Et maintenant, le Hamas

Dans la longue marche du mouvement national palestinien, la victoire électorale du Hamas signale la fin d’u

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lundi 27 mars 2006

Dans la longue marche du mouvement national palestinien, la victoire électorale du Hamas signale la fin d’une époque. Depuis un demi-siècle, une élite politique issue de la diaspora palestinienne présidait aux destinées d’un mouvement de libération qui s’était peu à peu émancipé de la tutelle des régimes arabes. Le courant majoritaire incarné par le Fatah a ainsi conduit l’Organisation de libération de la Palestine, progressivement, de la lutte armée contre Israël à sa reconnaissance dans le cadre des accords d’Oslo. Son chef charismatique aujourd’hui disparu, le Fatah discrédité et les islamistes majoritaires, c’est bien un nouveau cycle politique qui commence.

Etrangement, le caractère inédit de la situation semble plonger dans l’embarras la plupart des commentateurs. Comme si avec le Hamas on entrait dans un univers insoupçonné, une sorte de terra incognita propre à frapper d’obsolescence nos catégories habituelles. Comme si, en proie à la fascination qu’exerce le religieux, on oubliait la nature politique du conflit israélo-palestinien et la dramatique permanence de ses données essentielles. C’est ainsi qu’on souligne à l’envi l’exotisme culturel d’un mouvement apparemment si hostile aux valeurs occidentales, tout en faisant résolument l’impasse sur les causes de la radicalisation palestinienne.

Le séisme électoral du 25 janvier est l’aboutissement d’un long processus. Mais qui s’en souvient ? Il faudrait rappeler comment les Frères musulmans se sont implantés, à partir de la matrice égyptienne, dans les territoires palestiniens. Comment cette mouvance a d’abord délaissé au profit de l’OLP le terrain de la libération nationale pour occuper patiemment celui de l’action sociale et caritative. De quelle façon elle s’est implantée au cœur d’une société déstructurée par l’occupation militaire, tout en obtenant la mansuétude d’un occupant auquel elle déclarera bientôt une guerre sans merci.

Jusqu’en 1984, l’islamisme palestinien bénéficie d’un préjugé favorable auprès de l’administration israélienne. Il faut la découverte d’un véritable arsenal au domicile de Cheikh Yassine, puis la création du Hamas à l’occasion de la première Intifada (1987), pour que les dirigeants israéliens commencent à prendre au sérieux ce qui est pour eux une nouvelle menace. Encore espèrent-ils, pour la plupart, percevoir le bénéfice d’une division du camp adverse qui ne présente que des avantages, l’essentiel étant d’affaiblir une direction palestinienne avec laquelle on n’entend guère négocier.

Certes, un véritable renversement de situation s’est opéré en 1993 avec la signature des accords d’Oslo : une double reconnaissance d’Israël et de l’OLP qui a soulevé un espoir de paix proprement inouï après tant d’années d’affrontement. Mais encore fallait-il qu’à peine obtenue la cessation de la violence ne bénéficie pas seulement à l’occupant. La moindre des choses assurément eût été d’infliger un coup d’arrêt à la colonisation juive des territoires occupés.

Malheureusement, c’est durant le processus de paix que la croissance des colonies fut la plus spectaculaire. En négociant d’une main et en colonisant de l’autre, Israël a nourri les frustrations palestiniennes. Le processus de paix a certes mis fin à l’Intifada, mais il n’a conféré à l’Autorité palestinienne que des bribes de pouvoir. La colonisation a prospéré à l’abri de cette impuissance, transformant le processus de paix en marché de dupes.

Hostile aux accords d’Oslo, le Hamas a beau jeu de dénoncer les concessions du Fatah à un interlocuteur israélien qui n’a de cesse de rabattre les prétentions, aussi légitimes soient-elles, de l’Autorité palestinienne. Cultivant le contraste flatteur entre sa propre intransigeance et l’ambiguïté d’une OLP compromise avec l’occupant, il va toucher les dividendes de son purisme idéologique, auxquels s’ajouteront bientôt ceux d’une rectitude morale rehaussée par les rumeurs insistantes sur la corruption des cadres de l’OLP.

Ainsi c’est l’investissement du champ social, à un moment où ses rivaux s’adonnaient à la rhétorique révolutionnaire, qui a conféré à l’islamisme palestinien son premier avantage stratégique : la profonde imbrication entre sa base militante et la société palestinienne. La reconnaissance d’Israël par l’OLP et la déliquescence du nationalisme laïc lui ont procuré un deuxième avantage : la légitimation de son radicalisme face à un processus de paix transformé en marché de dupes. La destruction systématique de l’Autorité palestinienne par la droite israélienne, enfin, lui a fourni un troisième avantage stratégique : la possibilité de bâtir une force paramilitaire que personne ne pourra maîtriser.

Paradoxalement, c’est souvent avec le concours d’Israël que le Hamas a marqué des points : jusqu’à l’évacuation unilatérale et précipitée de Gaza, où les brigades du Hamas ont réitéré les cris de victoire du Hezbollah libanais au lendemain de l’évacuation israélienne. Véritable leurre destiné à l’opinion internationale et alibi pour la perpétuation du fait colonial partout ailleurs, l’abandon de ce territoire minuscule et surpeuplé est peut-être le dernier cadeau légué par Israël, sans doute involontairement, à son pire ennemi.

Dans cette montée aux extrêmes, il va sans dire que le Hamas a joué un rôle décisif. Ayant cultivé son autonomie sur la scène palestinienne, ses responsabilités en sont d’autant plus fortes. Réplique au terrorisme d’Etat de la puissance occupante, le terrorisme suicidaire initié en 1994 restera dans l’histoire comme sa contribution originale à la radicalisation du conflit : il a encouragé le durcissement de la politique israélienne, favorisé les succès électoraux de la droite nationaliste et contribué à murer la population israélienne dans un autisme collectif dont Ariel Sharon a tiré le principal bénéfice.

Loin du quiétisme religieux qui était sa marque de fabrique originelle, la nouvelle radicalité du Hamas, de plus, a exercé sur ses rivaux laïques une pression qui contribua à brouiller leur ligne politique : la création des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa et la conversion de certains militants du Fatah aux attentats-suicides, après septembre 2000, illustrent cette influence. Ce n’est pas le moindre tour de force du Hamas, dans ces furieuses années qui ont suivi le déclenchement de la deuxième Intifada, que d’avoir ainsi attiré ses rivaux sur son propre terrain.

En fait, cette hégémonie islamiste est perceptible dès la reprise des hostilités avec Israël. En témoigne clairement la focalisation symbolique de l’affrontement sur la question de Jérusalem. Cette question est au centre des négociations avortées de Camp David, en juillet 2000. Israël y propose un compromis territorial qui prévoit le maintien de sa souveraineté sur Jérusalem-Est, annexée et colonisée depuis 1980. C’est évidemment inacceptable pour Yasser Arafat qui invoque aussitôt le droit international, lequel fait obligation à Israël de mettre fin à l’occupation perpétrée depuis 1967.

Avec la question du droit au retour des réfugiés, la querelle sur Jérusalem est ainsi la pierre d’achoppement d’un processus de paix moribond que l’acharnement américain ne parvient plus à ranimer. Après la visite provocatrice d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des Mosquées, en septembre 2000, c’est l’Intifada Al-Aqsa : elle inaugure un nouveau cycle de violence où le Hamas réussit à imposer à la fois, du côté palestinien, son code lexical et son mode opératoire. Le répertoire religieux y est utilisé à satiété, et la martyrologie y prend une ampleur sans précédent.

Comme si la montée aux extrêmes se trouvait confortée par le divin, l’affrontement se nourrit alors d’une surenchère théologique : la rhétorique islamiste du sacrifice pour la Palestine réplique à la violence dévastatrice de la droite israélienne au pouvoir. Pratiquement imparable pour Israël, l’attentat-suicide traduit l’exacerbation d’un conflit qui semble puiser dans la foi son caractère inexpugnable. Simultanément, il offre un débouché symbolique aux frustrations du mouvement national palestinien, l’exaltation d’un martyr sacralisé permettant de transcender son impuissance militaire.

Mais la foi n’explique pas tout, et l’arbre du religieux ne doit pas cacher la forêt du politique : la multiplication des opérations-martyrs traduit surtout la radicalisation d’un nationalisme chauffé à blanc par des frustrations accumulées. Pour conjurer la supériorité militaire de l’Etat hébreu, elle lui oppose une violence spectaculaire qui s’affranchit des règles de la guerre ordinaire. Confrontée à un terrorisme d’Etat disposant de moyens colossaux, elle vise à équilibrer les statistiques macabres du conflit.

Dans cet affrontement sanglant avec Israël, en tout cas, le Hamas a acquis ses lettres de noblesse aux yeux d’une population démoralisée par l’occupation militaire. Il n’a pas seulement réussi à entraîner ses rivaux sur son propre terrain et à incarner, plus que tout autre, la geste de la libération nationale. Les coups que lui porte Israël, au lieu de l’affaiblir, lui confèrent l’auréole du martyr et confortent sa légitimité dans le registre qu’il a choisi, celui du sacrifice suprême pour la Palestine.

Ce qui frappe l’opinion palestinienne, c’est l’image de ce vieillard infirme, chef spirituel unanimement respecté, que l’armée d’occupation israélienne a pulvérisé en pleine rue par un missile tiré depuis un hélicoptère. Un assassinat, à l’évidence, qui confortera son prestige en lui octroyant la palme du martyr suprême, l’érigeant à titre posthume en symbole de la résistance héroïque d’un peuple démuni face à la plus puissante armée de la région.

Son hégémonie sur le mouvement national palestinien, le Hamas l’a donc conquise de haute lutte, en usant des moyens à sa disposition mais en sachant aussi s’imposer des limites. Il a toujours su éviter, par exemple, l’affrontement direct avec l’OLP. Israël s’étant employé à déréaliser l’Autorité palestinienne, et Yasser Arafat ayant finalement succombé à la maladie, le Hamas finit par se retrouver seul sur la scène. Chaos et corruption du côté du Fatah, unilatéralisme et intransigeance d’Israël : il n’en fallait pas davantage pour favoriser la traduction électorale d’une hégémonie islamiste dont on percevait les signes depuis longtemps.

Naturellement, c’est presque un euphémisme d’ajouter que les puissances occidentales ont aussi apporté leur pierre à l’édifice. Pas seulement en raison de leur incapacité permanente, partagée avec l’ensemble de la communauté internationale, à imposer l’application des résolutions de l’ONU. Mais aussi par l’attitude saugrenue qui a consisté à se féliciter de la tenue d’un scrutin démocratique en Palestine, tout en menaçant les électeurs d’une suspension de l’aide financière si jamais le résultat n’était pas conforme aux vœux des puissances tutélaires.

Le résultat des élections palestiniennes, paradoxalement, a l’immense mérite de remettre le politique sur le devant de la scène. Car quel est, derrière le lexique religieux, le programme du Hamas ? Dans son manifeste électoral, « Changement et réforme », un préambule indique que « la Palestine historique est une part de la terre arabe et islamique. Il s’agit d’un droit pour les Palestiniens qui ne peut être abandonné ». Cette formulation de l’islamité palestinienne est en retrait sur l’article 11 de la Charte du Hamas : « Le Mouvement de la résistance islamique considère que la terre de Palestine est une terre islamique confiée aux générations musulmanes jusqu’au jour du Jugement dernier ».

Sur un point aussi essentiel que le statut islamique de la Palestine, il est frappant que le document électoral renvoie allusivement à la tradition coranique sans s’y appesantir. Certes, la « Palestine historique » est explicitement mentionnée comme « une part de la terre arabe et islamique », ce qui revient à revendiquer toute la Palestine de la Méditerranée au Jourdain. Cette revendication était déjà celle de l’OLP jusqu’au tournant historique de 1988, date à laquelle cette organisation a admis la validité des résolutions onusiennes. Mais contrairement à l’OLP qui s’assignait pour tâche jusqu’en 1988 « l’élimination de l’entité sioniste », le Hamas, lui, n’évoque pas l’existence de l’Etat d’Israël et s’interdit par conséquent de prôner son élimination.

Sans prolonger l’exégèse, on voit que la radicalité affirmée du mouvement ne se déduit pas du corpus islamique. Affirmer que la Palestine est arabe et islamique ne démarque pas le Hamas, de ce point de vue, de la plupart des autres composantes du nationalisme palestinien. Egalement significative est l’invocation du droit international par le même document. Le Hamas s’engage, en effet, à « réaffirmer auprès de tous les organismes internationaux que l’occupation est illégale ainsi que tout ce qui en découle, que l’occupation est la pire forme de terrorisme et que la résistance est garantie par toutes les lois, qu’elles soient religieuses ou qu’elles proviennent du droit international ».

En se réclamant du droit international pour dénoncer l’illégalité de l’occupation, le Hamas ouvre la porte, sans l’avouer, à une reconnaissance de l’Etat d’Israël qui est l’autre volet des résolutions onusiennes. Formule purement rhétorique ? Peut-être. Mais la légalité internationale est un bloc, et l’invoquer explicitement conduit un jour ou l’autre à accepter toutes ses conséquences. Cette référence au corpus onusien, en tout cas, ébauche un alignement symbolique sur la position légaliste qui est celle de l’OLP : il est significatif que la plupart des commentateurs aient omis de le signaler.

Devant la radicalisation du conflit israélo-palestinien, la tendance naturelle est au pessimisme. Chacun est conscient qu’il n’y a pas de solution militaire, ni pour un camp ni pour l’autre. Mais rien ne dit qu’on trouvera un jour une issue politique, et le chemin pour y parvenir est particulièrement semé d’embûches. Mais cette incertitude ne dispense personne de prendre le Hamas pour ce qu’il est : un mouvement de libération nationale qui constitue désormais le principal interlocuteur, fort de sa légitimité démocratique, sur la scène palestinienne.

Jusqu’à son assassinat par un extrémiste juif, le premier ministre israélien Itzhak Rabin affirmait lutter contre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de processus de paix, et appliquer le processus de paix comme s’il n’y avait pas de terrorisme. Ariel Sharon, lui, a ruiné le processus de paix au nom de la lutte contre le terrorisme, et donné du coup à ce même terrorisme un surcroît de légitimité aux yeux d’une population palestinienne à bout de souffle. Pour quel résultat ? Israël aujourd’hui est contraint au face-à-face avec celui qu’il considère comme son pire ennemi.

Ultime paradoxe : il n’est pas inconcevable que le Hamas reconnaisse de facto un Etat d’Israël avec lequel il est condamné à entretenir des relations, aussi mauvaises soient-elles. Mieux encore, Cheikh Yassine avait proposé à Israël, dès 1995, « une trêve de longue durée » en échange de l’évacuation des territoires occupés depuis 1967. Cohérente avec l’invocation du droit international, cette offre a été réitérée par les principaux dirigeants du mouvement aussitôt après le scrutin du 25 janvier. Ce n’est certes pas la reconnaissance d’Israël : celle-ci est politiquement impossible pour le Hamas. Mais c’est l’acceptation tacite d’un partage de la Palestine historique sur la base des frontières antérieures à la guerre de 1967. C’est aussi un défi lancé à la communauté internationale, qui devra enfin faire la preuve du sérieux de ses propres résolutions après quarante ans de connivence avec Israël.

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Auteur : Bruno Guigue

Normalien, énarque, aujourd'hui professeur de philosophie, auteur de plusieurs ouvrages, dont "Aux origines du conflit israélo-arabe, l'invisible remords de l'Occident (L'Harmattan, 2002).

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