Dictionnaire étymologique des mots français venant de l’arabe, du turc et du persan

A l’occasion de la sortie du Dictionnaire étymologique des mots français venant de l’arabe, du turc et d

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jeudi 6 septembre 2007

Dictionnaire étymologique des mots français venant de l’arabe, du turc et du persan

Peut-on trouver l’origine première d’un mot ?

Voilà bien le rêve de tout étymologiste ! Hélas cela est totalement impossible sauf lorsque les mots ont été inventés pour désigner tel ou tel objet ou concept, ou lorsque celui-ci dérive du nom de son créateur, comme algorithme venant de « Al-Khawarizmi »… Et encore, même dans ce cas, on a envie de savoir d’où vient le nom du dit-créateur !

Et puis les mots ont été prononcés avant d’avoir été écrits et aucune trace orale ne peut bien sûr être retrouvée ! Alors il faut se contenter de ce que l’on a, textes ou inscriptions, et cela n’a jamais plus de 6000 ans, alors que l’espèce humaine existe depuis bien plus longtemps !

En ce qui concerne plus précisément mon dictionnaire, bien souvent je me suis trouvé en face de mots dont l’origine pouvait être d’une certaine manière arabe, mais indirectement : soit l’arabe avait été à un moment ou à un autre un médiateur, soit il était à l’origine du mot, mais celui-ci ne nous était parvenu qu’après un passage par une ou plusieurs autres langues.

Il m’a fallu également me méfier des ressemblances illusoires (rien ne dit que l’acheter français vient du mot arabe qui lui ressemble), des mots que l’on croit issus de l’arabe alors qu’ils sont empruntés au latin (ce n’est pas l’arabe kamis qui a donné le français chemise contrairement à ce qu’on peut lire dans plusieurs dictionnaires), des changements et autres évolutions de sens…

En quoi votre dictionnaire étymologique se distingue-t-il des autres ?

Il existe d’autres dictionnaires étymologiques des mots français venant de l’arabe, le tout dernier étant d’ailleurs paru en même temps que le mien. Pourtant, à y regarder d’un peu plus près, il est curieux de constater que celui-ci ne recense qu’environ 300 mots alors que j’en ai comptabilisés pour ma part environ 650 ! Ce qui est tout de même une différence importante !

La raison en est simple : j’ai voulu y intégrer les apports les plus récents à savoir les mots employés par les jeunes des banlieues ainsi que les mots utilisés par les journalistes et concernant essentiellement la géo-politique. Ces mots sont absents de tous les dictionnaires existants. Pourtant, certains sont « sortis » de leur spécificité pour accéder au langage courant : on parlera d’un critique littéraire, véritable ayatollah de la pensée, ou bien de telle actrice qu’en langage familier, on kiffe grave !

D’autre part, la quasi-totalité des dictionnaires étymologiques consacrés aux apport arabes dans la langue française ont été rédigés par des Arabes ce qui peut sembler « normal », mais pose le problème « des » langues arabes car ces Arabes sont soit originaires du Maghreb, soit originaires du Proche-Orient.

J’ai pour ma part eu la chance de résider un nombre d’années quasi-équivalent au Maghreb ainsi qu’au Proche et Moyen-Orient ce qui m’a permis (avec difficulté je dois le dire !) d’appréhender plusieurs parlers arabes et d’ouvrir ainsi le champ de mes recherches.

Le dernier élément concernant l’originalité de mon dictionnaire, ce fut ma volonté de privilégier l’aspect lexicographique : j’ai voulu écrire pour le plus grand nombre (sans jamais tomber dans la facilité) pensant que raconter des histoires pouvait être plus passionnant que de retracer une aride évolution phonétique.

Quelle est la part des langues arabes dans la constitution actuelle de la langue française ?

A côté du latin et du grec, l’apport de l’arabe paraît, bien sûr, assez maigre ! Mais il faut tout de même savoir qu’il est bien supérieur à celui du… gaulois et à peu près équivalent à celui du germain. Il faut se demander également quelle est la part de mots venant du latin médiéval qui sont, en fait, eux-mêmes issus de l’arabe. J’en ai débusqué quelques-uns au cours de mes recherches comme bourrache ou couperose…

Il est intéressant enfin de constater que les « vagues » successives de mots arabes (et/ou turc, et/ou persan) dans la langue française, sont étroitement liées à une situation géo-politique. Ainsi, lorsque la civilisation arabo-musulmane domine la Méditerranée, ce sont des termes de navigation, de commerce, des noms d’épices, de minerais, de plantes, de tissus qui viennent à nous.

Après la Renaissance, avec un Empire ottoman aux portes de l’Europe Occidentale, d’autres mots vont nous arriver, signe d’un intérêt pour ce monde, d’une envie souvent d’exotisme, d’ailleurs. Et puis, il y aura la colonisation française, et son cortège de mots populaires du Maghreb employés la plupart du temps pour déprécier l’autre, l’indigène, le mépriser ou se moquer de lui.

Enfin, aujourd’hui, comme déjà souligné, ce double mouvement : les mots de la banlieue, nouvel argot identitaire et les mots journalistiques, symboles de la relation toujours « étrange » entretenue avec l’Islam : désormais il faut nécessairement en avoir peur (de l’ayatollah aux taliban, en passant par intifada et autre hezbollah, agissant dans des pays aux femmes couvertes de hejeb, burka ou tchador) !

Votre dictionnaire bouscule-t-il quelques idées reçues sur l’origine de certains mots ?

Mes recherches, mes intuitions également, m’ont permis d’avancer de nouvelles propositions pour certains mots, essayant de contrecarrer deux tendances opposées : celle voulant à tout prix « gonfler » le nombre de mots venant de l’arabe quitte à ajouter des mots n’ayant rien à voir avec le sujet, et celle cherchant à minimiser le plus possible cet apport arabe. D’autre part, j’ai souvent usé du conditionnel lorsque mes propositions n’étaient pas certaines, espérant ainsi susciter peut-être quelque controverse, quelque étude qui me permettront d’avancer.

Je voudrais également évoquer quelques exemples comme celui du mot assassin dont tout le monde pense qu’il a pour origine l’arabe haschich, la secte dite des Assassins droguant ses combattants au haschich avant de les envoyer commettre leurs forfaits… J’ai trouvé toujours bizarre qu’une secte aussi rigoriste et réputée que celle des Ismaéliens ait appelé son bras armé « fumeurs de haschich », et pense plutôt que les Sunnites, relayés ensuite par les Chrétiens, se sont fait une joie de propager cette fausse étymologie pour dévaloriser leur concurrent idéologique !

Il semble plutôt que le mot vienne de l’arabe asas désignant un commando, une patrouille (et que l’on retrouve toujours aujourd’hui en arabe dans l’expression asas ech-churta « brigade de police ».

Je propose également une origine arabe à mafia ainsi qu’à troubadour dont l’étymologie communément admise ne me convient pas : je n’ai en effet jamais compris en quoi un troubadour avait un rapport avec le verbe « trouver » (même si c’est l’inspiration !). Je lui préfère le mot arabe tarab, signifiant « exaltation amoureuse », les troubadours ayant été souvent bien proches artistiquement de l’Andalousie médiévale.

Quels enseignements tirez-vous de la rédaction de ce dictionnaire ?

Ils sont de deux ordres : personnellement, ce fut une exaltante aventure que de se plonger aussi longtemps (plus de douze ans !) dans une histoire des mots qui me donnait parfois l’impression d’être un archéologue essayant de trouver l’origine du monde, et puis, plus généralement, j’ai eu la confirmation qu’une langue n’est jamais neutre, n’est jamais « abstraite », mais suit toujours l’histoire des hommes, leurs victoires comme leurs défaites, est toujours le reflet « concret » d’une culture (au sens large du mot).

L’esprit humain se dérobe, par définition, à l’observation scientifique, mais la langue, outil de cet esprit va nous permettre de mieux le comprendre, et les mouvements entre les langues n’est que la preuve de l’éternelle évolution de celui-ci.

Quelle a été votre plus grosse surprise ?

Elle ne fut pas à proprement parlé d’ordre étymologique, mais concerne la date d’apparition de deux mots de la même famille : musulman et islam. En effet, ils n’existent respectivement en français que depuis les XVIe et XVIIe s., soit après mille ans d’existence de cette religion à la surface de la terre ! Cela est totalement incroyable au vu des incessants contacts entre Chrétiens et Musulmans au cours des siècles, mais c’est ainsi ! Et on peut en tirer les enseignements que l’on veut !

Propos recueillis par la rédaction

Georges A. Bertrand

Docteur en Lettres et Civilisations, photographe et écrivain, Georges A. Bertrand a été longtemps chargé de mission culturelle au Maghreb ainsi qu’au Proche et Moyen-Orient, avant de se consacrer aux relations esthétiques entre les mondes musulman et occidental, du Moyen Age à nos jours, ainsi qu’au nomadisme, toujours actuel, des hommes et des formes.

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Ecrivain, photographe

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