La révolution égyptienne devant un tournant décisif

Comment protéger et sauvegarder la symbiose entre le mouvement populaire et l’armée contre les provocation

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mercredi 2 février 2011

Le peuple égyptien est en train d’écrire une merveilleuse page dans l’histoire révolutionnaire mondiale. Il ne se passe pas un jour sans qu’un nouvel enjeu ou un nouveau défi ne vienne mettre cette formidable révolution populaire devant des choix difficiles. Le mouvement populaire est appelé à trancher dans le feu de l’action sans possibilité de recul. Il ne s’agit pas seulement de l’entêtement d’un dictateur accroché à un pouvoir qu’il n’a déjà plus dans la réalité mais de la conjugaison de plusieurs pressions, internes et externes, politiques et diplomatiques, visant à amortir le choc géopolitique d’une révolution susceptible d’accoucher de perspective de changement sans précédent dans la région.

Les deux principaux évènements des dernières 24 heures montrent à l’évidence que la révolution égyptienne est passée à une étape supérieure grosse d’espoirs mais aussi de dangers. Le premier évènement d’une importance considérable pour la suite est la prise de position claire de l’armée qui vient d’écrire une nouvelle page glorieuse dans son histoire. Une armée qui vient de confirmer solennellement tout le respect qu’elle a su garder auprès du peuple et de toutes les forces nationales du pays.

Dans un communiqué qui apparaît comme une réponse directe et cinglante à tous ceux qui ont cru compter sur elle pour refroidir l’ardeur de la rue égyptienne, l’armée a explicitement reconnu la légitimité des revendications populaires et a fait le serment de ne pas recourir à la force contre les manifestants pacifiques. Cette prise de position qui honore l’armée égyptienne aura des répercussions politiques majeures sur la suite des évènements.

Le second évènement est le rejet par le peuple égyptien du dernier discours de Moubarak dans lequel ce dernier promet de garantir prochainement des élections libres auxquelles il ne se présentera pas. Les manifestants ont vu dans ce discours une dernière tentative de gagner du temps et de s’accrocher au pouvoir. Mais le véritable enjeu politique reste la méfiance légitime du mouvement populaire à l’égard du régime. En effet, comment un régime autoritaire et corrompu qui a fait de la fraude électorale un sport national peut du jour au lendemain changer et garantir des élections libres ? Même si elle ne bénéficie pas de la même unanimité, cette question reste valable pour son vice-président, le général Omar Souleiman, dont la responsabilité directe dans la gestion des appareils répressifs et des relations israélo-égyptiennes depuis 1993 ne constitue guère un motif de confiance en sa faveur.

Mais le plus important dans ces deux évènements est qu’ils incitent à la plus grande prudence en même temps qu’ils permettent d’entrevoir des perspectives prometteuses à court terme. Il est clair que la détermination du peuple égyptien à aller jusqu’au bout de son désir de changement, qui commence par le départ de Moubarak, et l’attitude encourageante de l’armée qui n’a pas manqué de renforcer le moral du peuple constituent une condamnation sans appel de Moubarak dont les jours, sinon les heures, sont comptés. Mais ces deux facteurs constituent également un motif d’inquiétude tant ils ne sauraient laisser indifférents les protagonistes extérieurs au premier rang desquels il faut ranger les Américains et les Israéliens.

Comment la diplomatie américaine va-t-elle gérer l’entêtement du président Moubarak qui n’a pas encore digéré son lâchage par ses parrains américains ? Les pressions « amicales » du président Obama n’ont pas suffi à convaincre Moubarak de laisser sa place à son vice-président pour permettre une transition tout en douceur et pour sauver les fondements du régime et par la même occasion l’architecture diplomatique de Camp David sur laquelle repose l’équilibre régional au profit d’Israël. Les Américains sont contrariés par ce grain de sable qu’ils n’ont sans doute pas prévu. Constitutionnellement, le vice-président ne peut pas prendre la place du président sans l’aval de ce dernier.

Une destitution du président par l’armée revêt plusieurs inconvénients. Outre qu’un coup d’Etat militaire est toujours difficile à gérer sur le plan diplomatico-médiatique, le plus inquiétant pour les Américains et les Israéliens, c’est qu’il n’est pas sûr qu’un tel coup d’Etat militaire prépare le terrain à une « transition démocratique » telle qu’ils l’espèrent, c’est-à-dire une transition musclée avec un homme de la trempe de Omar Souleimane capable de barrer la route à un changement démocratique profond qui risque de contrarier les intérêts stratégiques américains et israéliens dans la région.

Au-delà des discours diplomatiques servis par des médias à la solde du capital, le véritable enjeu auquel la révolution égyptienne sera confrontée dans les jours qui viennent est bien celui-là : dans l’état de blocage constitutionnel généré par l’entêtement de Moubarak à s’accrocher au pouvoir, comment le peuple pourra-t-il imposer pacifiquement, sous le regard neutre mais bienveillant de l’armée, la suspension des institutions (présidence et parlement) qui, outre leur illégitimité flagrante, sont devenues un facteur de blocage grave du fonctionnement normal de l’Etat égyptien et leur remplacement par une institution transitoire ?

Même si des différences d’appréciation et d’option juridico-constitutionnelles se font jour au sein du mouvement populaire et des élites égyptiennes, la révolution démocratique ne se trouve pas devant le choix primaire colporté par certaines sources douteuses : soit la perpétuation du régime soit le chaos. Dans l’hypothèse de plus en plus probable de la dissolution d’un parlement illégitime, avant ou après le départ de Moubarak, la présidence de l’Etat sera probablement confiée au président de la cour constitutionnelle qui aura à gérer la transition à la tête d’un gouvernement de salut national et à organiser les élections libres pour une assemblée constituante suivies d’élections présidentielles et législatives libres.

Mais au-delà de ces questions constitutionnelles dont la prise en charge correcte conditionne la suite des évènements, la question d’ordre, non plus juridique, mais politique cette fois-ci, demeure : comment protéger et sauvegarder la symbiose entre le mouvement populaire et l’armée contre les provocations qui ne manqueront pas de se multiplier dans les jours et semaines à venir ? Cette question déterminera pour une grande partie l’issue de la révolution nationale-démocratique en cours en Egypte dans la mesure où les forces sociales et politiques qui aspirent au changement seront de plus en plus ouvertement confrontées à la conjugaison des manœuvres des forces conservatrices à l’intérieur et des manœuvres israélo-américaines à l’extérieur qui craignent par-dessus tout qu’un changement révolutionnaire en Egypte ne vienne perturber leurs efforts en vue d’imposer le projet impérial du « grand Moyen Orient . »

Les observateurs qui se focalisent sur les accords de Camp David passent à côté de l’essentiel et ne font que reprendre les arguments de la propagande israélienne. S’il est vrai que ni les Américains ni les Israéliens n’ont intérêt à la remise en question des accords de Camp David en vertu desquels l’Egypte est entrée dans une « paix séparée » avec Israël surtout dans une conjoncture marquée par l’enlisement américain en Irak et en Afghanistan sans parler de la difficile gestion du dossier iranien. Mais c’est faire preuve d’une grande légèreté, qui dénote un racisme certain, que de croire que l’Etat égyptien, une fois récupéré par son peuple et ses élites civiles et militaires, va du jour au lendemain dénoncer des engagements internationaux aussi lourds, fussent-ils injustes et signés par un gouvernement illégitime et ce, au prix d’une guerre à laquelle il n’est pas préparé.

Ceux qui se cachent derrière des scénarios et des prétextes aussi futiles pour justifier leur opposition viscérale à l’autodétermination des peuples feignent d’ignorer que l’Egypte a appris à faire de la politique et de la diplomatie, il y a cinq mille ans ! Les donneurs de leçons seraient mieux avisés s’ils se penchaient sur une autre question plus essentielle pour eux : comment des puissances dont les officines, qui comptent des milliers de chercheurs et de correspondants et qui dorment sur des centaines de milliards de dollars, n’ont-elles pas prévu une révolution de cette ampleur dans un Etat-pilier comme l’Egypte ?

Non, les manœuvres israélo-américaines n’ont pas pour objet de sauver la paix de Camp David comme cherchent à le faire passer les médias occidentaux toujours aussi serviles lorsqu’il s’agit de vendre la propagande israélienne. On peut même soutenir sans risque d’exagération que les Américains et les Israéliens seraient ravis de se retrouver du jour au lendemain devant un nouveau régime aventuriste comme le fut le régime irakien pour donner un bon prétexte à une intervention étrangère dévastatrice.

Ce qui inquiète le plus les Américains et les Israéliens c’est cette force tranquille de la révolution égyptienne qui vient contredire les préjugés les plus éculés de l’ethnologie coloniale sur l’Arabe intrinsèquement « impulsif », « violent » « immédiat », « dénué de calcul rationnel », etc. Par sa force tranquille cette révolution est en train de chambouler beaucoup d’idées reçues et, à ce titre elle est porteuse d’espoirs de démocratisation et de développement en profondeur sans commune mesure avec les changements superficiels et les désillusions du populisme autoritaire et du radicalisme verbal de la période des années 60 et 70.

Ce sont ces espoirs de changement démocratique et de renaissance civilisationnelle qui inquiètent tant ils sont susceptibles de redonner à l’Egypte la place qu’elle mérite non seulement dans la région mais aussi dans le concert des nations émergentes. Malgré les déclarations provocatrices des officiels israéliens, un des indices de la grande maturité politique de la révolution égyptienne aura été la manière avec laquelle le peuple a superbement ignoré ces bruits d’égouts pour se concentrer sur le seul objectif qui mérite son attention et son énergie : la chute du régime de Moubarak.

Comme l’a, si bien, rappelé le chercheur égyptien et lauréat du prix Nobel de chimie, Ahmed Zewail, les Arabes en général, et les Egyptiens en particulier, doivent cesser de s’intéresser à ce que pense l’Amérique. Ce qui compte est ce qu’ils veulent eux ! S’il reste soudé et déterminé et s’il réussit à préserver son alliance organique avec son armée nationale, le peuple égyptien imposera le changement qu’il voudra. Quand il aura reconquis sa souveraineté bafouée, le peuple égyptien saura affronter, l’un après l’autre, sans précipitation ni aventurisme, les difficiles agendas économiques, sociaux et diplomatiques que l’histoire lui dicte. Nul défi ne sera trop grand pour un grand peuple. Et le peuple égyptien est en train de montrer à la face du monde qu’il est bel et bien un grand peuple !

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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