De l’endogamie entre Média et Politique en France

Autre singularité française, la France, en seconde position derrière les Etats-Unis, représente, en la matière, le plus important vivier de transfuges du militantisme révolutionnaire vers le néo-conservatisme contemporain. Un vivier constitué essentiellement par la nouvelle génération politique de la « gauche extrême mutante ».

Forme la plus achevée de l’imbrication du journalisme au pouvoir politique, l’« embedded » a fait son apparition lors de l’invasion américaine de l’Irak, en mars 2003, mais ce phénomène a pris en France une ampleur telle qu’il constitue un cas d’école à nul autre pareil, à tout le moins au sein des grandes démocraties occidentales.

L’embedded est littéralement celui qui partage le même lit que le sujet de son reportage. Cette technique de couverture journalistique d’invention américaine a été conçue pour des « raisons de sécurité et d’efficacité ». Elle consiste à arrimer le journaliste au groupe de combat dont il est censé couvrir l’activité de manière à lui faire partager et son existence et les risques inhérents aux situations de guerre. Elle tend à établir ainsi, d’une manière subséquente, et sous couvert d’une solidarité de fait entre le guerrier et le journaliste, une censure induite entre l’acteur et son observateur.

En immersion totale avec son sujet et le combat de son colocataire du char, la capacité d’appréciation du journaliste est, de ce fait, immanquablement biaisée. Cette technique a réussi à retarder, sans totalement l’annuler, l’appréciation objective d’une politique, comme ce fut le cas lors de l’invasion américaine de l’Irak, en mars 2003.

Toutefois, l’embedded a pris en France une tournure particulière, fidèle en cela à la fameuse « exception française », revendiquée haut et fort par tous les gouvernants, sous tous les régimes, sous tous les cieux.

Le syndrome de la proximité

D’illustres personnages avaient ouvert la voie déblayant le passage entre journalisme et politique : Georges Clemenceau a été longtemps patron de presse avant d’embrasser la carrière politique, de même que Jean Jaurès a fondé en 1904 le journal l’Humanité avant de diriger le Parti Socialiste, ainsi que Jean Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud furent les co-fondateurs de l’hebdomadaire « l’Express » avant d’emprunter une brève carrière ministérielle.

Le syndrome de la proximité joue à plein entre ces deux métiers jumeaux, le journalisme et le politique, car à force d’observer la politique, les journalistes finissent par succomber à la tentation de s’engager dans le combat politique.

Mais l’endogamie à l’entame du XXI me siècle a pris une tournure nouvelle, une ampleur telle que le syndrome de proximité se décline selon un autre mode. A force de suivre au plus près les hommes politiques, les journalistes commencent par épouser leurs idées et finissent, parfois, par épouser le porteur de ses idées.

Le couplage

La scène médiatico-politique contemporaine française abonde d’ailleurs de ces couples célèbres dont les plus visibles sont Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, et Christine Ockrent (France 3), Jean Louis Borloo, ministre d’Etat et ministre du développement durable et Béatrice Schönberg (France 2), Dominique Strauss-Khan, ancien ministre des Finances et candidat à la direction du Fonds Monétaire International, et Anne Sinclair (RTL-TF1), François Baroin, ancien ministre de l’Outre mer et de l’Intérieur et Marie Drucker (France 3), auparavant, Alain Juppé (à l’époque ministre des Affaires étrangères) et Isabelle Juppé (La Croix), sans oublier les deux dernières idylles, celle de Nicolas Sarkozy du temps de l’escapade new yorkaise de son épouse Cécilia Sarkozy ainsi que celle de François Hollande, premier secrétaire du parti socialiste.

La mutation professionnelle a cédé la place à l’accouplement. Dans le nouveau cas de figure, l’activité ne change pas, mais se couple tant au niveau de la vie professionnelle et que conjugale avec un partenaire qui représente l’autre pôle du pouvoir, nourrissant par là même le procès d’une confusion des genres préjudiciable à la démocratie.

Là où Clemenceau et Jaurès changeaient la forme de leur combat dans la fidélité à leur engagement antérieur, la nouvelle génération paraît avoir emprunté un chemin différent privilégiant le plan de carrière à la fidélité aux engagements antérieurs. Le journaliste cesse d’être un observateur critique de la vie politique pour se muer par synergie, sinon en amplificateur des idées de son partenaire politique, à tout le moins en un facteur de surexposition médiatique de son compagnon de vie.

Autre singularité française, la France, en seconde position derrière les Etats-Unis, représente, en la matière, le plus important vivier de transfuges du militantisme révolutionnaire vers le néo-conservatisme contemporain. Un vivier constitué essentiellement par la nouvelle génération politique de la « gauche extrême mutante ».

Le signal avait été donné à l’époque de la guerre froide soviéto-américane (1945-1990) par Annie Kriegel, éditorialiste vedette du journal de la grande bourgeoisie française « Le Figaro », qui est ainsi passée de l’Ultra-stalinisme et à l’Ultra-sionisme, sans le moindre sas de décompression.

Son neveu par alliance, Alexandre Adler, empruntera le même cheminement intellectuel, vingt ans plus tard, allant jusqu’à lui succéder à son poste au sein du même journal, payant son dû en forgeant le concept de « fascislamisme », comme équivalent contemporain, dans l’ordre de la stigmatisation, de l’expression « Juif bolchevique » de l’époque de la guerre froide.

L’épouse de ce dernier, la philosophe Blandine Kriegel, fille du militant communiste Maurice Valrimont Kriegel, une des figures de la Résistance Française, occupera, elle, les fonctions de conseiller pour les « Droits de l’Homme » du président Jacques Chirac, un homme dont les démêlés avec la justice ont pollué ses douze années de mandature présidentielle (1995-2007).

D’autres figures de la gauche intellectuelle, tels le philosophe André Glusksman, le cinéaste Romain Goupil ou le journaliste Franz-Olivier Giesbert (ancien de la revue de gauche « Le Nouvel Observateur »), relèvent de cette mouvance sans compter les nouveaux transfuges ministériels tels Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement Sarkozy ou encore Georges-Marc Benamou, ancien confident du président socialiste François Mitterrand, propulsé, sans coup férir, conseiller du nouveau chef de la droite française, le président Nicolas Sarkozy.

Tous, à l’unisson, se réclament du « Sarkozysme de gauche », un néologisme qui retentit comme un « borborygme » politique qui masque mal leur reniement.

Deux autres journalistes ont été promus à des postes politiques par le président Sarkozy sans qu’il ait été possible d’établir si ces promotions, si tant est il s’agit effectivement d’une promotion, constituent la reconnaissance d’un talent ou une marque de gratitude à l’égard des bénéficiaires.

Mme Myriam Levy, qui avait couvert pour le compte critique du Figaro la campagne de la candidate socialiste Ségolène Royal, a été ainsi nommée conseiller de presse du nouveau premier ministre François Fillon, alors que Mme Cathérine Pégard, qui enquêtait, elle, sur les raisons de l’abstention de Mme Cecilia Sarkozy, au 2me tour des élections présidentielles, s’est vue proposer le poste de conseiller politique du Chef de l’Etat, sans que les résultats de son enquête n’aient jamais été publiés.

Ces nominations ont relancé le climat de suspicion vis-à-vis de la presse et des journalistes politiques en particulier en raison de leurs liens supposés avec le pouvoir. L’exemple, il est vrai, avait été donné par le pourfendeur de la « fracture sociale » le président Jacques Chirac, dont l’épouse avait pour conseiller de presse, Anne-Isabelle Barrère Nahmias, la propre épouse du Directeur de l’information de TF1, la plus grande chaîne télévisuelle d’Europe, par ailleurs producteur de l’opération caritatives « les pièces jaunes », parrainée par la Première Dame de France, Bernadette Chirac.

La dernière promotion de la Légion d’Honneur du 14 juillet 2007, la première du quinquennat Sarkozy, a d’ailleurs donné lieu à un véritable feu d’artifice de lauréats médiatiques : Nonce Paoloni, nouveau PDG de TF1 et embaucheur de Laurent Solly, ancien chef de l’équipe de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, Philippe Bodillon, Directeur général de France-télévisions, Elise Lucet, présentatrice du journal de France 2, Francis Morel (Le Figaro), Patrick Buisson et Eric Revel (LCI) et Christine Ockrent figurent notamment parmi les distingués.


En France, un maillage dense lie les grands groupes industriels adossés aux marchés publics de l’Etat au personnel politique passé ou présent, accréditant l’idée d’une oligarchie.

Sans pouvoir établir de manière formelle un lien de causalité, ces grands groupes se sont emparés en moins d’une décennie, au début du XXI me siècle, de la plupart des gros vecteurs français : Bouygues (Bâtiments et téléphonies) de TF1- LCI, première chaîne de télévision en Europe, privatisée en 1988 par le gouvernement de Jacques Chirac pour une somme dérisoire.


Arnaud Lagardère (missiles et électronique) détient Radio Europe 1, le journal Le Monde (20%), la revue Paris Match et le Journal de Dimanche, ainsi que d’un important lot de maisons d’édition. Lagardère Active, pôle médias du groupe Lagardère, a acquis le 29 août l’acquisition de l’agence de marketing en ligne Nextedia. Le montant initial de la transaction est de 50 millions d’euros, mais pourrait atteindre 100 millions d’euros par versements complémentaires en 2011 et 2013 si les objectifs de résultats sont atteints. Nextedia compte 300 salariés.

Elle a réalisé une marge brute de 9,7 millions d’euros en 2006.

Dassault (aviation) est, lui, propriétaire du journal de la grande bourgeoisie (Le Figaro) et de la Revue « Jours de France ». La Compagnie Lyonnaise des Eaux est propriétaire de la chaîne de TV M6, le groupe de luxe Pinault de l’hebdomadaire « Le Point » et de l’Institut de sondage Ipsos (Jean Marc Lech). La Famille Rothschild, elle, contrôle le quotidien « Libération » (Edouard de Rothschild), et, l’Institut de sondage BVA (Edmond de Rothschild).

Quant au financier Vincent Bolloré, une des plus grosses fortunes de France, il contrôle la chaîne télé « Direct TV », un journal gratuit en co-édition avec « Le Monde » « Matin plus », la firme Havas, une des grosses entreprises publicitaires d’Europe, ainsi qu’un institut de sondage, CSA. M. Bolloré, qui contrôle 31 pour cent du groupe Havas, devrait être nommé, début octobre, administrateur de Médiamétrie, l’Institut de mesure d’audience de la radio, de la télévision et d’Internet qui joue un rôle clé dans la répartition des investissements publicitaires dans l’audiovisuel.

Nicolas Sarkozy résume mieux que quiconque ce tourbillon politico-médiatique : Martin Bouygues, est à la fois son témoin de mariage et le parrain de son fils puîné Louis, Arnaud Lagardère, son « frère », Vincent Bolloré, son voyagiste attitré, Nicolas Beytout (Le Figaro) et Franz-Olivier Giesbert (Le Point), les chantres de son épopée.

Bien mieux, afin de se prémunir contre les aléas du politique, ces grands groupes industriels se sont constitués un sas de sécurité, recrutant abondamment dans le vivier politique de la République :

Martin Bouygues, le parrain et le témoin, a consenti à l’embauche « à l’insu de son plein gré » depuis l’Elysée de Laurent Solly, ancien membre de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy, recruté comme membre de la direction du groupe TFI. Arnaud Lagardère, le « frère », compte parmi ses collaboratrices une brochette de prestigieuses personnalités dont notamment Mme Isabelle Juppé, épouse du Maire de Bordeaux, Anne Marie Couderc, ancien ministre du gouvernement Alain Juppé (1995-1997) et Frédérique Bredin, ancien ministre socialiste.

Vincent Bolloré s’est doté de ce qui peut paraître sinon comme un véritable bouclier juridique et politique (1), à tout le moins comme un sas de sécurité

Juridique : le groupe Bolloré compte par ses membres Dominique Roux, père de Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur, Adeline le Mesle, épouse du Procureur Général de Paris Laurent Le Mesle, et Marie Annick Darmaillac, épouse de Jean Louis Nadal, Procureur Général près la Cour de Cassation.

Politique : Deux anciens ministres de droite, Michel Giraud et Michel Roussin, ancien directeur de Cabinet du Directeur de la DGSE (le renseignement extérieur) et ancien ministre de la coopération, ainsi qu’un ancien ministre de gauche Jean Glavany, l’ancien porte-parole de campagne du candidat socialiste à la présidentielle 2002, le premier ministre Lionel Jospin.

Mieux : Martin Bouygues (affaire du logiciel Drapo), Bernard Arnault (LVMH-Louis Vitton Moêt Hennessy), François Pineau (Pineau Printemps Redoute), entente illicite sur les prix de la parfumerie), Didier Quillet (anciennement France-Télécom, désormais Lagardère Médias) ont tous été condamnés en 2005 et 2006 par le conseil de la concurrence à de lourdes amendes de l’ordre de 45 millions d’euros pour « pratiques collusives et abus de position dominante », sans que nul dans la presse qu’ils détiennent n’ait songé à mentionner ce cas de ces patrons délinquants, dont certains sont d’ailleurs des multirécidivistes (2).

La fronde journalistique qui s’est développée, en juillet 2007, à l’annonce du projet de rachat du journal « Les Echos » par l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault, est rétrospectivement apparue, non comme une révolte contre les atteintes à la liberté de la presse, mais comme le sursaut tardif d’une longue léthargie déontologique.

Une réaction corporatiste qui est pourtant demeurée complètement anesthésiée au moment de l’éviction d’Alain Genestar, Directeur de Paris Match, coupable d’avoir publié un reportage sur la fugue newyorkaise de Cécilia Sarkozy, ou encore lors de l’interdiction de la parution d’une biographie non autorisée sur cette même personne, à l’époque épouse réconciliée du candidat de la droite aux élections présidentielles françaises, ou enfin lors de la censure d’un article sur l’abstention de la future « Première Dame de France » à l’occasion du deuxième tour des élections présidentielles françaises de 2007.

La rupture prônée par Nicolas Sarkozy apparaît en fin de compte comme une amplification caricaturale des corrosives dérives de l’ère chiraquienne, dont la presse en a été longtemps complice par son long silence, qui expliquerait pour une large part le discrédit qui frappe en France tant le journalisme que le politique, que le journalisme politique.

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Notes :

1-« Chères épouses », cf Le Canard enchaîné du 16 mai 2007 page 4

2-« Des patrons multirécidivistes au tableau de chasse de Bercy », cf Le Canard enchaîné du 25 juillet 2007 page3

A titre informatif ci-joint un tableau récapitulatif des salaires des professionnels des médias pour l’année 2006 :

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Auteur : René Naba

 Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants: "Média et Démocraitie, La captation de l'imaginaire un enjeu du XXI me siècle", Golias Novembre 2012 -"Erhal (dégage), La  France face aux rebelles arabes" Golias Novembre 2011- "Les révolutions arabes ou la malédiction de Camp David" Editions Bachari Mai 2011- "Hariri de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres" - Harmattan Janvier 2011 -«Liban: Chroniques d’un pays en sursis » (Éditions du Cygne) - «Aux origines de la tragédie arabe”, Editions Bachari 2006 - ”Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002. «Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen» (Harmattan 1998)- “De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde”, Editions l’Harmattan Mai 2009 - L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres; L'Islam otage du wahhabisme" Golias Automne 2013: www.renenaba.com

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