Bagdad, ville en état de siège

Notre correspondant en Irak fait le point sur la situation politique et économique dans ce pays à quelques

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mardi 4 janvier 2005

Bagdad, ville en état de siège

L’invasion de l’Irak par les troupes de la "coalition" a entraîné la chute du régime de Saddam Hussein le 9 avril 2003. Le Président américain Georges W. Bush a déclaré peu après que les opérations de combat étaient terminées sur le territoire Irakien. Cependant une résistance armée s’est très rapidement organisée et développée entraînant des pertes quasi quotidiennes au sein des troupes américaines qualifiées par ailleurs de troupes "d’occupation". La situation générale s’est alors dégradée à un tel point, qu’aujourd’hui, aucun spécialiste ne se risquerait à un pronostic concernant l’avenir de cette région du monde.

Une situation économique désastreuse :

Une seule usine de production alimente la ville de Bagdad en énergie électrique. Celle-ci devrait normalement fournir deux heures de courant toutes les quatre heures. En pratique elle ne produit que deux heures par jour. Les bagdadis ont donc été obligés de s’équiper en groupes électrogènes. La vie quotidienne est rythmée par la mise en oeuvre, la réparation ou l’alimentation en carburant de ces groupes. Cependant la pénurie de carburant complique les approvisionnements et favorise l’épanouissement du marché noir. Les prix se sont envolés. Le prix officiel du litre de carburant est de 20 dinars irakiens alors qu’au marché noir il atteint les 1000 dinars. Il est ainsi paradoxal de constater que le pays qui possède les ressources pétrolières parmi les plus importantes au niveau mondial, ne satisfait pas ses besoins en ce domaine !!!

Les files de voitures s’allongent à l’approche des stations de carburants et les conducteurs doivent parfois attendre plusieurs heures pour faire le plein de leur véhicule.

Une insécurité permanente

Les troupes US ont perdu plus de 1000 soldats en action de combat depuis la fin officielle de ces derniers, annoncée par Georges W. Bush en mai 2003. Mais les soldats américains ne sont pas les seules victimes de cette guerre qui ne veut pas dire son nom. Les forces de sécurités irakiennes, policières et militaires de la garde nationale subissent des attaques quotidiennes de la part de la rébellion. Les forces irakiennes entraînées et équipées par les américains ne sont en réalité pas encore opérationnelles. Les jeunes recrues ne sont pas formées et les équipements font cruellement défaut. Le salaire moyen d’un policier est de 160$ mensuel alors que ceux-ci risquent leur vie à chaque instant. Les américains placent en effet les unités irakiennes en première ligne, s’évitant ainsi des pertes toujours mal vues par l’opinion publique américaine et favorisant de même une guerre irako-irakienne dont ils sont les spectateurs.

Les opérations de la résistance irakienne font également de très nombreuses victimes parmi la population civile. La menace la plus redoutée est celle des attaques suicides à la voiture piégée. Mais les tirs de mortiers ou de roquettes sont également fréquents à Bagdad. Enfin la peur de l’enlèvement est certainement celle qui traumatise le plus les irakiens.

La terreur a modifié les habitudes de vie. A la tombée de la nuit, les rues de Bagdad se vident. Les déplacements s’accompagnent de nombreuses précautions. Le gouvernement intérimaire a instauré l’état d’urgence jusqu’aux élections prévues normalement le 30 janvier 2005. Un couvre feu est instauré a partir de 23h00.

Comportement des troupes d’occupation :

Les hélicoptères de combat survolent à très basse altitude les quartiers de Bagdad. Les soldats qu’ils transportent semblent parfois assis les jambes pendant dans le vide. Ce geste est considéré comme une insulte par les populations survolées. Les patrouilles de véhicules blindés sillonnent la ville à vive allure pointant leurs armes dans toutes les directions. Les Gi’s sont visiblement nerveux. Les conducteurs irakiens évitent soigneusement de s’approcher trop prés des véhicules américains car ces derniers sont réputés pour avoir "la gâchette facile". Les quartiers généraux US et les administrations du gouvernement du premier ministre Iyad Alawi se sont retranchés derrières les protections en béton qui ceinturent désormais la "zone verte" pour se protéger des attaques suicides à la voiture piégée.

L’attitude des troupes US en Irak tend à creuser le fossé entre le monde Musulman en général et les Etats-Unis. S’il n’existe pas comme le pense Huntington, une guerre des civilisations entre l’Occident et ce qu’il englobe sous le dénominateur commun de monde musulman, le comportement sur le terrain des soldats US est le signe flagrant du fossé considérable qui existe entre la culture arabe et "l’american way of life". On ne peut en effet pas encore parler de Culture pour un pays qui possède à peine 200 ans d’histoire par rapport au berceau de la civilisation que constitue la Mésopotamie. La communication entre les soldats US et la population irakienne semble totalement impossible.

L’ensemble de la population irakienne, toutes confessions confondues (chiites, sunnites, religieux, nationalistes, baathistes,...) considère les troupes de la "coalition internationale" comme des troupes d’occupation qui doivent quitter le pays de grés ou de force et le plus rapidement possible.

De plus, les troupes américaines ont multiplié les fautes graves comme les sévices sur les prisonniers d’Abu Gharaib ou l’exécution de combattants blessés dans une mosquée de Faluja. Ces bavures très largement diffusées par les chaînes satellitaires ont exacerbé le sentiment anti-américains de toute la population jusqu’au point de non retour.

Des élections incertaines :

Les prochaines élections prévues normalement le 30 janvier 2005 seront les premières élections libres multipartites que connaîtra l’Irak depuis environ 50 ans. Ce scrutin doit permettre aux irakiens d’élire les 275 membres de l’assemblée nationale transitoire chargée de rédiger la future constitution. La campagne électorale a débutée officiellement le 20 décembre 2004 avec la clôture du dépôt des listes électorales. Ce ne sont pas moins de 6400 candidats répartis sur environ une centaine de listes qui vont s’affronter pour tenter de convaincre les électeurs. 66 d’entre elles sont des listes de partis politiques, 25 listes regroupent des personnalités indépendantes et 9 listes sont des listes de coalition.

Les partis politiques les plus importants du courant Chiite se sont regroupés au sein d’une coalition dirigée par Abd Al Aziz Al Hakim et soutenue par l’ayatollah Ali Al Sistani, la plus haute autorité religieuse Chiite du pays. Les chiites qui représentent environ 60% de la population irakienne n’ont pourtant jamais eu le pouvoir politique en Irak. Ils semblent bien décidés à ne pas laisser passer la chance historique qui se présente à eux. Cependant les Etats-Unis et les états du Golfe Persique ne verraient pas d’un très bon œil l’instauration d’un pouvoir chiite à Bagdad.

La communauté Sunnite représente 20% de la population. Sentant le pouvoir lui échapper, elle s’est radicalisée depuis quelques mois. Le comité des Oulémas a ainsi appelé au boycott des élections. Seuls le rassemblement des démocrates indépendants avec 70 candidats et le Parti National Démocrate avec 12 candidats semblent vouloir se présenter aux élections du 30 janvier. Le parti islamique conduit par Mushin Abd Al Hamid s’est en effet retiré du processus électoral le 28 décembre, estimant que les conditions de sécurité n’étaient pas réunies pour la réalisation d’élections le 30 janvier prochain.

La résistance armée qui est désormais le fait de groupes sunnites (baathistes, salafistes,..) depuis que le mouvement chiite de Moqutada Al Sadr a déposé les armes, menace de perturber très fortement le déroulement des élections. Une dizaine de membres de la commission électorale ont déjà été assassinés ces deux dernières semaines. Les attaques suicides et les tirs de mortiers semblent s’intensifier depuis le début de la campagne électorale qui est d’ailleurs totalement inexistante.

Les Kurdes quant à eux, déjà forts d’un statut particulier de région autonome, ont formé une coalition et ont de bonnes chances de faire un excellent score aux élections législatives.

Les élections aux conseils des 18 provinces Irakiennes se dérouleront également le 30 janvier 2005. Ces élections verront s"affronter 7850 candidats répartis en 382 listes.

Les kurdes devront également élire les membres de leur parlement autonome. 598 candidats se présentent à ces élections en 12 partis politiques et deux listes de coalition.

Le climat d’insécurité actuel devrait normalement s’aggraver à l’approche de la date des élections. Il semble pourtant déjà difficilement réalisable d’organiser des élections démocratiques dans ces conditions. Si les élections sont vraiment tenues à la date prévue, il apparaît évident, que le résultat quel qu’il soit sera contesté par l’une ou l’autre partie de la population irakienne.

Une liberté d’expression retrouvée :

Malgré le chaos qui règne désormais en Irak et tous les problèmes quotidiens que doivent affronter les habitants, ceux-ci sont unanimes pour se féliciter de la liberté d’expression retrouvée. Le gouvernement peut être ouvertement critiqué sans crainte de se retrouver en prison pour délit d’opinion politique. Saddam Hussein avait en effet assis son pouvoir sur un réseau étroit de services de renseignements qui avait infiltré tous les niveaux de la société irakienne. Les irakiens sont désormais libres de s’exprimer. Malheureusement, les intérêts en jeu dans cette région du monde ne laissent que peu d’espoir au développement d’une démocratie juste et équilibrée dans un pays en paix. Les irakiens sont désormais libres de clamer leur désaccord avec le gouvernement mis en place par les américains. Ils ne trouvent plus face à eux la répression du régime dictatorial de Saddam, mais l’arrogance et l’ignorance de la puissance américaine.

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