Jean-Pierre Filiu : "Je crois que la victoire sera politique en Syrie"

A l’occasion de la parution de son dernier ouvrage « Le nouveau Moyen-Orient », premier du genre à être consacré à la Révolution syrienne, Jean-Pierre Filiu, le prolifique historien arabisant, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris), a répondu à nos questions.

Jean-Pierre Filiu : "Je crois que la victoire sera politique en Syrie"

En se plongeant dans les méandres de la Révolution syrienne, Jean-Pierre Filiu n’était pas en terre inconnue, mais en immersion intellectuelle dans un pays qui lui est familier et cher, où il résida en sa qualité d’adjoint de l’ambassadeur de France à Damas, de 1996 à 1999.

Face à la tournure dévastatrice d’une insurrection populaire avide de changement, entamée pacifiquement et emportée dans le tourbillon mortifère d’un conflit qui bouscule tous les schémas, Jean-Pierre Filiu a répondu à l’appel impérieux de la recherche afin de décrypter les tenants et les aboutissants de la contestation syrienne et de la répression implacable menée par le régime de Bachar al-Assad.

Sous une plume passionnante qui éclaire la Révolution syrienne à la lumière de la perspective historique, de l’analyse d’actualité et de la réflexion prospective, Jean-Pierre Filiu signe « Le nouveau Moyen-Orient, les peuples à l'heure de la Révolution syrienne », le premier livre entièrement consacré à la Syrie d’hier et d’aujourd’hui, pour mieux se projeter dans la Syrie de demain.

- Dans votre ouvrage, vous observez l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient à la faveur d’une renaissance arabe qui est actrice de son destin. Vous évoquez un prolongement de la Nahda, quels en sont aujourd’hui les enjeux essentiels, et quel sera le rôle de la Syrie future ?

Ma thèse d’historien est assez simple et elle s’inscrit dans le prolongement de mon ouvrage précédent, « La Révolution arabe, dix leçons sur le soulèvement démocratique », publié au début de la vague révolutionnaire. Nous assistons à l’aboutissement d’un processus historique de longue durée, engagé durant la Nahda/Renaissance du XIXème siècle, et frustré par l’établissement de dictatures au lendemain des indépendances arabes. La Syrie, du fait de sa centralité historique et politique, joue un rôle déterminant dans cette nouvelle ère.

- Est-ce une revanche sur les accords franco-britanniques «Sykes-Picot» de 1920? Pouvez-vous en rappeler les grands objectifs et les lourdes conséquences pour les peuples concernés ?

La division artificielle du Moyen-Orient entre la France et la Grande-Bretagne, sur la base des accords secrets de 1916, connus sous le nom de leurs négociateurs Sykes et Picot, est en effet une cause fondamentale de l’instabilité des Etats devenus plus tard indépendants. Le paradoxe révolutionnaire est que la légitimation, par la lutte même, du cadre hérité de la colonisation va conforter ces frontières, initialement imposées, mais devenues celles d’un peuple en lutte pour son indépendance authentique. Il est frappant de voir que les révolutionnaires syriens ont choisi le drapeau de la Syrie rétablie en tant que telle en 1961, après la rupture de la funeste « union » avec l’Egypte.

- Ce Moyen-Orient, passé dans le langage courant, a été conceptualisé en 1902 par l’amiral américain Alfred Mahan. Etait-ce un visionnaire de la géopolitique, et quelle portée a eu sa projection de l’Orient dans le monde ?

J’insiste comme historien sur le fait que le Moyen-Orient est une projection de puissance relativement récente, puisque ce concept naît il y a un peu plus de siècle, sous la plume d’un théoricien américain du contrôle des routes maritimes. Avant cet amiral Mahan, on parlait d’Orient ou de Levant. Lui pose le « Moyen-Orient » comme cible de toute puissance aspirant à l’hégémonie mondiale. Et cela un demi-siècle avant la fondation de l’état d’Israël ou l’exploitation massive du pétrole. C’est ce Moyen-Orient d’en haut qui disparaît aujourd’hui au profit d’une réalité dictée par les peuples en lutte.

- La révolution syrienne, démarrée pacifiquement, a sombré dans un chaos mortifère. La comptabilité macabre en atteste (plus de 30 000 morts en 20 mois, un million et demi de Syriens déplacés à l’intérieur du pays, 400 000 réfugiés dans les pays voisins, une situation humanitaire catastrophique). Quelle est votre perception de la complexité de ce conflit ?

Tous ces chiffres accablants, que vous reprenez de l’introduction de mon livre, pourtant paru il y a très peu de temps, peuvent déjà être doublés, tant la descente aux enfers du peuple syrien s’accompagne d’une aggravation exponentielle du nombre des victimes. Je crois que c’est moins la complexité du conflit syrien qui est sans précédent que la détermination du peuple de Syrie à renverser une dictature elle-même prête à tout pour demeurer en place. Les acteurs extérieurs croient pouvoir contrôler une crise dont je mets pourtant en lumière les enjeux profondément intérieurs et les ressorts intimes. La Russie et l’Iran sont ainsi engagés dans une co-belligérance active qu’ils vont payer au prix fort.

- Quel est le vrai poids du conflit confessionnel sunnite-alaouite et quelle sera son issue ?

Je vous remercie de parler de sunnites-alaouites plutôt que, comme trop de commentateurs, de sunnites-chiites. Les Alaouites ne sont en effet pas plus chiites que les Mormons ne sont protestants. Mais l’Iran et l’Arabie ont à l’évidence projeté sur le théâtre syrien leurs rivalités régionales, qu’elles déclinent sur un mode confessionnel. Aujourd’hui, Bachar al-Assad a littéralement pris en otages les Alaouites de Syrie et il faut que les forces révolutionnaires desserrent cet étau en intégrant de manière volontariste des personnalités alaouites. La nomination de Monzer Makhous comme ambassadeur de la Syrie nouvelle, à Paris, est un pas parmi d’autres en ce sens.

- Comment expliquez-vous l’apparente réserve de la communauté internationale, et notamment des Etats-Unis ? Cela aura-t-il des répercussions à terme entre une Syrie que vous voyez victorieuse de son tyran Bachar al-Assad et l’Occident ?

Je souligne l’effet profondément néfaste de l’absence de décision claire de la part de la communauté internationale, qui a abouti à aggraver le calvaire du peuple syrien. Je suis particulièrement sévère à l’encontre de Kofi Annan, dont la mission a coïncidé avec une escalade sanglante sur tous les fronts. Tous ces intervenants extérieurs sont prisonniers d’une vision dépassée où Bachar al-Assad continue d’incarner l’Etat, et où les combattants sont réduits à n’être que des relais des supposées influences étrangères. C’est une insulte au peuple syrien en lutte pour sa libération. Et il n’oubliera pas de si tôt qui était à ses côtés et qui l’a abandonné en ces moments terribles.

- Vous décrivez Hafez al-Assad, le père, comme un « conspirateur opiniâtre » qui a consolidé, en 1970, une « dictature d’une perversité inédite, habile à brouiller les pistes, pour camoufler l’accaparement du pays par un clan ». Tel père, tel fils, de quoi est faite la capacité de nuisance  de « l’Etat de barbarie » des Assad ?

J’ai pu rencontrer plusieurs fois Hafez al-Assad comme son fils. Je suis convaincu que, contrairement à tous les commentaires sur leur soi-disant « vision stratégique », ce ne sont que des survivants déterminés à tout sacrifier pour la préservation de leur pouvoir sans partage. C’est ce qui avait amené le regretté Michel Seurat à inventer ce concept lumineux d’« Etat de barbarie », car cet « Etat » n’a plus de rapport avec sa population que le bombardement et les massacres. Aucune négociation ne peut être menée avec cette machine de terreur, qui doit être démantelée, sous peine de perdurer comme depuis plus de quarante ans.

- Vous affirmez que la victoire sera politique avant d’être militaire, avec la chute de Bachar al-Assad. Mais pour l’heure, ce dernier résiste depuis plus d’un an face à l’Armée syrienne de libération (ASL) et le Comité National Syrien (CNS). La guérilla peut-elle vraiment avoir le dessus et à quelle échéance ?

Je crois en effet que la victoire sera politique et que « l’Etat de barbarie » s’effondrera de ne plus pouvoir entretenir sa terreur débridée. Cela ne signifie pas qu’un rapport de forces militaire ne doit pas être enfin établi pour que l’aviation, l’artillerie et les missiles du régime cessent de semer la terreur dans la population. Mais la clef ne sera pas dans une victoire « militaire » (la rébellion a d’ailleurs eu tort de céder à cette illusion lors des batailles de Damas et d’Alep en juillet 2012). Elle se trouvera dans l’établissement d’une autorité révolutionnaire et légitime sur un territoire syrien « libéré » au sens propre, c’est à dire protégé des frappes aveugles du régime.

- La résistance civile continue envers et contre tout, les slogans de rue étant scandés tous les vendredis par des milliers de Syriens. La révolution syrienne s'inscrit bel et bien dans le soulèvement démocratique qui traverse le monde arabe depuis 2010 ?

Il est en effet regrettable que l’essentiel des images qui nous parviennent de Syrie continuent d’être des images de combats, parfois atroces, alors que, tous les vendredis, des milliers de Syriennes et de Syriens continuent de manifester pacifiquement. Leur courage est admirable et il constitue la meilleure garantie de l’avenir. Mais la résistance civile couvre aussi tous les aspects d’administration locale, d’assistance humanitaire, de justice élémentaire qui « tiennent » les zones libérées du régime. C’est une Syrie nouvelle qui naît déjà sous nos yeux, farouchement attachée aux acquis de ses combats.

- Vous concluez en annonçant « l’An II de la révolution arabe, l’heure des peuples», précisant : « Ce nouveau Moyen-Orient que les néo-conservateurs croyaient enfanter en Irak en 2003 commence aujourd’hui d’émerger en Syrie ». Vous êtes résolument confiant dans l’avenir de la Syrie libérée du joug de Bachar al-Assad ?

A défaut d’être confiant, je suis résolument historien. L’invasion américaine de l’Irak en 2003 était un mauvais « remake » des expéditions coloniales, avec la volonté affichée de « libérer » par le haut un pays à la culture immémoriale. On connaît le désastre qui s’en est suivi : l’Irak mettra au moins une génération après le retrait américain pour se remettre d’un tel traumatisme. En Syrie, au contraire, c’est des profondeurs de la société que se développe l’alternative révolutionnaire. Aucun retour en arrière n’est possible et la dynamique contestataire de critique de toute autorité peut sembler ajouter à la confusion de la révolution syrienne, elle est aussi un rempart contre les tentations de restauration arbitraire.

Propos recueillis par la rédaction

Jean Pierre Filiu, Le nouveau Moyen-Orient, les peuples à l'heure de la Révolution syrienne,  Fayard, 2013. 

 

Publicité

commentaires