Tunisie: assassinat de l’opposant Mohamed Brahmi: A qui profite le crime ?

L’assassinat de Mohamed Brahmi, comme l’assassinat de Chokri Belaid qui l’a précédé, constitue un crime abject et inadmissible. Quels que soient les mobiles des assassins, l’Etat tunisien reste le premier et le dernier responsable de la sécurité de ses citoyens.

 Tunisie: assassinat de l’opposant Mohamed Brahmi:  A qui profite le crime ?

L’opposant tunisien, Mohamed Brahmi, coordinateur du Mouvement du peuple (nassérien progressiste) et député à l’Assemblée nationale constituante, élu dans la circonscription emblématique de Sidi Bouzid d’où est parti, le 17 décembre 2010, le mouvement populaire qui culminera dans le renversement du régime autoritaire et corrompu de Ben Ali, a été assassiné de plusieurs balles devant son domicile à Ariana. C’est le second assassinat après celui qui a frappé Chokri Belaid, avocat et dirigeant du Front populaire. Le modus operandi des deux assassinats est étrangement le même : selon des témoins, les tueurs au nombre de deux circulaient à moto et n’ont laissé aucune chance à leur victime.

En désaccord avec la direction de son parti qu’il accuse de s’être trop lié au pouvoir de la Troïka, Mohamed Brahmi aurait rejoint individuellement le Front populaire (opposition de gauche). Ce fait n’a pas manqué d’être utilisé par certaines voix qui cherchent à pointer du doigt les islamistes d’Ennahda. Si ces derniers ne sont pas directement accusés d’avoir fomenté ces assassinats, le gouvernement qu’ils dirigent et, plus particulièrement le ministère de l’intérieur,  sont mis à l’index pour leur passivité et leur incapacité à protéger les dirigeants de l’opposition. Le manque de transparence dans l’enquête diligentée par la police et la Justice dans l’affaire de l’assassinat de Chokri Belaid a fini par aggraver la suspicion et la méfiance qui s’est installée entre le pouvoir de la Troïka et l’opposition.

L’assassinat de Mohamed Brahmi, comme l’assassinat de Chokri Belaid qui l’a précédé, constitue un crime abject et inadmissible. Quels que soient les mobiles des assassins, l’Etat tunisien reste le premier et le dernier responsable de la sécurité de ses citoyens. Tout doit être mis en œuvre pour identifier et arrêter les commanditaires et les exécutants de ces crimes innommables.

Mais l’émotion légitime que suscite pareil acte ne doit pas désarmer la raison et l’intelligence. Dans pareilles circonstances, les clivages idéologiques que certains cherchent à monter en épingle devraient laisser une place à l’analyse politique. La question qui mérite d’être posée aujourd’hui est : à qui profite le crime ? Il serait puéril de croire un seul instant que les partisans de l’Ancien régime, qui n’ont pas perdu toutes leurs positions au sein de l’Administration et des services de sécurité sans parler de leurs soutiens parmi les familles de l’oligarchie tunisienne, allaient baisser les bras sans tenter de revenir par tous les moyens au pouvoir. Se débarrasser des représentants les plus honnis de l’ancien régime est une chose. Se débarrasser du régime lui-même et de ses pratiques scélérates en est une autre. Il est encore plus difficile de réussir la transition démocratique dans un contexte économique et social dépressif.

Les difficultés de la transition démocratique auxquelles s’ajoutent les faibles performances en matière de gouvernance économique et sociale du gouvernement de la Troïka ne sont guère favorables au dialogue entre les partis de la coalition gouvernementale et l’opposition de gauche. Pourtant, ce dialogue est aujourd’hui plus que jamais nécessaire si les uns et les autres ne veulent pas que les représentants –encore nombreux- de l’ancien régime profitent du chaos pour revenir en force en « sauveurs » à travers les habits rapiécés de « Nida Tounès » du dinosaure politique Béji Caid Essebsi qui n’hésite pas à jouer la partition de la « laïcité » pour s’assurer le soutien des chancelleries occidentales.

Est-ce un hasard si l’assassinat de Mohamed Brahmi est survenu dans un contexte de tension politique extrême marqué notamment par l’émergence d’un mouvement « Tamarrod » sur le modèle de son homonyme égyptien ? Ce mouvement prétend avoir déjà réuni plus de 300 000 signatures pour la destitution du président et de l’assemblée. La tentation de suivre l’exemple égyptien- dans lequel une coalition hétéroclite vient de livrer le pays à une junte militaire au risque de le précipiter dans une effroyable guerre civile- est grande surtout que les conditions régionales et internationales semblent s’y prêter.

Cependant, si elle est reprise par l’opposition de gauche en Tunisie, la tentation de « copier-coller » la triste expérience égyptienne risque dans les conditions politiques actuelles de transformer l’opposition de gauche tunisienne en instrument entre les mains de l’ancienne oligarchie qui ne désespère pas de reprendre les rênes du pouvoir, surtout qu’elle n’a guère été touchée dans ses positions économiques et sociales les plus solides.

  

Il n’est nul besoin d’être sorcier pour deviner que l’assassinat de Mohamed Brahmi, comme l’assassinat de Chokri Belaid hier, est une provocation visant à électrifier le climat social et à saboter la transition démocratique.  La colère populaire qui s’est exprimée à la suite de cet assassinat est légitime et compréhensible mais elle ne saurait faire oublier la maturité des larges secteurs populaires qui refusent de tomber dans la provocation et la violence. Le président de l’Assemblée nationale constituante a décrété une journée de deuil national, transformée à l’occasion par les travailleurs en journée de grève générale.

Appeler à la neutralité du gouvernement ou à la formation d’un gouvernement d’union nationale comme l’a fait le dirigeant du Front populaire, Hamma Hammami, n’est pas déplacé dans le contexte actuel. En revanche, il n’est pas dit que l’appel à la « désobéissance civile jusqu’à la chute du gouvernement » soit la meilleure voie indiquée pour remettre sur les rails la Révolution, ni pour la pousser plus loin dans ses virtualités démocratiques et sociales.

Il ne fait aucun doute que pour passer cette difficile épreuve, les forces de la Troïka devraient montrer une plus grande ouverture en direction des forces de l’opposition qui font partie intégrante du camp de la Révolution. Mais ce souci d’ouverture ne devrait pas servir de caution aux tentatives visant à mettre en cause les acquis du suffrage universel. La déclaration péremptoire du président du parti républicain, Ahmed Négib Chebbi, ex-maoïste converti à la social-démocratie, selon laquelle le gouvernement et l’Assemblée Nationale Constituante sont mortes, dénote un mépris inadmissible pour la volonté populaire.

La transition démocratique dans un contexte marqué par la survivance des anciennes castes oligarchiques et administratives, la division du mouvement populaire sur la base de faux clivages idéologiques et les pressions des puissances régionales et internationales, ne pouvait se passer sans encombres ni provocations. La volonté légitime de certaines forces populaires de résister aux atteintes aux libertés qui se cachent derrière des campagnes pseudo-moralisatrices et de donner au changement démocratique un contenu social susceptible d’alléger le fardeau qui pèse sur les épaules des couches sociales les plus démunies n’a pas manqué de raviver les tensions sociales que le gouvernement peine à endiguer, faute d’avoir les moyens d’un véritable programme de redressement national.

L’opposition de gauche a raison de mener le combat sur le terrain de la sauvegarde des libertés démocratiques arrachées par la Révolution du Jasmin et de l’approfondissement de cette démocratie fragile jusqu’à la réalisation d’une véritable démocratie sociale. Mais il n’est ni honnête ni réaliste de penser que cette démocratie sociale puisse se réaliser en Tunisie sans rompre avec le cercle vicieux du développement inégal et de la dépendance, qui continue à alimenter le pouvoir économique de l’oligarchie de l’ancien régime.

Il y a un peu plus deux ans, commentant les développements démocratiques et sociaux sur les fronts égyptien et tunisien, nous mettions en exergue les acquis démocratiques mais aussi les défis immenses qui restent à relever et les dangers de retournements toujours possibles ». Parmi les défis identifiés, nous pointions du doigt l’épineuse question sociale dont la prise en charge correcte conditionne largement la capacité des larges forces populaires à sauvegarder leur union, seul rempart contre les tentatives contre-révolutionnaires toujours présentes. Mais cette union qui a pourtant permis au mouvement populaire de se débarrasser du régime honni de Ben Ali reste fragile tant que les contradictions qui divisent la société tunisienne ne sont pas correctement assumées.

« Ces contradictions sociales seront-elles utilisées par les secteurs autoritaires pour limiter les contours d’une démocratisation que le mouvement social ne cesse pourtant de réclamer ? Ou seront-elles l’occasion pour enfin remettre en cause les modèles de développement dépendant suivi jusqu’ici ? C’est ici que les questions politiques et les questions sociales qui restent d’interférer de manière complexe. Certaines forces islamistes seront-elles instrumentalisées à des fins de contrôle social par des secteurs liés à la bourgeoisie compradore en vue de faire patienter le peuple et perpétuer une dépendance économique de fait sous le couvert d’une rhétorique religieuse aux accents antioccidentaux trompeurs ? Des pays comme la Tunisie et l’Egypte dépourvus de sources internes d’ « accumulation primitive », sous forme de richesses minières et énergétiques, pourront-ils impulser, tous seuls, une dynamique de développement indépendant fondé sur un marché national ? » (1)

Ces questions sont aujourd’hui toujours d’actualité et le coup d’Etat militaire en Egypte vient malheureusement de leur donner une tonalité tragique. N’oublions pas que le coup d’Etat n’aurait jamais réussi en Egypte si les forces sociales et politiques de la révolution du 25 janvier avaient réussi à sauvegarder leur union dans le cadre d’un front démocratique et social. Les forces révolutionnaires en Tunisie feront-elles la même erreur que leurs homologues d’Egypte ? L’opposition de gauche en Tunisie se laissera-t-elle instrumentaliser par les forces de la contre-révolution qui attendent dans l’ombre leur heure ?

Le combat pour la démocratie sociale est d’une légitimité indiscutable mais il ne saurait être dissocié du combat pour l’indépendance nationale et l’intégration régionale maghrébine et plus largement arabe. Or, ce combat qui met en jeu des enjeux géopolitiques considérables et nécessite la mobilisation de forces qui dépassent les frontières nationales ne saurait être mené de manière conséquente que si des élites sociales et politiques suffisamment matures réussissent à créer un bloc culturel hégémonique capable de résister à la domination impériale occidentale et à ses succédanés locaux qui avancent sous le masque trompeur d’une « laïcité » au rabais.

Le dialogue entre islamistes, nationalistes et marxistes n’est pas une sinécure dans le contexte tunisien, maghrébin et arabe en général. Pourtant, il suffit de voir les efforts inouïs et les sommes colossales dépensées par certaines officines pour torpiller ce dialogue pour se convaincre de son utilité et de sa nécessité. Des deux côtés, il y a un effort à faire. Même s’il est injuste de leur faire endosser les errements des groupes pseudo-salafistes qui présentent une image dégradante de la religion musulmane, les islamistes d’Ennahda sont appelés à faire des efforts supplémentaires en vue de se démarquer des pratiques portant atteinte aux libertés  individuelles et d’approfondir leurs options démocratiques et sociales. De leur côté, les progressistes, qu’ils soient nationalistes ou marxistes, sont appelés à faire des efforts en vue de donner à leur discours démocratique et social une forme qui puisse être mieux reçue par leur peuple dans ses conditions culturelles spécifiques marquées notamment par son attachement viscéral à l’islam par-delà les tentatives d’instrumentalisation réactionnaire de certains pouvoirs établis ou en quête d’établissement.

En tout état de cause, ce n’est pas en s’enfermant dans un sectarisme idéologique dépassé que la gauche tunisienne réussira à empêcher ce qu’elle redoute, à savoir l’alliance des islamistes d’Ennahda avec les conservateurs  de « Nida Tounès » qu’encouragent avec tous leurs moyens les pétromonarchies du Golfe et les chancelleries occidentales. Au contraire, c’est en gardant le cap sur ce nécessaire dialogue politique entre toutes les forces de la révolution tunisienne autour de la réalisation des aspirations nationales, démocratiques et sociales les plus urgentes qu’il sera possible de déjouer les manœuvres des forces internes et externes qui cherchent à torpiller la transition démocratique et de favoriser l’évolution d’Ennahda dans le sens souhaité.

La pire chose que nous n’oserions même pas imaginer c’est que le martyre du militant tunisien Mohamed Brahmi puisse servir, à cause de l’irresponsabilité de quelques pseudo-démocrates, à aggraver la division des forces populaires et à précipiter le pays dans les tourments d’une guerre civile qu’aucun Tunisien libre ne saurait souhaiter.

(1)  http://oumma.com/Des-avancees-politiques-sur-les

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Enseignant-chercheur

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