevient la norme. Alors, on prône l’individualisme, et les êtres humains naissent puis meurent pendant quelques générations sans que la société transmette de la valeur ajoutée à la génération suivante.

Ce n’est pas évident de "changer le monde", parce que ce changement doit d’abord s’appliquer à nous-même et trouver sa cohérence. Il faut créer des "foyers" de "luminosité" ou la compréhension des choses dépasse le consensus mou ou radical qui a court.

Les "luminosités" ne sont jamais des oppositions, ce sont des propositions de passage à un stade supérieur de l’activité énergétique mentale d’une société, et la lumière passe là où seulement il lui est possible de passer.

L’ijtihâd, en d’autres termes, c’est la libre-pensée. Une pensée libérée mais qui n’en est pas moins contraignante parce qu’elle ne se satisfait jamais d’une avancée et se remet constamment en cause.

L’ijtihâd, c’est ce qui empêche l’Islam d’être dogmatique, mais qui l’empêche également d’être un cheval fou. L’ijtihâd renvoie toujours la réflexion au "juste milieu", sans la bonne compréhension duquel l’être humain tombe dans une réflexion irrationnelle parce qu’absolue et abstraite, donc dans un manichéisme réducteur.

Pierre Meur

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Bonjour,
Le premier défit de l’IJTIHAD aujourd’hui est la déontologie. Pour cette raison, ma remarque concerne plutôt le texte de l’auteur qui est intitulé "La place de la femme dans le droit successoral musulman". Il est dommage que l’auteur n’est pas jugé bon de citer ses source puisqu’il s’agit d’une tradition pratiquement littérale d’un article de Mohamed ’Imâra publié dans le livre "Haqâ’iqu-l-Islâm fî Muwâjahati shubuhâti-l-mushakkikîn" publié en 2002. Le Mufti d’Egypte, Ali Gomma, a également fait part des éléments évoqués dans cet article dans un livre intitulé "La femme". Et à mon humble avis, ce n’est pas le Mufti d’Egypte qui a plagié

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Salam Aleïkoum,

Il y a quelques décennies, ces idées que vous véhiculer aujourd’hui étaient nouvelles. On aurait cru que lorsqu’elle seraient partagés par un plus grand nombre de personnes, cela aurait un impacte dans le monde musulman. Malheureusement, je rencontre très peu de personnes disant le contraire mais toujours pas de changement. Alors, cette conception n’est tout simplement peut-être pas la solution. Rappelons nous que l’I’tizâl était séduisat à son époque !!!