Etats-Unis-Israël, le mythe national fondateur

Les chrétiens évangéliques américains forment un actif lobby pesant sur la politique américaine. Ils sont

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lundi 21 août 2006

La relation entre les Etats-Unis et Israël ne date pas d’aujourd’hui. Celle-ci dépasse les gouvernements des deux pays pour rapprocher les deux peuples dans un imaginaire national renvoyant l’histoire de l’un à celle de l’autre. On peut résumer cette relation en adaptant à notre manière le titre d’un ouvrage de Benjamin Stora (1) : Etats-Unis-Israël : histoires parallèles, destins croisés.

Au départ, la création d’un Etat,

Qui sont ces israéliens et ces américains, venus d’horizons divers, de cultures différentes aspirant à créer un ordre conforme à leurs valeurs dans des terres qu’ils s’approprient ? Ni les juifs venus d’ailleurs, ni les puritains du Massachusetts ou les catholiques du Maryland n’ont débarqué sur des terres vierges considérées comme un don de Dieu. Mais qui est ce Dieu qui dans les rêves apparaît à ses fidèles leur promettant terre fertile, hommes libres et religion parfaite, un Dieu qui leur parlerait de la terre promise ? Terre promise, Eretz Israël, terre nouvelle ou nouveau monde, ces termes sont à l’origine de migrations massives vers des régions n’existant que dans les imaginaires populaires.

Les historiens (notamment Ilan Pappé) s’accordent généralement à dénombrer quatre facteurs à l’origine de la création de l’Etat d’Israël. Ces facteurs, nous le verrons, ne sont pas complètement différents de ceux qui ont favorisé deux siècles auparavant la naissance des Etats-Unis d’Amérique.

D’abord il y a un fort sentiment de rejet de la part des dirigeants et de la population : Un antisémitisme persistant en Europe et une dénonciation continue des protestants d’Angleterre. A la suite de ce sentiment général, survient un élément déclencheur qui provoque le départ des populations décrites. La Shoah pour les juifs, les persécutions de Jaques Premier pour ceux qu’on appellera les pélerins protestants ou les pilgrims fathers. Ces départs ne sont pas que politiques. Ils s’accompagnent dans les deux cas d’une forte conviction que Dieu leur insuffle ce départ. Le politique et le théologique se fondent l’un dans l’autre, et les conséquences de cet empiètement se font encore sentir aujourd’hui dans ces Etats qu’on à du mal à concevoir comme étant laïques.

Mais si Dieu les pousse à immigrer, il leur promet aussi une terre nouvelle dans laquelle ils pourront créer un homme nouveau. Ce dernier élément aboutit à l’idéal démocratique prôné par ces deux Etats d’avant leur création jusqu’à aujourd’hui. Le rabbin Ken Spiro soutient : « Dieu a donné à Abraham et à sa famille la Terre d’Israël comme un laboratoire où ses descendants devront créer la nation qui sera un modèle pour le monde. La Terre d’Israël est un pays exceptionnel ; il est le seul endroit sur la planète Terre où le peuple juif puisse exécuter sa mission. Une nation appelée à servir de modèle ne peut s’installer nulle part ailleurs. Aussi est-il très important de comprendre le rapport entretenu par les Juifs avec leur terre » (2) L’Amérique, foyer de l’homme libre, nation du peuple démocratique se posait aussi dès son origine comme le modèle de LA Démocratie.

La conquête, au service de l’Etat,

Le mythe de la terre sans peuple a longtemps apaisé la conscience de nombreux américains et continue aujourd’hui à alimenter celle de certains israéliens. Mais faut-il rappeler que les juifs étaient minoritaires en Palestine ? Il y avait 100.000 Juifs en Palestine au moment de la déclaration Balfour (1917) et 400.000 pendant la deuxième guerre mondiale, soit 1/3 de la population de la Palestine.

Dans ce que va devenir les Etats-Unis et ensuite Israël, des peuples sont venus, se sont emparé d’une terre déjà peuplée, lui ont donné un nouveau nom et y ont imposé leurs normes et leurs valeurs. Si la force faisait déjà le droit en 1620, date du débarquement du Mayflower, on constate que c’est toujours le cas aujourd’hui avec les Aliyahs (« montées ») successives commencées en 1878 avec la création de Petah Tikvaen, première communauté agricole juive.

Dieu, Dieu et encore Dieu,

Dans Les espaces d’Israël : Essai sur la stratégie territoriale d’Israël (3), Alain Dieckhoff identifie quatre stratégies territoriales distinctes qui auraient permis aux populations juives de s’établir puis de se maintenir en Palestine. Si les stratégies militaire, démographique, et utilitaire (avec l’occupation de l’espace économique) sont d’une importance majeure, celles-ci n’auraient pas réussi sans la mobilisation constante de ce que A. Dieckhoff qualifie de «  stratégie symbolique ou l’occupation de l’espace religieux ». L’Etat d’Israël est dans l’imaginaire des populations autant religieux que politique. Il est vrai qu’au départ le projet sioniste élaboré par Theodor Herzl n’était pas imprégné de judaïsme, mais la déclaration d’indépendance de l’Etat hébreu le définit comme un « État juif en Terre d’Israël » ce qui n’est pas dépourvu d’ambiguïté. La Terre d’Israël comme réalité physique et spirituelle prend le pas sur l’Etat d’Israël.

Aux Etats-Unis, la référence au religieux est également constante dans la construction du pays. Les pères fondateurs américains voient même une similitude de leur situation avec celle des hébreux fuyant l’Egypte : ils rapprochent leur traversée de l’Atlantique à celle des juifs traversant la mer rouge avant d’atteindre la Terre promise.

Si Thanksgiving célèbre la première moisson de ces immigrants sur le sol américain après un hiver difficile, la victoire israélienne de 1967 sur les troupes arabes est interprétée comme le signe de l’intervention de Dieu qui a voulu remettre au peuple juif l’héritage promis aux Patriarches pour le faire progresser sur le chemin de la Rédemption.

La référence au religieux donne au système de construction nationale une légitimité inviolable car elle relève du sacré. Le territoire acquiert une valeur symbolique car il se modèle sur une histoire sainte. Le projet national devient par conséquent inviolable.

Là où les destins se croisent,

Au delà de l’enjeu stratégique majeur que représente Israël pour les Etats-Unis (la création d’une puissance pro-américaine dans la zone du Proche Orient), ce qui rapproche aujourd’hui plus que jamais ces deux pays c’est la force de l’idéologie religieuse. En effet, au début des années 2000, près de 30 millions de protestants américains se disaient convaincus que les revendications en faveur du Grand Israël reposent sur « une légitimité divine fondée dans les prophéties bibliques ».

Les chrétiens évangéliques américains forment un actif lobby pesant sur la politique américaine. Ils sont convaincus que le Messie reviendra en Terre Promise après y avoir rassemblé le peuple juif. Pour ces chrétiens sionistes adeptes de la théorie du dispensationalisme (selon laquelle l’Histoire se déroule en sept phases selon un dessein divin), nous serions dans la dernière étape ou dernière dispensation marquée par le rétablissement d’Israël et le retour de Jésus-Christ. D’ou l’aide conséquente apportée par les chrétiens évangéliques à l’Etat d’Israël (financement des colonies en Cisjordanie, soutien des migrations juives, travail de lobbying intense...)

Israéliens et américains, peuples élus, puisent dans les récits bibliques et les mythes fondateurs la force de leur rapprochement. Aujourd’hui, ils s’appuient sur leurs histoires respectives afin de modeler une nouvelle vision du monde, nuisible à la paix.

Notes :

(1)Algérie, Maroc. Histoires parallèles, destins croisés, Benjamin Stora, Zellige, 2002

(2) « La Terre Promise », cours d’histoire juive numéro 5, à consulter sur lamed.fr

(3) Les espaces d’Israel : Essai sur la stratégie territoriale, Alain Dieckhoff, Paris, Presses de la FNSP, 1989

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Auteur : Aya Suleimane

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