Interview de Noël Mamère, candidat des verts à l’élection présidentielle

Nous poursuivons nos entretiens avec les différents candidats aux élections présidentielles. Nous publions

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samedi 23 mars 2002

Nous poursuivons nos entretiens avec les différents candidats aux élections présidentielles. Nous publions aujourd’hui une interview exclusive de Noël Mamère, candidat des Verts à l’élection présidentielle. Par souci d’équité, nous poserons les mêmes questions à tous les candidats.

 

Sans verser dans un discours de « victimisation », force est de constater que les citoyens français de culture musulmane, issus notamment de l’immigration, continuent à faire l’objet de discriminations, particulièrement dans l’accès au travail ? Dans l’hypothèse où vous seriez élu, que ferez-vous pour lutter contre ces discriminations ?

Ce que vous affirmez est vrai. Effectivement, selon la commission consultative des droits de l’Homme, ces discriminations sont graves. Cette commission a publié en avril 1998 un rapport sur la discrimination raciale dans le monde du travail. Selon ce document, le taux de chômage, qui touchait en 1997 11,6 % des actifs, concernait 31,2 % des étrangers venant d’un pays hors Union européenne, et 50 % des Maghrébins. Par ailleurs, 42 % des jeunes, Français ou non, de 22 à 29 ans dont les deux parents sont nés en Algérie n’ont pas de travail, contre 11 % en moyenne chez les jeunes Français dits de souche, sans que des différences de niveau scolaire puissent justifier pareil écart. Toujours selon l’INSEE, 58 % des entreprises françaises n’emploient aucun étranger. Cette étude ne reflète pas les cas liés à des Français issus de l’immigration, puisqu’ils ne peuvent être pris en compte par les statistiques. Pour lutter contre ces discriminations, je proposerai que dans tous les domaines (les centres d’action sociale, les recrutements, les demandes de logement...), les commissions se prononcent sur des dossiers présentés de manière anonyme. Ce sont les critères sociaux ou les compétences qui doivent d’abord être mis en avant.

 

La consultation des musulmans de France initiée par l’ancien ministre de l’intérieur et poursuivie par son successeur M. Daniel Vaillant vise à doter les musulmans de France d’un organe représentatif. Or, cette consultation suscite beaucoup d’inquiétudes auprès des nombreux musulmans attachés aux valeurs de démocratie et d’indépendance. Certaines associations et mosquées qui siègent à cette consultation , sont en effet sous influence, quand elles ne sont pas complètement inféodées à des Etats étrangers qui ne partagent pas nos valeurs démocratiques. Quel est exactement votre point de vue sur cette question de la consultation ?

Je pense qu’une consultation réunissant des musulmans de France, Français depuis plusieurs générations ou des musulmans venant de pays, de sensibilité religieuse et de pratiques différentes doit avoir lieu. L’objectif est de se mettre autour d’une table et d’apprendre à discuter sur un sujet qui leur est commun : leur religion. C’est une base de travail. Le fait que des associations soient liées à des états étrangers n’est pas en soi une faute. En revanche, si ces mêmes associations vont à l’encontre de nos lois, je pense qu’il faut les leur rappeler, et que les musulmanes et les musulmans de France, les premiers concernés, doivent les leur rappeler. Je fais confiance aux musulmanes et aux musulmans de France qui, par leur vigilance, leur éducation, leur sens critique, les comparaisons, sauront faire la part des choses. Mais mener une telle consultation n’est pas chose aisée en raison de l’interventionnisme des états et des organisations musulmanes françaises de primo-migrants essentiellement liées à leur pays d’origine. Cependant, le recours pour cette consultation aux seules organisations de migrants, s’il n’est pas corrigé rapidement, va déqualifier l’ensemble du processus, lui ôtant toute pertinence. Les organisations de jeunes musulmans de toute la France sont les seules qui inscrivent leur vocation, leurs actions et leurs pratiques dans le cadre franco-français. Elles doivent être entendues. Certaines personnalités reconnues ont effectivement été écartées. C’est regrettable.

Il y a en France une très forte demande d’enseignement de l’Islam. Devant l’absence d’un Institut d‘Etudes Islamiques digne de ce nom, des jeunes français désireux d’approfondir leurs connaissances de l’Islam se voient obliger de se rendre dans des pays comme l’Arabie Saoudite, voire le Pakistan, qui diffusent un enseignement de l’Islam rigoriste, pour ne pas dire rétrograde. En 1998, à l’initiative du ministère de l’Intérieur, un projet de création d’un grand Institut d’Etude Islamique (sous l’autorité de l’Education Nationale) était à l’étude. Ce projet, qui avait suscité de nombreux espoirs, aussi bien auprès des musulmans de France que des grands noms de l’islamologie française, a débouché sur la création d’un « minuscule » Institut d’études des sociétés du monde musulman (IESMM) qui n’a même pas pour vocation d’enseigner notamment la théologie musulmane. Sans déroger aux principes de laïcité, la France, qui compte plus 5 millions de musulmans sur son territoire, ne mérite-t-elle pas d’avoir un véritable Institut d’études Islamiques qui ne pourrait que renforcer son prestige auprès du monde arabo-musulman. Quel est votre avis sur cette question ?

Entendons-nous bien. L’islamologie est plus que jamais d’actualité. Je ne citerai pour mémoire que des grands noms traduits dans le monde entier comme Jacques Berque, Louis Massignon, René Guénon mais aussi Mohamed Arkoun, Ali Merad... De grands universitaires français reconnus dans l’univers des sciences humaines et religieuses. En ce qui concerne les études musulmanes proprement théologiques, il n’est pas du ressort de l’Etat de s’immiscer dans la création d’un tel Institut, sauf pour les parties concernant l’enseignement non religieux, comme dans les établissements théologiques des autres religions monothéistes. La balle est donc dans le camp des musulmanes et des musulmans de France, qui sont les premiers à pouvoir faire émerger un tel projet. Mais, personnellement, je n’y serai pas opposé car il y a une réelle demande, et qu’il est dangereux et incongru que des Français de confession musulmane se forment à l’étranger. Imaginons former les futurs prêtres au Vatican, parce qu’il n’y aurait pas d’Institut catholique à Paris ! Cela ne tient pas. Que ces musulmans aillent compléter leurs connaissances ou comparer des savoirs religieux à l’étranger, je peux le comprendre, mais ils doivent se former dans leur pays.

Les Palestiniens réclament depuis des années un renforcement du rôle de l’Union Européenne, dont la présence en tant que partenaire du processus de paix est jugée trop timide et peu susceptible de contrer le soutien « indéfectible » des Américains aux Israéliens. Comment comptez-vous rétablir l‘équilibre et renforcer la place de la diplomatie européenne en vue de parvenir à la paix ?

Ces derniers jours, une avancée importante a eu lieu aux Nations Unies. Vous savez comme moi qu’il n’y a pas de ministre des Affaires étrangères européen. Chaque pays d’Europe a des traditions, des intérêts diplomatiques et des approches historiques différentes. Il s’agit aujourd’hui de préparer l’avenir. A coté des solutions « traditionnelles », il serait par ailleurs opportun d’organiser l’accueil par les Etats européens d’universités d’été où collégiennes, lycéennes, étudiant-es israéliennes et palestiniennes pourraient rencontrer des collégiennes, lycéennes, étudiantes européennes. Il faut que des rencontres aient lieu loin du conflit pour apprendre à discuter plutôt qu’à s’entretuer. Regardez ce qui s’est passé entre la France et l’Allemagne : il y a eu l’Office franco-allemand de la jeunesse (OFAJ), et cela a contribué à ce que les jeunes générations dépassent des animosités vieilles de plus d’un siècle. La paix ne viendra que des Israéliennes et des Palestiniennes eux-mêmes. Il faut enfin que l’Europe propose rapidement aux Nations unies l’envoi d’une force internationale d’interposition.

Depuis 1998, l’Union européenne tient annuellement des réunions avec les 6 pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Oman, Koweït, Qatar et Emirats arabes unis). Lors de la dernière réunion, le 28 février dernier, l’Union européenne et les Etats arabes du Golfe ont affirmé leur soutien à l’initiative saoudienne de paix au Proche-Orient. D’après ce plan, la paix est impossible sans un retrait israélien des territoires occupés en 1967, (conformément à la résolution 242 de l’ONU), la fin des exécutions sommaires et la levée des restrictions imposées à l’Autorité palestinienne. Comment souhaitez-vous agir concrètement afin de susciter un changement de la politique israélienne ?

Quand il s’agit de contributions à la paix, toutes les propositions doivent être écoutées et entendues. Les Israéliennes comme les Palestiniennes ont comme base de travail les résolutions des Nations Unies : le respect du droit international est un gage pour cette région du monde comme pour d’autres. Toute solution passe, sans aucun doute, par la nécessité de disposer sur le terrain d’observateurs internationaux, à même d’aborder le conflit avec distance et neutralité. Mais le véritable changement, nous le constatons tous les jours, viendra des Israéliennes eux-mêmes. Certes, ce ne sont que des petits points, mais ils sont porteurs d’avenir. Nous nous intéressons vivement à cette question, et les responsables des Verts se rendent régulièrement sur le terrain.

Depuis 1991 et l’instauration de l’embargo imposé à l’Irak, les ONG évaluent à 1 million et demi le nombre de civils irakiens ayant péri des suites directes de cet embargo. Lors du sommet du Golfe, la position de l’Union européenne est demeurée inchangée, consistant en un appel réitéré aux autorités irakiennes à autoriser le retour des experts du désarmement de l’ONU. Au vu du caractère terriblement meurtrier de ce blocus (230 civils irakiens continuent de périr quotidiennement en raison des sanctions qui leur sont infligées) et du fait de l’improductivité de l’embargo (le Président Saddam Hussein que l’on prétendait viser par cet embargo se maintient que plus jamais au pouvoir, son joug semble même renforcé !) : n’est-il pas plus que temps de mettre un terme à l’embargo ?

Les Etats-Unis ont certainement choisi délibérément après la guerre du Golfe de ne pas éliminer Saddam Hussein. Je pense que l’embargo renforce le discours et le régime de Saddam Hussein pour qui son peuple semble être l’une de ses dernières préoccupations. Ayant lu les rapports d’ONG humanitaires qui ont travaillé en Irak, dans le Kurdistan irakien, ayant reçu en tant que député des opposants au régime de Saddam Hussein et des réfugiées irakiennes, je pense que l’embargo est un non-sens et qu’il faut le lever. Il touche en premier lieu celles et ceux qui, demain, seront l’avenir de ce pays, de possibles interlocuteurs-trices et qui nous dirons : nous mourrions de faim, de maladie et vous avez approuvé.

Les craintes de l’opinion arabe sont accrues par les avertissements réitérés du président américain Bush de procéder à des attaques imminentes à l’encontre de l’Irak. La France semble s’être désolidarisée de ces menaces. Quelle est exactement votre position concernant la crise irakienne ?

Georges W. Bush a une vision manichéenne et guerrière du monde. Ses appuis politiques et économiques sont entre autres les industries d’armement et les pétroliers. Frapper encore une fois l’Irak serait une grave erreur, d’autant plus que les conséquences et les retombées humaines, sociales, humanitaires seraient assumées en première ligne par les Européennes, et non par les Américain-es.

Les Français d’origine algérienne constituent l’une des plus importantes communautés installées en France. Aussi, la politique française vis à vis de l’Algérie intéresse-t-elle particulièrement les citoyens français d’origine algérienne. A cet égard, l’accord d’association signé le 19 décembre dernier entre l’Union européenne et l’Algérie suscite les craintes de nombreux observateurs. Cet accord conclu dans le cadre du partenariat euro-méditerrannéen visant à la création d’une zone de libre-échange économique en 2010, et qui prévoit la libéralisation de tous les secteurs de l’économie algérienne et une collaboration accrue en matière de police, a été qualifié de « catastrophique » par Amnesty International. De fait, les défenseurs des droits de l’homme y voient là un blanc seing accordé aux autorités algériennes afin de poursuivre en toute impunité la répression ordonnée contre le peuple algérien et les atteintes aux droits de l’homme au prétexte d’intensifier la lutte antiterroriste. Que répondez-vous à ces accusations ?

L’accord de partenariat euro-méditerranéen pour la création d’une zone de libre-échange vise non seulement l’Algérie, mais aussi la Tunisie et le Maroc. Il fait suite à la rencontre euro-méditerranéenne de Barcelone en 1995. Si la libéralisation de l’économie algérienne signifie concrètement liberté d’entreprendre et échanges, c’est à dire reconstruction de l’Algérie, alors je dis tant mieux. Cela permettra sans doute aux jeunes Algériennes et Algériens de mener des projets pour sortir leur pays de la crise, de créer des emplois, de donner de l’espoir. Car, si j’ai bien compris, même la liberté d’entreprendre est pour l’instant réservée à des monopoles, à des nomenklaturas et à une administration corrompue. Mais si c’est pour laminer un secteur public qui n’a pas encore acquis le sens de mission envers le public, si c’est pour paupériser une population déjà traumatisée, alors je pense que les hommes politiques européens doivent suivre ce processus de très près. Le Maghreb est trop proche de nos préoccupations pour que nous le traitions à la légère. En ce qui concerne la collaboration en matière de police, l’Europe montre là sa véritable incapacité à traiter les problèmes de fond que sont le co-développement, le transfert de technologies et le soutien aux mouvements porteurs de projets. Il est temps de s’interroger sur les raisons qui poussent les gens à fuir et à émigrer. La répression n’est pas une solution. On repousse encore plus loin les barbelés : avant c’était la frontière sud des Pyrénées, puis Gibraltar. Maintenant, c’est la lisière du Sahara. Jusqu’où irons-nous dans le ridicule sécuritaire ?

Propos recueillis par Saïd Branine& Fatiha Kaoues 

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Auteur : Saïd Branine

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