Pourquoi cette confusion sur le premier jour du mois de Ramadan?

Le sociologue Haoues Seniguer revient sur la polémique suscitée autour de la determination du premier jour du mois de Ramadan

Pourquoi cette confusion sur le premier jour du mois de Ramadan?

Comment expliquez-vous cette cacophonie, alors que la date du début du mois de Ramadan a été fixée depuis plusieurs semaines par le CFCM qui est l'instance officielle de l'Islam de France?

Cette cacophonie, qui a surgi puis crû dans les dernières heures du début officiel du mois du Ramadan, pourtant fixé il y a plusieurs semaines déjà par le CFCM, interroge. En effet, que le CFCM soit légitime ou non à représenter tous les musulmans, ou au moins une majorité d'entre eux, ne saurait expliquer à lui seul une telle cacophonie, car dans ce cas pourquoi la polémique n'a-t-elle pas pris et enflé beaucoup plus tôt?

On a l'impression que certaines forces ou tendances au sein de l'islam de France ont cherché à utiliser un tel événement symboliquement puissant dans l'imaginaire musulman, aux fins de régler des comptes avec le CFCM et discréditer sa parole au grand jour. Cela traduit évidemment des tensions internes et continues au sein des instances musulmanes françaises qui ne disent pas leur nom, de même qu'une concurrence larvée qui utilise toutes les voies, y compris les plus coûteuses du point de vue symbolique.

Qui a commencé à faire circuler la date du début du mois de Ramadan comme étant celle du 10 juillet et non celle du 9 fixée par le CFCM ?

Selon des informations dont on dispose, des milliers de musulmans auraient reçu des textos les invitant à débuter le jeûne le mercredi 10 juillet et non aujourd'hui, mardi 9 juillet.

La polémique a avant tout un ancrage régional. D'abord à Lyon, où le recteur de la grande Mosquée de la ville, Kamel Kabtane, avait qualifié de mascarade électorale les élections du CFCM du 8 juin dernier. Le 18 juin, ce dernier lançait un appel, fustigeant "les nouveaux présidents des conseils régionaux, "présidents suggérés et désignés sur la base de critères politiques ou diplomatiques, totalement étrangers aux véritables intérêts de la communauté musulmane".

Dans un premier temps, la Grande Mosquée de Lyon, au cours d'un communiqué diffusé le lundi 8 juillet, annonçait cependant : "dans le souci de préserver l’unité des musulmans de France, la Grande Mosquée de Lyon prendra en compte la décision prise par le Conseil français du culte musulman qui a fixé le début du mois sacré du Ramadhan 1434 le mardi 9 juillet 2013."

Or, à minuit, ce même lundi, un communiqué émanant de la mosquée lyonnaise revenait sur sa décision originelle, en stipulant cette fois-ci ce qui suit : ""Après concertation avec les différentes mosquées signataires du présent communiqué, il a été décidé que le premier jour du ramadhan sera le mercredi 10 juillet 2013. Cette décision a été prise en conformité avec le hadith du prophète (S.A.W) qui dit : jeunez à la vision de la lune et rompez à sa vision.

"Elle fait également suite à l’annonce faite par les pays musulmans qui, dans leur grande majorité, ont décidé que le début du Ramadhan sera fixé au 10 juillet 2013. A cette occasion, nous souhaitons à l'ensemble de la communauté musulmane un ramadhan de paix, de piété, de solidarité et de partage. Nous invitons nos frères et sœurs à profiter de ce mois intense de spiritualité et de recueillement pour apprendre à vivre dans la proximité de Dieu."Nous informons nos fidèles que la prière de Tarawih débutera le mardi 9 juillet 2013 après la prière du Icha."

Ce revirement est éminemment paradoxal dans la mesure où le recteur fustigeait il y a peu l'influence, réelle ou supposée, des pays étrangers au sein du CFCM. Comprenne qui pourra! Ce langage pour le moins contradictoire en déboussole et en déboussolera plus d'un. C'est en tout état de cause une brèche supplémentaire dans l'édifice "Islam de France".

Est-ce la même logique de rivalité avec le CFCM qui a prévalu dans l'annonce, en Ile de France, du début du mois de Ramadan le 10 juillet?

Oui, tout à fait. La polémique en Ile de France est partie à l'initiative de l'Union des Associations Musulmanes de Saint-Denis qui, sur son site, déclare avoir réuni "un Conseil des Imams de France" avec la "présence d'un très important nombre d'imams et de responsables de mosquées rassemblés dans la mosquée Attaqwa d'Aulnay-sous-Bois le 8 juillet 2013".

Plusieurs questions affleurent: qui composait ce conseil? Quelles étaient les qualités religieuses, théologiques et scientifiques de ceux qui y siégeaient? Comment expliquer la mise à l'écart des plus hauts représentants du CFCM, etc?

M'hammed Henniche, président de l'UAM93, avait été la cible, il y a quelques mois, de critiques virulentes de militants musulmans qui lui reprochaient sa proximité avec l'imam Chalghoumi et un voyage, effectué en Israël en compagnie de ce dernier. Peut-être faut-il voir dans la polémique autour de la fixation du début du mois du Ramadan le prolongement d'inimitiés non soldées, ainsi que des velléités de concurrence les cadres du CFCM dans une logique de substitution, autrement dit dans le langage consacré: être calife à la place du calife.

Enfin, pour terminer sur ce volet, cette cacophonie, qui a surtout affecté la génération des pères, donne l'image d'une communauté musulmane de France plus que jamais éclatée, divisée et incapable de s'entendre sur une date commune pour un pilier de la foi sunnite et chiite.

Quel a été le rôle des réseaux sociaux dans cette cacophonie?

Les réseaux sociaux ont été un redoutable agent amplificateur de la polémique. Ainsi, la date du 10 juillet s'est répandue très largement, semant ainsi une incroyable confusion, voire une panique incommensurable chez les fidèles qui s'apprêtaient tous à jeûner le 9 juillet comme cela leur avait été annoncé par le CFCM depuis plusieurs semaines. Par ailleurs, les réseaux sociaux « visibilisent » et amplifient encore davantage les lignes de clivage au sein des musulmans de France, notamment auprès de ceux qui pensent que la nuit du doute doit rester le seul critère décisif à l'annonce du mois du Ramadan.

En islam, quelle autorité doit-on respecter?

Tout le problème est là. En islam sunnite, particulièrement en dehors des pays majoritairement musulmans, l'autorité religieuse est éclatée, disséminée, dans la mesure où il n'y a pas d'instance incontestée et incontestable, susceptible ainsi d'imposer un avis théologique absolu ou déterminant. En terre d'islam majoritaire, l'État assurant la régulation religieuse, les dissonances, concernant en particulier les dates du début et de la fin du mois du Ramadan, sont fortement improbables, pour ne pas dire impossibles. Toutefois, une fois tous ces points rappelés, jusqu'à preuve du contraire, le CFCM a été élu et, en l'espèce, il était le plus en mesure de donner un avis autorisé ou motivé.

Aux Etats-Unis, les musulmans ont également débuté le Ramadan le mardi 9 juillet. 

A titre comparatif, les musulmans des États-Unis semblent beaucoup mieux organisés, et, j'oserais ajouter, plus matures aussi, par rapport à ceux de France, même s'il faut se garder de généralisations abusives. En effet, le Conseil du Fiqh d'Amérique du Nord (CFAN) a décidé, depuis 2006, d'adopter un calendrier islamique basé sur le calcul, en prenant en considération la visibilité de la nouvelle lune, et ce pour couper court à ce genre de cacophonie auquel on assiste présentement en France depuis quelques heures.

L'adoption par le CFCM d'un calendrier islamique basé sur le calcul astronomique est-il un progrès?

Objectivement, oui, puisqu'une telle adoption avait au moins deux avantages: d'une part, démontrer que les musulmans, singulièrement de France, marchent avec le progrès, les avancées ou les acquis de la modernité, et, d'autre part, unifier les musulmans sous les auspices d'une communauté de foi régénérée, quels que soient par ailleurs les clivages doctrinaux ou politiques.

Quelle leçon peut-on tirer de ce désordre organisé?

Paradoxalement, ce désordre, organisé ou non, dénote la division profonde qui traverse le corps des communautés musulmanes françaises et met en branle, à ce titre, le spectre d'une communauté homogène, unifiée et organisée, menaçant potentiellement la République, ses valeurs et ses institutions. Il y a loin entre cette représentation essentialiste et les réalités sociales, empiriques qui démontrent tout le contraire, à savoir des musulmans qui cherchent encore des repères fiables pour communier dans la foi et ouvrir des perspectives de dialogue intracommunautaire sereinement contradictoire.

Propos recueillis par la rédaction

Auteur : Haoues Seniguer

Chercheur au groupe de recherches sur la Méditerranée et le Moyen-Orient

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