L’héritage empoisonné d’Ariel Sharon

Ariel Sharon semble définitivement sorti de scène, mais son héritage est là, suspendu comme une épée de

lundi 13 mars 2006

Ariel Sharon semble définitivement sorti de scène, mais son héritage est là, suspendu comme une épée de Damoclès. A l’occasion des prochaines élections israéliennes, ses amis en attendent la consécration avec impatience, désireux d’achever en beauté l’œuvre de leur chef charismatique.

Anticipant sur une future oraison funèbre, les médias dominants, eux, accréditent une représentation du personnage singulièrement aseptisée : partisan acharné du « Grand Israël » durant trois décennies, Ariel Sharon aurait fini, au soir de son existence, par renoncer à ce rêve d’expansion territoriale. Ennemi juré des Palestiniens, il se serait néanmoins résolu, sur le tard, à leur concéder le droit à un Etat digne de ce nom. Une concession du bout des lèvres, certes, mais qu’illustre le courageux retrait de la bande de Gaza : Ariel Sharon l’a dit et il l’a fait. Celui que les Palestiniens décrivaient comme un criminel de guerre aura été le seul, en fin de compte, à leur restituer un morceau de la Palestine.

Affublé du titre honorifique d’« homme de paix » par un orfèvre en la matière, le président George W. Bush, finalement reçu en grande pompe à l’Elysée par M. Jacques Chirac, l’ancien premier ministre va ainsi passer à la postérité, aux yeux de l’opinion occidentale, avec de modestes égratignures. Le plus controversé des dirigeants d’Israël aura fini en beauté, sauvant l’honneur d’Israël en même temps que le sien, en ayant même rallié à sa cause celui qui fut longtemps le symbole vivant de la gauche pacifiste israélienne, Shimon Pérès.

Comme toutes les légendes, ce récit hagiographique est évidemment fort loin de la réalité. L’abandon de Gaza ? Il n’a rien du douloureux renoncement auquel on a voulu nous faire croire. Indemnisés comme il se doit pour quitter un territoire appartenant à d’autres, les colons juifs ont plié bagages quasiment sans rechigner, à l’exception d’une poignée d’illuminés intimement convaincus de leur destin biblique. La police israélienne a essuyé de la part de ces bavards récalcitrants, tout au plus, quelques injures et d’insignifiants jets de tomates pourries.

Car du point de vue israélien, en réalité, l’évacuation de Gaza est une décision de bon sens. Marginal sur le plan religieux et sans intérêt économique, ce territoire minuscule et surpeuplé était devenu un fardeau pour l’occupant. C’est la seule portion des territoires occupés où la résistance palestinienne était parvenue à détruire plusieurs blindés lourds israéliens. L’état-major ne cessait, depuis lors, de réclamer le retrait. Contraint d’y déployer des forces disproportionnées en regard de l’enjeu, Israël avait objectivement intérêt à s’en débarrasser.

Mais encore fallait-il maquiller une évacuation devenue inéluctable en une prouesse politique destinée à l’éblouissement de la planète. C’est la suprême habilité d’un Ariel Sharon en fin de carrière d’y avoir réussi. Devenu un politicien madré, expert en manipulation, l’ancien baroudeur a orchestré une mise en scène qui capta avec succès l’attention des médias internationaux, manifestement désireux de tomber dans le panneau.

La rupture de la coalition gouvernementale fut théâtralisée à l’extrême, présentée comme un déchirement insupportable. Le ralliement d’une partie des travaillistes fut interprété comme un séisme politique, abusant même Le Monde Diplomatique. La décision finale, œuvre d’un premier ministre à poigne, fut exaltée par une presse admirative comme un acte d’héroïsme. Il était interdit, en revanche, de voir le moindre opportunisme dans l’obstination d’un Shimon Pérès octogénaire cramponné à son fauteuil ministériel, ni le moindre calcul politique dans le recentrage d’un Ariel Sharon désireux de rejeter à l’extrême droite son rival de toujours, Benyamin Nétanyahou.

Mais, surtout, il fallait être sourd aux propos tenus par le premier ministre lui-même pour justifier l’opération. Car si l’évacuation du réduit de Gaza fut une « première », elle s’assortit d’une autre décision israélienne, tout aussi historique : au moment où il abandonne Gaza, Ariel Sharon affirme solennellement l’irréversibilité de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem. Et pour la première fois, il obtient sur ce point essentiel le soutien de l’administration américaine, elle-même confortée par les louanges médiatiques adressées au chef du gouvernement israélien.

Fatale illusion qu’ont entretenue, simultanément, les communiqués triomphants de l’Autorité palestinienne : l’évacuation de Gaza, pour Israël, annonce en réalité un enterrement de première classe pour les résolutions onusiennes sur les territoires occupés. Dernier acte de la geste sharonienne, le retrait de Gaza est un chef d’œuvre de machiavélisme, qui fait d’une pierre deux coups : il fournit un alibi pour la perpétuation du fait colonial partout ailleurs, en même temps qu’un leurre destiné à l’opinion internationale.

Mais l’invraisemblance hagiographique du récit dominant saute aux yeux, surtout, lorsqu’on considère le cursus du général Sharon. Ce parcours, on peut le suivre à la trace : il a marqué de son empreinte sanglante l’histoire du conflit israélo-palestinien. Responsable de nombreuses tueries dans les années 50, cet officier brutal s’est fait une spécialité de l’exécution sommaire de prisonniers ou de civils. Plus tard, il attache son nom aux massacres de Sabra et Chatila, perpétrés avec sa complicité par les phalangistes libanais. Sans parler des 15 000 victimes du siège de Beyrouth, de juin à septembre 1982, son plus haut fait d’armes. « L’homme de paix » Ariel Sharon apprécie surtout la paix des cimetières.

Entré en politique dans les rangs de la droite nationaliste, il participe à de nombreux gouvernements à partir de 1977. Il y est l’artisan acharné de la colonisation juive des territoires occupés, l’apologiste de la manière forte contre les Palestiniens, le héraut jusqu’au-boutiste du « Grand Israël ». Ennemi juré des accords d’Oslo en 1993, il donne le coup de grâce au processus de paix en caracolant sur l’Esplanade des Mosquées, en septembre 2000, au moment où les négociations israélo-palestiniennes achoppent sur Jérusalem.

Maniant la provocation avec brio, ce général réputé laïque entend faire du national avec du religieux. Il compte souder la société israélienne autour d’une foi en Israël imperméable, à la fois, aux raisons de l’autre et à la raison tout court. Car il sait que l’Etat hébreu, en dépit de son apparente invincibilité, recèle une profonde faiblesse : le ver est dans le fruit. La poursuite de la colonisation contre vents et marées, pour Ariel Sharon et ses amis, est la traduction politique d’une obsession israélienne : le rapport de forces démographique.

Pour les dirigeants israéliens, il faut, à la fois, conserver les territoires occupés et préserver le caractère juif et démocratique de l’Etat d’Israël. Mais encore faut-il bénéficier d’un rapport de forces démographique favorable : l’annexion est suicidaire si elle aboutit à intégrer une majorité d’Arabes au sein de l’Etat hébreu. Dans ce cas, l’Etat d’Israël ne sera plus un Etat juif, et s’il veut le rester, il ne sera plus un Etat démocratique.

Or les perspectives démographiques sont catastrophiques. Le flux migratoire vers Israël s’est considérablement rétréci en raison du tarissement de la source russe. La natalité palestinienne est l’une des plus fortes de la planète. A l’horizon d’une décennie les Arabes seront majoritaires, et en 2050 le rapport entre les deux populations sera de 80/20. S’il veut rester un Etat juif, Israël doit choisir entre la création d’un Etat palestinien et le renoncement à la démocratie. S’il veut rester un Etat démocratique, il doit opter entre l’évacuation des territoires et le renoncement à sa judéité.

Cruels dilemmes. Hormis le renoncement aux territoires, il n’y a pour Israël que deux façons d’y échapper. La première est préconisée par l’extrême droite : c’est le transfert massif des populations palestiniennes vers les pays arabes. Le transfert rendra possible l’annexion. C’est le scénario de la purification ethnique à la yougoslave. Vieux rêve des pères fondateurs d’Israël et fantasme obsédant de la droite nationaliste, mais d’une application assez périlleuse.

La seconde option n’est pas incompatible, à long terme, avec la première. C’est celle d’Ariel Sharon. Elle consiste à refuser la négociation pour bloquer l’émergence d’un Etat palestinien digne de ce nom. Simultanément, Israël multiplie les empiétements en territoire occupé et organise la croissance exponentielle des colonies. Au nom de la lutte contre le terrorisme, il enferme la population palestinienne dans des zones enclavées : c’est le scénario de l’apartheid à la sud-africaine.

Le prétendu « mur de sécurité » est l’élément central du dispositif : il fixe les futures frontières d’Israël, incluant le « Grand Jérusalem » et la moitié de la Cisjordanie. De façon unilatérale, le mur trace les contours d’une Cisjordanie coupée de Jérusalem, amputée de ses espaces disponibles et privée de continuité territoriale : en clair, un bantoustan.

Cette vision a toujours été celle d’Ariel Sharon : s’il doit y avoir un Etat palestinien, ce sera un Etat fantoche sur la bande de Gaza et des morceaux épars de Cisjordanie. Le reste est voué à l’annexion. Car l’essentiel est de poursuivre la colonisation juive en Judée-Samarie, dans ces villes-champignons où sont massées les familles nombreuses des colons religieux. A Maalé Adoumim, Ariel et Qyriat Arba, ces pionniers du « Grand Israël » veillent sur les sites bibliques le fusil d’assaut en bandoulière. Version moderne du livre de Josué (le texte biblique préféré d’Ariel Sharon), l’annexion rampante des territoires palestiniens est en marche.

Créé par Ariel Sharon, le parti « Kadima » a annoncé son intention de « fixer les frontières d’Israël avant 2010 ». Il faut l’humour involontaire des médias pour qualifier de « centriste » ce club huppé des amis d’Ariel Sharon. Et une sacrée dose d’aveuglement pour ignorer qu’il perpétue le rêve du « Grand Israël » en se contentant de lui apporter un bémol : au lieu du transfert, l’apartheid. Une maigre consolation pour les Palestiniens. Et une victoire pour Ariel Sharon, dont Kadima poursuit résolument les deux objectifs : prendre le maximum de gages dans les territoires et réduire à l’impuissance le leadership palestinien. Imposer peu à peu le schéma annexionniste tout en diabolisant la représentation palestinienne, même lorsqu’elle propose une trêve durable en échange de l’évacuation des territoires. Il y a fort à parier que les prochaines élections israéliennes seront des élections pour rien.

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