Mercredi 8 février 2012

L’islam imaginaire

La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005

Dans cet entretien accordé à oumma.com, Thomas Deltombe évoque notamment les trois grandes étapes de la construction de l’islam imaginaire à la télévision. Ce dernier a analysé les journaux télévisés du 20 heures, ainsi que les principales émissions consacrées à l’islam depuis 30 ans. Une étude époustouflante qui fait de « L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 » aux éditions La Découverte, un des livres-événement de cette rentrée. Un ouvrage à lire impérativement !

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Quelles
archives avez-vous utilisé pour mener à bien votre étude ?

J’ai commencé mes recherches sur la question de la
médiatisation de l’islam dans le cadre d’un travail universitaire, il y a trois
ans. Mon centre d’intérêt prioritaire était l’étude des journaux télévisés de
20 heures - grâce aux archives de l’INA consultables à la Bibliothèque Nationale de France - qui m’ont servi de fil rouge pour tenter de cerner au plus
près les évolutions du regard médiatique sur les musulmans de France - année par
année et parfois même mois par mois - depuis le milieu des années 1970. Il me
semble en effet que la télévision en prime-time est un excellent observatoire
de la façon dont la société française se regarde elle-même et, de là, comment
elle construit et perpétue une image des « autres ». Après cette
étude des journaux télévisés, j’ai élargi mes investigations en me penchant sur
d’autres programmes télévisés (magazines, débats, etc.) et sur d’autres
supports (la presse écrite notamment) de façon à envisager la médiatisation de
l’islam dans un cadre plus large et ne pas faire peser l’ensemble de l’analyse

  •  et des responsabilités - sur une télévision sortie de son contexte
    historique. Outre « les journalistes », on peut ainsi, j’espère,
    percevoir le rôle des discours et des politiques étatiques dans la circulation
    des préjugés islamophobes.

    Quelles
    sont les trois étapes de la construction de l’islam imaginaire ?

    La
    première difficulté à laquelle j’ai été confronté est celle des limites de mon
    objet d’étude. Limites temporelles d’abord, puisque, dans le domaine des
    représentations, les évolutions n’empêchent pas la perpétuation d’imaginaires
    anciens. Limites sémantiques ensuite puisque les discours médiatiques (le
    vocabulaire mais aussi les codes visuels) qui servent à incarner
    l’« islam », l’« intégrisme », l’« islamisme »,
    la « laïcité », l’« intégration », etc. recouvrent des
    réalités variées et changeantes avec le temps.

    Il me
    semble cependant qu’on peut distinguer trois phases. La première est celle, me
    semble-t-il, d’une forme d’islamisation des regards. Au cours des années 1980,
    avec l’abandon des grilles de lecture marxistes et l’émergence de la
    « deuxième génération d’immigrés » sur la scène publique, on assiste
    à une première évolution : le registre « islamique » a tendance
    à être de plus en plus mobilisé par les médias pour parler
    d’« immigrés » qui ne sont plus, comme c’était le cas dans la
    décennie précédente, décrits d’abord comme des « travailleurs
    étrangers ». Ainsi, au moment où la question de l’« intégration »
    est placée au centre des débats, le recours à une grille de lecture
    « islamique » permet de perpétuer symboliquement la mise au distance
    d’un segment de la population dont chacun convient qu’il n’est plus
    « étranger ». Cette évolution est clairement perceptible au moment
    des affaires des Versets sataniques (février 1989) et des
    « tchadors de Creil » (automne 1989), dont le traitement médiatique
    tend à insuffler l’idée qu’il y aurait en France une « communauté
    musulmane » homogène, mais tiraillée entre un pôle « modéré » et
    un pôle « radical ».

    C’est
    cette vision d’une communauté musulmane bipolaire qui va se perpétuer tout au
    long des années 1990 - la deuxième phase - et notamment quand la crise
    politique s’envenime en Algérie. Venant interférer avec l’analyse de la
    religion musulmane dans l’Hexagone, cette crise va être en effet l’occasion
    d’une mise en scène d’un affrontement entre ceux qu’on appelle dorénavant
    « les islamistes » et ceux qu’on qualifie de « musulmans intégrés »,
    « modernes », « français ». Mais cette grille de lecture
    simpliste n’empêche en rien les confusions, puisque « l’islamisme »
    tel qu’il est décrit dans les médias est une catégorie très floue et très large

  •  quoique systématiquement décrite comme « minoritaire » - qui englobe
    des phénomènes hétérogènes allant des groupuscules sectaires ultra-violents
    comme les GIA algériens aux mouvements revendiquant la simple reconnaissance de
    la religion musulmane dans la société française title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[1].

    Contrastant
    avec cette « menace islamiste » dont on cerne mal les contours, les
    « musulmans modérés », décrits comme « majoritaires » -
    même s’ils prennent généralement les traits de personnalités isolées mais
    exemplaires -, ne servent bien souvent qu’à incarner le « bon
    islam », à savoir celui qui se plie aux normes édictées par les pouvoirs
    politiques et médiatiques dominants et qui, parfois, cautionne l’idée que
    l’« islam » serait dans son essence difficilement compatible avec
    l’« identité française ». Ce dispositif binaire et moralisant permet ainsi
    à de nombreux journalistes de perpétuer, souvent inconsciemment, une vision
    dégradante de la religion musulmane tout en appelant leur public à « ne
    pas céder aux amalgames ». La dénonciation incantatoire des
    « amalgames », logique très présente depuis les attentats de 1995 en
    France, permet dans bien des cas de les pratiquer continûment en toute bonne
    conscience.

    La
    troisième étape, consécutive à l’émergence de la thématique du terrorisme dit
    « islamique » ou « islamiste », s’est pleinement épanouie au
    lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Face à l’« ennemi
    invisible class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[2]
     »
    logé au cœur de « nos sociétés » - et principalement dans « nos
    banlieues » -, une logique de suspicion généralisée s’est développée.
    Postulant un continumm entre l’islam et la violence, un certain nombre
    d’intellectuels et de responsables politiques se sont appuyés sur la peur
    légitime du terrorisme pour développer des théories stigmatisantes nettement
    moins acceptables à l’égard de tous ceux que le regard extérieur catégorise à
    tort ou à raison comme « musulmans ».

    Théories
    fort dangereuses quand elles sont mises en images par les médias de
    masse : les musulmans, aussi invisibles soient-ils, sont collectivement
    regardés à travers le prisme d’une double « menace » sécuritaire et identitaire.
    Comme l’ont montré diverses affaires récentes, la suspicion tend alors à
    prévaloir sur la culpabilité (affaire du bagagiste de Roissy), et le virtuel
    sur la réalité (affaire de RER D).

    Pourquoi la présence à la télévision d’un « islam
    branché » n’équilibre en rien les autres reportages dépréciatifs sur cette
    même religion ?

    Beaucoup
    de journalistes semblent tenir pour évident que la diffusion de reportages
    montrant une « image positive » des musulmans équilibrera la vision
    dégradante entretenue par les reportages qui dénoncent les « dérives de
    l’islam » class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[3]
    .
    Aussi a-t-on vu se multiplier au fil des ans, et à mesure que
    l’« islamisme » est devenu une préoccupation majeure pour les médias,
    les émissions qui tentaient de mettre en valeur - souvent de façon assez
    paternaliste et exotisante - certains acteurs musulmans : une famille qui
    fête tranquillement l’Aïd El Kébir, un imam qui prêche le respect des pouvoirs
    publics, un « jeune » qui explique comment l’islam lui a permis de
    sortir de la délinquance, etc. L’« islam branché », incarné à la
    télévision par des basketteurs, des rappeurs ou des humoristes qui mettent en
    avant leur identité musulmane, me semble être la dernière déclinaison de cet
    « islam positif » censé faire contrepoids à l’image généralement
    dégradante d’une religion musulmane massivement perçue comme une menace.

    Si cet
    « islam souriant » peut détendre l’atmosphère dans certains cas, il
    me semble qu’il joue tout de même un rôle assez pervers dans le dispositif
    médiatique. Présentés comme des « modèles » ou des
    « exemples », ces musulmans à succès (jeunes, beaux et souvent très
    riches) tendent, par contraste, à reléguer les autres dans une situation de
    handicapés sociaux. Car les images « positives » et « négatives »
    de l’islam ne sont bien souvent que les deux faces d’une même pièce et se
    fondent sur les mêmes a priori. Les médias ont tendance à ne trouver les
    musulmans sympathiques qu’à certaines conditions : qu’ils correspondent
    aux canons de la réussite sociale, qu’ils acceptent les règles du spectacle
    édictées par la télévision et, bien sûr, qu’ils restent
    « extra-ordinaires ». C’est le schéma classique de « l’exception
    qui confirme la règle » class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[4]
    . Ceux
    qui ne se plient pas à cette « règle » sont ainsi rendus responsables
    de leur propre « déficit d’intégration ».

    Du
    point de vue des journalistes, la mise en valeur d’un « islam
    branché » fonctionne aussi en quelque sorte comme un alibi : elle
    leur permet à peu de frais de se rassurer sur leur propre attitude à l’égard de
    l’« islam », et de rejeter tous ceux qui les accusent souvent à juste
    titre de stigmatiser la catégorie très floue des « musulmans ».
    L’analogie vaut ce qu’elle vaut, mais on a parfois l’impression qu’en
    saupoudrant leur traitement de l’islam avec quelques « exemples positifs »,
    de nombreux journalistes réagissent à l’égard de la « communauté
    musulmane » comme un joueur de football qui viendrait de tacler
    sauvagement un adversaire : espérant convaincre qu’il n’a « pas fait
    exprès », et éviter ainsi le carton rouge et les huées du public, il vient
    ostensiblement « réconforter » le blessé sur sa civière en lui
    tapotant amicalement sur l’épaule...

    Vous notez que l’islam de France en tant qu’objet
    médiatique est souvent perçu à travers l’actualité internationale ?

    Je crois qu’il faut considérer cette question de façon
    plus globale. Les évolutions et les phénomènes que je viens brièvement
    d’évoquer reposent sur une vision médiatique extrêmement dangereuse d’un
    « islam » envisagé comme une entité close (homogène, atemporelle et
    agéographique) et épargné par les bouleversements qui lui seraient
    « extérieurs ». On fera par exemple du « musulman » - au
    singulier - le coupable d’une violence irrationnelle « propre à sa
    religion » ou de la « musulmane » la victime des traditions
    patriarcales « propres à son milieu ». Ce faisant le
    « milieu » musulman (considéré par beaucoup comme l’incarnation de
    l’archaïsme, du sexisme, de l’antisémitisme, etc.) est isolé du reste de la
    population, c’est-à-dire, en langage médiatique, d’un « nous »
    exclusif censé incarner la modernité, la modération, la tolérance, etc.

    La
    stratégie consistant à coller l’étiquette unificatrice d’« islam »
    sur un ensemble extrêmement varié d’individus (dont beaucoup ne sont pas
    croyants) et sur des phénomènes complexes et mouvants permet à nombre d’acteurs
    médiatiques de s’épargner - et d’épargner à leur public majoritairement non
    musulman - une réflexion collective sur des problèmes sociaux, politiques,
    économiques, internationaux qui sont loin d’être imputables aux seuls « musulmans »
    et qui peuvent difficilement être réduits à une grille d’analyse
    « islamique ». C’est dans cette perspective qu’on peut comprendre le
    placage permanent de l’actualité du « monde musulman », considéré
    comme un bloc, sur la situation française. L’Iran et l’Algérie ont ainsi
    colonisé la médiatisation de l’islam de France respectivement dans les
    années 1980 et 1990.

    Prenons l’exemple d’Hervé Claude, présentateur d’Antenne
    2, au moment où l’ayatollah Khomeyni venait de publier sa fatwa
    condamnant l’auteur des Versets sataniques. Il ouvrira le journal de
    20 heures en ces termes : « Bonsoir. Cette fois c’est tout
    l’islam qui s’embrase. Il aura suffit d’un petit livre, écrit par Salman
    Rushdie, un Britannique d’origine indienne, pour que l’on prenne conscience de
    l’immense fossé qui sépare deux mondes : d’un côté celui des Occidentaux,
    le nôtre, et, de l’autre côté, celui de l’islam, un milliard d’hommes menés par
    une religion stricte. » Quelques minutes après cette introduction, on
    verra apparaître à l’écran un groupe de jeunes gens, habitant au Val-Fourré,
    qu’une journaliste étiquettera comme « musulmans » avant de les
    inciter à adopter la position de l’ayatollah iranien. Ce qui permettra au
    présentateur d’enchaîner : « Devant cette montée de l’intolérance de
    l’islam, les pays occidentaux réagissent title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[5]
    ... »

    L’exemple peut paraître caricatural - parce qu’il est
    ancien -, mais on en retrouve la philosophie essentialiste dans d’innombrables
    programmes télévisés jusqu’à aujourd’hui. Par exemple quand Benoît Duquesne
    suggère que l’« islamisme » est « dans les gènes de
    l’islam » class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[6]
    . Ou
    quand Arlette Chabot invite Soheib Bencheikh à condamner l’exécution publique
    d’une femme dans un stade de Kaboul, un mois après le 11 septembre
    2001 : « Est-ce que vous pouvez, comme nous, ressentir la même chose
    quand vous voyez ces images class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[7] ? »
    Inviter un musulman à venir commenter l’actualité « musulmane » sur
    un plateau de télévision aboutit bien souvent à mettre en doute symboliquement
    le fait qu’« ils » puissent être « comme nous ».

    Notons cependant que la tendance à
    « sur-islamiser » les débats n’est en rien une spécificité
    journalistique. On la retrouve aussi bien dans les discours de certains
    musulmans que dans les analyses de certains chercheurs. Si bien que cette vision
    des choses a tendance à se reproduire en boucle. Gilles Kepel - dont les
    travaux apportent par ailleurs des éléments intéressants - fait par exemple des
    concepts coraniques de Jihad et de Fitna les « deux pôles opposés qui
    [commandent] le flux et le reflux de la civilisation musulmane » depuis
    quatorze siècles class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[8]
    . Une
    théorie se voulant scientifique qui, comme il l’a expliqué dans une émission de
    télévision diffusée pendant la première guerre du Golfe, lui a été inspirée par
    un imam parisien class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[9].

    Vous citez dans votre livre plusieurs exemples flagrants
    de manipulation journalistique afin de « faire un truc pour montrer le
    danger intégriste »
    selon les propos de Charles Villeneuve,
    présentateur de l’émission de TF1 « Le Droit de savoir »

    Je ne
    sais pas s’il s’agit d’« exemples flagrants de manipulation », mais
    je m’interroge en effet sur certains reportages qui ont été diffusés à la
    télévision, notamment à l’époque où la guerre civile algérienne est devenue le
    prisme à travers lequel a été médiatisée la « communauté musulmane »
    de France (au début des années 1990). Si je m’intéresse à l’émission « Le
    Droit de savoir » entre 1991 et 1994 - il y aurait sans doute
    bien d’autres programmes à étudier -, c’est d’abord parce qu’elle me semble
    assez significative de l’a priori, de l’attitude et des méthodes de
    certains médias à l’égard de l’objet « islam ». Et ensuite parce qu’y
    ont participé, à des degrés divers et avec des optiques différentes, de
    nombreux journalistes aujourd’hui célèbres (Charles Villeneuve et Patrick
    Poivre d’Arvor bien sûr, mais aussi David Pujadas, Benoît Duquesne, Béatrice
    Schönberg ou Guilaine Chenu). Me référant au livre de Pierre Péan et Christophe
    Nick sur TF1 - qui ont montré que Charles Villeneuve avait effectivement une
    singulière conception de l’information title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[10]
    - et
    répercutant les témoignages et les interrogations de journalistes, d’élus
    locaux et de musulmans qui ont participé ou qui sont apparus dans des
    reportages du « Droit de savoir », je pose quelques questions et
    émets des hypothèses sur de possibles entreprises de désinformation.

    Je
    resterais cependant prudent sur le concept de « manipulation
    journalistique », dans la mesure où rien ne dit que les journalistes aient
    été conscients de ces éventuelles manipulations. Il est possible que leurs
    sources les aient manipulés, voire que leurs informateurs eux-mêmes aient été
    instrumentalisés par d’autres acteurs. Mais il est certain qu’il y a eu à cette
    époque un manque de prudence et de vigilance de la part des milieux
    journalistiques. Ainsi, lors des opérations « Chrysanthème »
    (novembre 1993) et de Folembray (août 1994) orientées contre les
    milieux « islamistes » algériens en France, le gros de la presse a
    suivi la ligne du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, alors que des juges
    et des journalistes ont démontré par la suite que ces opérations étaient
    largement montées de toutes pièces class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[11]
    .

    Selon vous, la perception de l’islam comme une menace
    s’explique notamment par la persistance en France d’une culture coloniale qui
    traverse aussi bien les élites de gauche comme de droite

    Je
    dois avouer qu’au début de mes recherches, je n’avais pas anticipé la trace que
    ce passé colonial avait laissé dans les imaginaires et les conséquences qu’il
    pouvait avoir sur le traitement médiatique de la religion musulmane dans la
    société contemporaine. Je me suis progressivement rendu compte que cet héritage

  •  dans la forme diffuse que revêt tout passé travaillé par le temps et l’oubli
  •  était présent à l’état explicite ou implicite dans un nombre impressionnant
    de reportages, de débats ou de magazines télévisés.

    Alors
    que le « poids du passé colonial » avait tendance à « être
    expédié en quelques lignes », comme le regrettait un journaliste à la
    lecture d’une étude pionnière sur l’islamophobie name="_ftnref12" title=""> class=MsoFootnoteReference>[12]
    ,
    j’ai donc essayé d’introduire cette question dans mon travail en mettant en
    évidence quelques exemples de la résurgence de ce passé dans les discours
    publics. On se rend ainsi compte qu’un regard relativement complaisant à
    l’égard du passif colonial (« L’école laïque et obligatoire avait donné
    les Gaulois pour ancêtres à des générations de Noirs et d’Arabes. Ils étaient
    même devenus de parfaits Français », expliquait par exemple Franz-Olivier
    Giesbert en 1989 class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[13])
    s’était progressivement mis à être revendiqué jusque dans des sphères qu’on n’aurait
    peut-être pas attendues sur ce terrain-là (« Je puis affirmer que les
    Gaulois sont mes ancêtres, parce que je suis citoyen français », Rachid
    Kaci, en 2003 class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[14]).

    S’il me semble important de ne pas plaquer une grille de
    lecture strictement « coloniale » sur la société française
    contemporaine, je pense cependant qu’il serait dangereux d’occulter ce passé
    très chargé qui explique en partie le regard phobique porté par les médias de
    masse sur la religion musulmane. Aux termes de mes recherches, j’ai le sentiment
    que d’anciens réflexes sont en train d’être réactivés depuis que des pans
    entiers du paysage politique français - de droite comme de gauche - semblent
    s’être réappropriés, sous prétexte de rupture avec le « politiquement
    correct », une idéologie héritée de la IIIe République notamment et qui avait eu tendance au cours des dernières décennies à être
    monopolisée par l’extrême droite class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[15]
    .

     

    Propos recueillis par la rédaction

    Thomas Deltombe est journaliste indépendant. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine.


  • Notes :

    class=MsoFootnoteReference>[1] style='font-family:Arial'>Le brouillard conceptuel qui se diffuseau début des
    années 1990 sera par exemple dénoncé de façon virulente par Maxime Rodinson,
    grand spécialiste de la religion musulmane, sur le plateau du Cercle de
    Minuit
    le 1er mars 1995 : « L’islamisme n’est
    rien du tout : c’est un mot ! C’est une étiquette qu’on pose sur
    quelque chose ! Mais qu’est-ce que c’estque l’islamisme ? Ça ne veut
    rien dire ! »

    class=MsoFootnoteReference>[2] style='font-family:Arial'> Voir, par exemple : « La guerre contre
    l’ennemi invisible », Le Point, 12 octobre 2001 ;
    « À Londres, l’ennemi invisible », Libération, 11 juillet
    2005.

    class=MsoFootnoteReference>[3] style='font-family:Arial'> Voir par exemple : « Les Dérives de
    l’islam », Zone Interdite, M6, 30 septembre 2001.

    class=MsoFootnoteReference>[4] style='font-family:Arial'> Voir, sur le sujet : Mathieu style='text-transform:uppercase'>Rigouste, « “L’immigré mais qui a
    réussi...” », Le Monde diplomatique, juillet 2005.

    class=MsoFootnoteReference>[5] style='font-family:Arial'> Journal de 20 heures, Antenne 2,
    23 février 1989.

    class=MsoFootnoteReference>[6] style='font-family:Arial'> « La France face au défi islamiste », Complément
    d’enquête
    , France 2, 27 janvier 2003.

    class=MsoFootnoteReference>[7] style='font-family:Arial'> Mots croisés, France 2, 8 octobre 2001.

    class=MsoFootnoteReference>[8] lang=DE style='font-family:Arial'> Gilles Kepel,
    Fitna.
    Guerre au cœur de
    l’islam
    , Gallimard, Paris, 2004,
    p. 335. Voir la critique de Pascal Ménoret,
    « La triste comédie de l’essentialisme »,
    var_recherche = Kepel>.

    class=MsoFootnoteReference>[9] style='font-family:Arial'> Celui de « la mosquée Omar de la rue Morand », précise-t-il (« Que dit le Coran ? »,
    Bouillon de culture, Antenne 2, 19 janvier 1991).

    class=MsoFootnoteReference>[10] style='font-family:Arial'> Méthodes consistant en particulier à
    « démontrer ce qu’on cherche ». Cité in Pierre style='text-transform:uppercase'>Péan, Christophe style='text-transform:uppercase'>Nick, TF1, un pouvoir, Fayard,
    Paris, 1997, p. 442.

    class=MsoFootnoteReference>[11] style='font-family:Arial'> Voir, par exemple : Lounis style='text-transform:uppercase'>Aggoun et Jean-Baptiste style='text-transform:uppercase'>Rivoire, Françalgérie. Crimes et
    mensonges d’États
    , La Découverte, Paris, 2004.

    class=MsoFootnoteReference>[12] style='font-family:Arial'> Jean Birnbaum,
    « L’islamophobie reste à étudier », Le Monde, 3 octobre
    2003.

    class=MsoFootnoteReference>[13] style='font-family:Arial'> Le Figaro, 23 octobre 1989.

    class=MsoFootnoteReference>[14] style='font-family:Arial'> Rachid Kaci,
    La République des lâches, Editions des Syrtes, Paris,
    2003, p. 100.

    class=MsoFootnoteReference>[15] style='font-family:Arial'> On trouvera une analyse intéressante de cette
    perpétuation de certains modes de pensées coloniaux dans une interview de
    Pierre-André Taguieff datant de 1997 : « Universalisme et racisme
    évolutionniste : le dilemme républicain hérité de la France coloniale » (Hommes et Migrations, mai-juin 1997, n° 1207),
    .

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