L’écran de fumée d’Annapolis

Annoncée avec emphase pour la fin 2008, la paix scellée au Proche-Orient viendrait ainsi auréoler la prés

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lundi 10 décembre 2007

Mêmes acteurs vieillis (ou presque), même scénario répétitif : la dramaturgie d’Annapolis est censée enclencher la même dynamique vertueuse que les défunts accords d’Oslo. A l’approche d’une piteuse fin de mandat, le président américain pousse les feux. En quatorze mois, nous dit-on, il voudrait parvenir au règlement définitif d’un conflit cinquantenaire. Extraordinaire magie du verbe, relayée par la fascination universelle pour cette diplomatie à grand spectacle dont le principal usage est de revêtir d’un substantiel écran de fumée les ressorts mêmes du conflit qu’elle prétend régler.

Annoncée avec emphase pour la fin 2008, la paix scellée au Proche-Orient viendrait ainsi auréoler la présidence impériale d’une magnifique couronne d’olivier. Mais qui croit vraiment à cette fable ? Se découvrant une vocation tardive de grand pontife des liturgies internationales, George W. Bush voudrait combler son déficit abyssal sur la scène de la paix mondiale. On le comprend aisément, tant la tâche est lourde. Jouant la montre, Israël de son côté fait à son grand protecteur les concessions de façade auxquelles il est régulièrement convié : du moment que l’essentiel est sauf, un peu de théâtre ne nuit pas.

Quant aux Palestiniens, l’héritier de Yasser Arafat fait figure de caution illusoire pour un processus qui se débat dans les mêmes contradictions que celui d’Oslo. Comment le président épuisé d’une Autorité fantomatique, politiquement minoritaire, pourrait-il peser dans les négociations ? Et, d’ailleurs, cherche-t-il vraiment à y peser ? Selon la plupart des commentateurs, la seule « base » qui réunit les protagonistes d’Annapolis est la crainte de la « montée de l’islamisme » dans la région. L’arrière-pensée d’Annapolis, c’est le Hamas en ligne de mire.

Mais du coup, l’appui américain à Mahmoud Abbas est comme la corde qui soutient le pendu. Désormais située dans l’orbite occidentale, la direction de l’OLP se résout à l’impuissance. Pire, en épousant la logique du « contre-terrorisme », elle se condamne aussi à l’illégitimité. La défaite politique du Fatah ne date pas des élections de janvier 2006, mais du jour où l’Autorité a accepté les livraisons d’armes israéliennes. Que l’OLP assume sans sourciller cette fonction supplétive alors même qu’elle s’adosse, elle, au droit international, est évidemment dévastateur pour la cause palestinienne.

La tare originelle du processus d’Annapolis, au demeurant, se lit entre les lignes de la déclaration finale. Israël et l’OLP s’y engagent à « lancer immédiatement des négociations bilatérales pour conclure un traité de paix résolvant toutes les questions pendantes » et à « remplir immédiatement leurs devoirs respectifs édictés par la feuille de route pour une solution permanente à deux Etats ». Le programme est alléchant. Mais les responsables israéliens ont aussitôt claironné leur victoire en arguant que des négociations bilatérales excluraient toute « pression extérieure ». Ainsi le sort d’une éventuelle « conférence internationale sur le Proche-Orient », jadis réclamée par la France, est-il scellé d’avance.

La deuxième victoire d’Israël, c’est l’absence de calendrier précis. Les deux parties ont simplement accepté de « faire tous les efforts » pour « parvenir à un accord avant la fin 2008 ». Démission de la communauté internationale, échéancier non contraignant : en réalité, Israël a défini à sa convenance le cadre des négociations à venir. Adepte du rapport de force, l’Etat hébreu privilégie le face-à-face avec les Palestiniens : dans le discret huis clos des relations bilatérales, il met à profit son écrasante supériorité pour ignorer superbement la loi internationale dont se prévalent ses interlocuteurs. Héritier d’Ariel Sharon, Ehoud Olmert a ainsi obtenu ce qu’il voulait : du bilatéral à l’état pur, sans aucune obligation de résultat.

Du coup, la conclusion du processus risque fort d’être conforme à ses prémisses. Il est clair que, du côté américain, cette absence de résultat prévisible n’a pas la moindre importance. Le principal intérêt de cette mise en scène, c’est de montrer George W. Bush à pied d’œuvre le temps d’une spectaculaire réunion au sommet. L’issue des négociations, elle, dépendra du bon vouloir des deux principaux protagonistes, c’est-à-dire du plus fort d’entre eux. Et ils assumeront la responsabilité de l’échec qui s’ensuivra selon toute probabilité.

Pour Israël, le principal objectif est d’achever le processus de déréalisation du leadership palestinien. Embrassant l’OLP pour mieux l’étouffer, l’occupant la contraindra soit à avaliser un compromis déshonorant, soit à se retirer du jeu à la dernière minute pour y échapper. Dans les deux cas, l’Etat hébreu sera politiquement gagnant, en ayant obtenu au surplus ce qui lui tient particulièrement à cœur : davantage de temps pour intensifier la colonisation des territoires occupés, afin d’y créer délibérément une situation irréversible.

C’est pourquoi Ehoud Olmert a tant insisté pour retenir, parmi les textes de référence, la lettre de George W. Bush à Ariel Sharon (avril 2004) qui jugeait « irréaliste » le retour aux frontières de 1967 et avalisait ainsi de nouvelles annexions israéliennes en territoire palestinien. L’initiative de paix du sommet arabe de Beyrouth (mars 2002), qui proposait à Israël une reconnaissance unanime des Etats arabes en échange de la restitution des territoires, en revanche, est restée aux oubliettes.

Comment, dans ces conditions, ce qui a échoué en 1993-2000 aurait-il la moindre chance de réussir en 2008 ? Les ressorts du conflit sont plus tendus que jamais, au point de rendre parfaitement invraisemblable le succès d’un « processus de paix » dicté par des considérations électorales exogènes. Et le moins qu’on puisse dire est que les atermoiements, les contradictions et la monumentale hypocrisie des grands acteurs internationaux sont pour beaucoup dans le marasme qui sévit au Proche-Orient.

Réclamées à grand cri par la communauté internationale, les élections législatives palestiniennes de janvier 2006 ont donné lieu à une nette victoire du Hamas. Qu’importe : celle-ci fut aussitôt frappée d’illégitimité par les puissances occidentales, qui infligent encore aujourd’hui aux représentants légitimes du peuple palestinien un ostracisme s’ajoutant à la répression exercée par l’occupant. D’autant plus attachées à la démocratie, décidément, qu’elles peuvent en déterminer elles-mêmes le résultat à la place d’électeurs jugés immatures, ces puissances vont-elles désormais proposer la « dissolution » du peuple palestinien ?

Présentée comme une prouesse achevant la geste d’Ariel Sharon, l’évacuation de Gaza par l’armée israélienne, elle, a finalement débouché sur le blocus de ce minuscule territoire où un Fatah moralement déliquescent a été chassé du pouvoir par ses rivaux islamistes. Et cet affrontement fratricide a créé le ferment d’une meurtrière guerre civile qui, en ruinant la cohésion du camp palestinien, offre à la puissance occupante une formidable rente de situation et contribue à éloigner davantage la perspective d’un règlement équitable.

C’est dans cette atmosphère délétère que le prurit diplomatique de Washington, après des années de léthargie, vient accoucher subitement d’un énième processus de paix auquel personne ne croit. Mais les paramètres du conflit, eux, sont connus de longue date. Dictée par le droit international, esquissée à Taba puis à Genève, la solution du conflit passe par la restitution des territoires occupés, le démantèlement des colonies et la mise en œuvre d’une solution équitable au problème des réfugiés, laquelle suppose la reconnaissance officielle du préjudice infligé aux Palestiniens en échange du renoncement à l’application intégrale du droit au retour.

Cette issue au conflit, l’OLP en a fait son axe stratégique majeur depuis le conseil national d’Alger en novembre 1988, et elle s’est engouffrée dans la brèche d’Oslo en espérant y parvenir par la voie diplomatique. Le Hamas, de son côté, l’a acceptée du bout des lèvres depuis 1995, date à laquelle Cheikh Yassine a proposé une trêve de longue durée à l’Etat hébreu contre la libération des territoires occupés. Mais flairant dans les accords d’Oslo un marché de dupes, le Hamas leur reprocha leur manque de clarté politique, l’absence de calendrier contraignant et le déséquilibre du processus au profit d’Israël. Déjà ..

Soumis en toute impunité à un enfermement sans équivalent sur la planète, on ne voit pas pourquoi les Palestiniens devraient aujourd’hui désavouer ceux de leurs représentants dont l’analyse politique a été confirmée par les faits. Quotidiennement pris en otages par l’occupant, abandonnés par une communauté internationale assujettie à l’hyperpuissance, victimes d’une croissance ininterrompue des colonies qui atteignit son apogée durant le processus de paix (1993-2000), nul doute qu’ils sont vaccinés, eux, contre la trompeuse euphorie des conférences internationales.

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Auteur : Bruno Guigue

Normalien, énarque, aujourd'hui professeur de philosophie, auteur de plusieurs ouvrages, dont "Aux origines du conflit israélo-arabe, l'invisible remords de l'Occident (L'Harmattan, 2002).

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