Algérie : la révolte sociale s’étend aux salariés de Sonatrach dans le Sahara

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mardi 15 mars 2011

Algérie : la révolte sociale s’étend aux salariés de Sonatrach dans le Sahara

Alors que les révoltes du « printemps arabe » se multiplient depuis janvier 2011 de façon spectaculaire au Maghreb et au Machrek, l’Algérie semble rester en retrait. Certes, depuis plusieurs années, les émeutes populaires y sont devenues quasi quotidiennes, dans toutes les wilayas (départements) : pour l’accès au logement ou à l’emploi, contre le délabrement des infrastructures, contre la hogra (mépris) des autorités. Certes, les actes de désespoir se multiplient, comme les dizaines de tentatives d’immolation par le feu constatées depuis l’acte tragique du jeune Tunisien Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, à l’origine de la « révolution populaire ». Mais rien de comparable aux immenses manifestations de Tunis ou du Caire, qui ont contraint les despotes Ben Ali et Moubarak à la démission, ou au soulèvement de la population libyenne contre le tyran Mouammar Kadhafi et aux révoltes massives du Yémen et de Bahreïn.

L’exemple mobilisateur des syndicats autonomes

Depuis février 2011, les tentatives de mobilisation de la nouvelle Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), mêlant militants sincères et représentants de partis politiques de pacotille, n’ont eu qu’un écho populaire fort limité. Elles ont été méthodiquement et facilement réprimées par les chefs de la police politique (DRS), seuls vrais détenteurs du pouvoir. Et l’alliance improbable qui présidait à cette initiative a rapidement éclaté, les militants des droits de l’homme (représentés par Ligue algérienne de défense des droits de l’homme que préside Me Bouchachi) et les syndicats autonomes de la fonction publique reprenant à juste titre leur liberté d’action.

Car ce sombre tableau ne doit pas occulter une autre réalité : les permanentes manipulations et entreprises de désinformation du DRS ne parviennent pas à briser l’efficacité, encore fort mal reconnue par les médias, du travail opiniâtre des syndicats autonomes. Depuis une dizaine d’années, ces syndicats (aux premiers rangs desquels le SNAPAP) sont devenus progressivement la principale force organisée de contestation du pouvoir du régime militaire algérien – un « régime militaire » en effet, car le président Abdelaziz Bouteflika n’est, depuis son élection frauduleuse en 1999, qu’une marionnette assumant la façade d’un pouvoir contrôlé en réalité par le général Mohamed « Tewfik » Médiène, le chef du DRS depuis plus de vingt ans.

Dans l’enseignement et le secteur de la santé, en particulier, les syndicats autonomes ont conduit ces dernières années de nombreuses grèves, souvent d’une grande ampleur, pour faire valoir les droits des travailleurs, à commencer par celui d’un salaire digne. S’ils ont ainsi pu arracher des concessions parfois significatives, celles-ci restent loin du compte et ils restent en permanence l’objet de la répression et du harcèlement du pouvoir (voir à ce sujet l’article du CISA de novembre 2009 : « Entre répression et manipulations : le courageux combat des syndicats autonomes algériens »).

Aujourd’hui, le SNAPAP apporte son soutien et ses moyens à l’organisation de deux mouvements de contestation originaux dans le pays, mouvements issus d’une jeunesse complètement précarisée. D’une part, celui des étudiants qui renient les organisations fantoches déjà existantes et se constituent depuis février 2011 en une coordination autonome visant à dénoncer les conditions d’étude et l’absence totale de débouchés. D’autre part, celui des jeunes chômeurs, qui s’organisent de la même façon et multiplient les rassemblements, dans le cadre du Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC), récemment créé avec le plein soutien des autonomes.

Le CISA tient donc à réaffirmer sa pleine solidarité avec ces combats courageux. Mais aussi à souligner leur importance majeure dans une société algérienne où restent si rares les mouvements indépendants et organisés, à même de mieux structurer les mille formes de révolte contre un pouvoir utilisant les pires manipulations pour les détruire.

La révolte des travailleurs pétroliers du Sahara

Et c’est pourquoi le CISA tient également à souligner l’événement majeur que constitue la récente mobilisation des travailleurs de la Sonatrach, la société nationale d’exploitation des hydrocarbures, dans les zones sahariennes où sont extraits le gaz et le pétrole, les principales richesses du pays (98 % des exportations et 60 % du budget de l’État). Jusqu’alors, les multiples sites d’exploitation, gérés par la Sonatrach avec des firmes multinationales américaines et européennes, étaient depuis des décennies autant de zones de non-droit social et syndical, où les travailleurs algériens subissent des conditions de travail particulièrement éprouvantes, pour des salaires d’une insigne faiblesse.

Les militants des syndicats autonomes de la fonction publique, dont l’exemple a clairement inspiré cette mobilisation, nous ont communiqué à ce sujet des informations, reprises par certains journaux algériens, dont nous tenons ici à faire état.

Ainsi, le jeudi 3 mars, plus d’un millier de travailleurs du grand site gazier de Hassi R’mel se sont rassemblés devant la direction régionale de Sonatrach (voir ci-joint leur lettre de revendication adressée au P-DG de la société). Ils réclament une augmentation de 100 % du salaire de base et une revalorisation de l’indemnité de zone et des conditions de vie (IZCV), qui reste calculée sur la base d’un salaire minimum mensuel de 6 800 dinars, alors que celui-ci est de 15 000 dinars (soit 150 euros, niveau lui-même ridiculement faible au regard du coût de la vie). Idem pour la « prime de nuisance », d’un niveau dérisoire (800 à 2 400 dinars par mois) et l’« indemnité de travail posté », alors que les pétroliers travaillent chaque jour dans des conditions dangereuses.

Les militants syndicaux indépendants ont distribué aux travailleurs de Sonatrach un appel à la mobilisation, intitulé « Halte à la hogra », qui affirme notamment : « Au moment où tous les secteurs d’activité connaissent des augmentations de salaires conséquentes, les décideurs de l’entreprise Sonatrach continuent d’ignorer les préoccupations majeures de leurs travailleurs en affichant un mépris et un silence absolu en complicité avec le syndicat national [l’UGTA]. Ce dernier s’est désinvesti de ses prérogatives, en priorisant leurs intérêts et privilèges au détriment des droits légitimes des travailleurs. » « Pour l’heure, nous lançons un avertissement à la direction, a expliqué à la presse algérienne l’un des dirigeants du mouvement. Mais si les responsables à Alger continuent de faire la sourde oreille, nous décréterons une grève de la faim générale. C’est la seule manière qui nous reste pour se faire entendre. »

Les cadres de Sonatrach travaillant dans les zones sahariennes ne sont pas en reste. Ils ont commencé à se mobiliser sur plusieurs sites, comme sur la base de vie de Stah à In Aménas (Illizi), où un syndicaliste « autonome » a déclaré : « Nous avons un salaire minable comparativement à celui des expatriés. Nous avons le même travail, mais nous, Algériens, sommes payés à 500 euros [par mois], tandis que les salaires des expatriés atteignent parfois les 10 000 euros. » Et un autre de préciser : « Nous assistons ces dernières années à l’aggravation de certains maux à l’instar du stress. Nous avons 40 % de nos effectifs qui souffrent de maladies chroniques, un chiffre qui est très sensible à mon avis. Il y a surtout des diabétiques, des hypertendus et des cardiaques. Après vingt à vingt-cinq ans de travail dans un milieu aussi stressant, il y en a peu qui peuvent sortir indemnes. »

Cette révolte et ces mobilisations sont sans doute moins spectaculaires que celles qui bouleversent depuis trois mois une bonne partie des pays arabes. Mais elles sont sans précédent à cette échelle et concernent le cœur même de l’économie algérienne, les hydrocarbures, qui est aussi celui d’un pouvoir ayant accaparé ces richesses sur le dos du peuple et qui est prêt à tout pour les conserver.

C’est sans doute dans le Sahara, plus que dans les maigres manifestations de rue algéroises, sujettes à toutes les manipulations du DRS, que germe aujourd’hui le vrai vent de colère qui peut menacer le pouvoir des généraux d’Alger. Et c’est pourquoi le CISA entend faire connaître ces luttes encore si peu médiatisées et appelle toutes les organisations syndicales européennes à exprimer leur solidarité active avec les travail-leurs de la Sonatrach et les syndicats autonomes algériens.

Comité international de soutien au syndicalisme autonome algérien

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Auteur : Le CISA

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