L’affaire du RER D : les leçons d’une hystérie politico-médiatique.

Dans ce qu’il convient d’appeler l’affaire du RER D, force est de constater qu’un nouveau stade a ét

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mardi 20 juillet 2004

« En politique, la peur est une passion qui s’accroît souvent aux dépens de toutes les autres. On a volontiers peur de tout quand on ne désire plus rien avec ardeur »

(Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Ed. Gallimard, ).

 

 

Dans ce qu’il convient d’appeler l’affaire du RER D, force est de constater qu’un nouveau stade a été franchi dans la stigmatisation des jeunes issus de l’immigration maghrébine. Cet épisode affligeant jette une lumière crue sur le climat islamophobe et arabophobe qui règne dans notre pays. L’’incroyable campagne de stigmatisation de la communauté arabe et musulmane initiée par les politiques et abondamment relayée par les médias complices est riche d’enseignements, tous hélas ne sont pas plaisants à établir. Le premier constat est la singulière unanimité des médias et partis politiques qui tous ont versé -dans des proportions certes inégales- dans cette stigmatisation, dans un bel ensemble faisant fi des traditionnelles divergences idéologiques. Du Parti communiste à l’UMP au parti socialiste etc, de Libération au Figaro en passant par le Monde, jamais le monde politique comme les médias français n’ont montré visage plus uni, une communion dirigée contre un même ennemi : l’Odieux, l’antisémite, frappeur de femme et d’enfant, l’Arabe, cet éternel méchant si désespérément réfractaire aux Valeurs de la République dont les premiers, prétendants au titre de maîtres à penser suprêmes, se posent en garants immuables. Les articles de presse, déclinés dans une surenchère de superlatifs se ressemblent au point de paraître interchangeables. C’est l’intérêt premier du bouc émissaire, celui de permettre une union sacrée au-delà des clivages habituels, contre l’Arabe, le Noir, l’Autre absolu.

Voici les premières lignes de la dépêche AFP présentant l’affaire :

« Les six agresseurs, d’origine maghrébine et armés de couteaux, ont coupé les cheveux de la jeune femme, accompagnée de son bébé de 13 mois, puis ont lacéré son tee-shirt et son pantalon, avant de dessiner au feutre noir trois croix gammées sur son ventre. »

On note que les journalistes ont complaisamment insisté sur l’origine ethnique présumée des coupables, 6 Maghrébins (dont le nombre diminuera peu à peu passant de 6 à 4 puis à 3). Il convient de s’interroger sur le bien fondé de l’information relative à l’origine géographique des auteurs présumés de l’agression, d’autant plus qu’ici cela ne tenait nullement d’une certitude (bien que les journalistes aient le plus souvent et fort imprudemment renoncé au conditionnel). L’intérêt sur le plan strictement informationnel est-il majeur, son bénéfice en terme de compréhension de l’événement décrit impose t-il ce type de précisions ? Au contraire, il est permis de croire qu’une telle insistance dans le rappel des origines ne peut que servir à stigmatiser plus encore une minorité déjà victime de discriminations multiformes. (1)

L’affaire aurait été sans nul doute fort choquante si les faits étaient avérés, cela aurait donc justifié une dénonciation sans faille. Mais un tel fait divers, si choquant qu’il soit, méritait-il un déploiement de forces si spectaculaire ? Une mobilisation exceptionnelle de tout l’appareil politique ? Des manifestations et rassemblements dans tout l’hexagone relayés en dehors même du territoire national ? Une campagne médiatique d’une telle ampleur ? Certes non, car l’on peut fort justement trouver à dénoncer avec vigueur un fait divers sordide lorsque les faits sont établis sans pour autant verser dans un catastrophisme de mauvais aloi. La surenchère ici ne peut que contribuer à accroître la peur en versant dans l’irrationnel et susciter le repli.

Vérité et fantasmes

Il est particulièrement intéressant de constater que cette jeune femme malgré son psychisme perturbé a parfaitement intériorisé les clichés et fantasmes abondamment véhiculés par les médias, en particulier ceux stigmatisant les jeunes d’origine arabe (ou africaine) et musulmane dénigrés comme des machistes, extrémistes et racistes en puissance.

Cette jeune femme, affectée d’une mythomanie pathologique et auteur d’une demi douzaine de plaintes classées sans suite a su immédiatement, instinctivement trouver le bon scénario, le jeu de rôles idéal permettant de faire admettre ses mensonges. Le résultat a dû sans nul doute dépasser toutes ses espérances ! Les rôles donc, fort bien distribués tendaient à se conformer point par point aux schémas préformatés dont sont friands les médias et une bonne partie de la classe politique : la victime, juive ou assimilée, comme il se doit. Les méchants, forcément Arabes. L’éditorialiste du Monde qui, après avoir assené avec force certitudes et non sans grandiloquence, Sa vérité, adopte un profil bas lorsque le mensonge est établi. Mais au détour d’une phrase, cette remarque sonne comme un aveu : « Ce fait divers sonnait trop juste » explique t-il pour se justifier d’avoir appuyé le récit inventé de l’agression. Ainsi, il révèle inconsidérément son impensé : ce qui sonne juste n’est pas ce qui est conforme à la réalité des faits établis mais à sa reconstruction fantasmée, c’est la figure de l’Arabe agresseur et de la Juive victime. Le scénario qui paraît si crédible et vrai aux yeux d’une grande partie des médias et que l’on s’est donc empressé de valider sans discernement aucun, pour le pire.

Ce qui explique l’immédiateté des réactions et leur virulence extrême est que, si l’on ose dire, le scénario était parfait, l’alibi idéal, permettant de légitimer les propos les plus violents et infamants à l’endroit de jeunes de banlieue, sans se préoccuper de précautions oratoires désormais inutiles.

Propagande et récupération politique :

La récupération de cette histoire sordide est bien sûr d’abord le fait des défenseurs inconditionnels d’Israël qui n’ont pas tardé à établir l’odieux amalgame entre la critique de la politique israélienne et l’antisémitisme. Ainsi, Mr Cukierman, président du CRIF tristement célèbre pour ses nombreux dérapages aux forts relents islamophobes n’a pas résisté à la tentation de conspuer....les imams !

Diffamation, amalgames inadmissibles ont été servi à l’envi. (2).

M. Fillon a réussi l’exploit de relier cette fausse agression antisémite au ...débat sur le voile, au prix d’un grand écart impressionnant autant qu’indigeste.

Julien Dray qui n’a jamais caché son très grand mépris pour Oumma.com en profite pour régler ses comptes avec notre site ; depuis qu’il s’est permis de menacer physiquement Tariq Ramadan, on le savait peu enclin au dialogue démocratique mais on ne peut que se sentir offusqué à bon droit -surtout à la lumière des derniers développements- face à ses tentatives vaines autant que scandaleuses de lier Oumma.com à la prétendue agression antisémite (3).

Que dire aussi de cette remarque gratuite et plus que hâtive de Mr Raffarin qui n’a pas hésité à conspuer les Français dans leur entièreté pour leur prétendue lâcheté alors que l’affaire n’avait même pas fait l’objet d’une enquête ?!

Il faut tuer les Arabes !

Une mention spéciale doit être accordée à l’ambassadeur d’Israël en France qui a purement et simplement décrété odieusement qu’il y aurait en France pas moins de....1, 8 millions d’extrémistes musulmans !

Les conséquences de cette logorrhée haineuse ne se sont pas faites attendre : un lecteur du site Oumma.com nous confiait avoir entendu ces mots terribles dans le métro « il faut tuer tous les Arabes ! ». A qui la faute ? Comment est-on parvenu à un tel gâchis ? La responsabilité des politiques comme des médias est première, les uns comme les autres ayant contribué à désigner à la vindicte populaire la jeunesse immigrée. Ainsi que l’a exprimé le député Jacques Myard, il s’est agi d’une véritable hystérie médiatique et politique.

On ne peut que faire sien ce vœu exprimé par le MRAP : « Puisse cette affaire interpeller les consciences des politiques, des responsables associatifs, des leaders d’opinion, de la presse devant le danger de lancer publiquement une information qui peut servir à des manipulations de toute sorte ».

Mais il faut bien rappeler que cette lamentable affaire vient s’ajouter à une longue liste de manipulations. En voici un rappel très bref et non exhaustif :

Une longue série de manipulations :

-L’affaire Harry Potter : une organisation sioniste extrémiste avait organisé une diffusion du film Harry Potter pour des enfants juifs. Des militants pacifistes avaient manifesté leur refus de ce groupuscule et de son idéologie raciste. Le lendemain, ourdie par l’organisation intégriste, une véritable campagne de désinformation fut relayée par certains journaux qui assimilaient le rassemblement à une agression antisémite ! Ils avaient simplement et fort opportunément « omis » de préciser que les recettes du film devaient servir à financer une colonie israélienne ! Ou comment transformer un acte de résistance pacifique en violence antisémite !

- Le 3 janvier dernier, le rabbin Gabriel Farhi a déclaré avoir été blessé d’un coup de couteau au ventre alors qu’il se trouvait dans sa synagogue. Selon le journal le Monde "au fil de l’enquête, des interrogations apparaissent sur la réalité de l’agression : la déchirure de sa chemise est peu compatible avec sa version des faits et le couteau qui aurait servi à l’agresser provenait de la cuisine du lieu de culte". Notons que l’instruction est toujours en cours. Selon l’Union juive pour la paix, l’agression pourrait être le fait de nervis d’un mouvement juif d’extrême droite, la Ligue de défense juive, qui auraient tenté d’incriminer la communauté Arabo-Musulmane.

-L’affaire de Gagny ou un entrepôt attenant à une école juive (décrit faussement comme une « salle de classe » par des journalistes soucieux de marquer les esprits) avait brûlé. La thèse du prétendu incendie antisémite n’a jamais été validée par le moindre élément probant, les enquêteurs portant entre autres leurs soupçons sur une sordide affaire d’arnaque à l’assurance. Cela n’a pas empêché certains hommes politiques à commencer par l’ancien ministre Ferry d’accuser la communauté musulmane, cela sans preuve. Une stigmatisation scandaleuse et jamais dénoncée ! Cette affaire prétendument antisémite a donné lieu à une médiatisation intense et une mobilisation spectaculaire de ministres et de responsables associatifs. Au point que le lendemain et sans même attendre les résultats de l’enquête, une commission interministérielle de lutte contre l’antisémitisme fut créée ! A partir d’un fait dont le caractère antisémite n’a jamais été établi !

On peut citer bien sûr au chapitre des récentes affaires d’intoxication, les manœuvres pitoyables d’Axel Moïse, Président de la Fédération sioniste de France, un groupuscule extrémiste proche du CRIF qui a été condamné pour s’être lui-même envoyé des messages antisémites. Ou encore cette jeune militante sioniste de Montpellier qui a prétendu qu’on lui aurait dessiné une étoile juive sur le bras...

Nous avons tous encore en tête l’affaire d’Epinay où la encore les médias ont crédité hâtivement la thèse de l’antisémitisme pour qualifier un fait divers malheureusement banal. En taisant les agressions commises contre des personnes d’origines diverses et en mettant en exergue celle du seul Juif pour appuyer la théorie de l’agression antisémite.

On le voit, l’affaire du RER n’est pas la première mystification en date. Elle se distingue toutefois par la mobilisation spectaculaire du monde médiatique et politique.

Avant d’avoir pris connaissance des aveux de Marie Léonie, l’éditorialiste du Monde avait écrit « Pendant treize minutes, Marie a été juive. Treize minutes qui lui ont paru interminables ». (4). Et bien, ces trois jours de stigmatisation insensée auquel lui-même a contribué par ses écrits dangereux autant qu’inconsidérés ont paru aussi fort longs aux Arabes et Musulmans de France, sans oublier les Africains, si violemment stigmatisés. Combien de Français d’origine arabe et africaine ont porté comme un poids terrible leur origine, confrontés à cette hystérie politico médiatique ? Les effets désastreux de cette campagne de stigmatisation vont sans doute perdurer bien au delà de ces quelques jours, d’autant plus que cela vient s’ajouter aux discriminations multiformes qui constituent l’ordinaire de très nombreux jeunes de banlieue.

Quelques médias et hommes politiques ont exprimé leurs regrets à mots plus ou moins couverts. Lorsque sera consacrée de façon égale la couverture médiatique des faits de violences indépendamment de l’origine des plaignants ou des coupables, alors peut-être ces journalistes et politiques pourront-ils gagner cette crédibilité que cette affaire a encore contribué à affaiblir.

Ainsi donc, on peut s’étonner à bon droit que des faits d’une exceptionnelle gravité comme les attentats racistes antiarabes et islamophobes qui se multiplient ces derniers temps en Corse par exemple rencontrent un écho si faible auprès des médias comme des hommes politiques.

Les médias comme les politiques ont les moyens de regagner la confiance et peut-être l’estime de leurs concitoyens d’origine maghrébine et africaine. Il leur faudra pour cela leur manifester le respect qui leur est dû, reconnaître leur statut de victimes quand cela se vérifie et surtout leur restituer leur pleine dignité de citoyens. En attendant, toutes les bonnes résolutions tardives seront tenues pour ce qu’elles sont : de belles promesses.

Notes :

1) A ce que l’on sache, lorsqu’un « Beur » appartenant à l’élite intellectuelle ou au monde des sports est cité, on ne s’attarde guère sur ses origines ethniques...sauf si cela sert à s’extasier sur la remarquable capacité d’intégration de notre pays ! .

2) On voit ici que l’on désigne indifféremment les catégories « Arabes » et » Musulmans » comme si les deux termes renvoyaient à une réalité identique !

3) Propos tenus sur les ondes d’Europe 1 le 11 juillet 2004

4) Ces 13 minutes se réfèrent à la durée de la prétendue agression.

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Auteur : Fatiha K

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