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Vers une légalisation du cannabis en Egypte ? Le débat fait rage.

Parmi les nombreuses scissions qui divisent la société égyptienne, le débat houleux, mais terriblement dans l’air du temps, qui fait rage autour de la légalisation du cannabis  contribue à fracturer un peu plus la population en deux clans irréconciliables : les pro et anti-cannabis  (respectivement 48% et 47%) qui s’opposent farouchement et dans un mouchoir de poche, selon le récent sondage réalisé par le quotidien indépendant Al-Masri al-Youm.

Perplexes, les auteurs de cette enquête d’opinion n’ont pas fait mystère de leurs propres interrogations devant ces résultats qui ont été publiés au paroxysme de la controverse déclenchée par l’Association des cigarettiers présidée par Oussama Salama,  lequel plaide pour la légalisation d’une vente au détail qui fâche, voire même hérisse le poil des partisans de sa prohibition. "Soit les Egyptiens sont vraiment sérieux quand ils affirment soutenir la légalisation de cette drogue, soit cela reflète la farce sinistre qui se joue actuellement dans la société égyptienne", ont-ils conclu en laissant poindre leurs doutes.

Produit stupéfiant illégal mais largement consommé sous le manteau en Egypte, le temps est venu de rompre avec l’hypocrisie ambiante pour le fervent promoteur de la dépénalisation du cannabis, qui se targue d’une démarche résolument pragmatique : "Nous pourrions tout aussi bien rendre légale sa commercialisation", clame-t-il, en mettant en avant les bienfaits plus financiers que sanitaires, ou encore thérapeutiques, de cette drogue pas si douce que ça, qui ouvre dangereusement les portes des paradis artificiels.

Sourd aux objections de ses détracteurs, plus préoccupés par la toxicité de cette plante addictive et ses effets neurologiques désastreux sur le long terme que par les économies que sa légalisation favorisera, aussi substantielles soient-elles, Oussama Salama campe sur ses positions, réfutant l’idée selon laquelle sa vente légalisée et banalisée boostera sa consommation de manière fulgurante et alarmante.

"L'Etat gaspille beaucoup d'argent dans la lutte contre la drogue et ne parvient à en confisquer que 15%, tandis que les 85 % restants sont introduits en contrebande dans le pays de toute façon", rétorque-t-il à l’un de ses principaux adversaires, l’expert de la sécurité générale Abdel Hamid Salama qui l’accuse de mettre en péril la sécurité nationale du pays, reprenant à son compte le lieu commun très répandu selon lequel "Les gens sont attirés par tout ce qui est interdit, mais dès lors qu’il n’y a plus d’interdits, en l’occurrence pour le cannabis, la consommation chutera immanquablement."

Se disant soucieux d’agir dans le seul intérêt de l’Egypte, tout en refusant de confronter ses convictions profondes aux avis d’éminents juristes et dignitaires religieux, Oussama Salama essuie une salve de critiques virulentes , notamment de Abdel Hamid Salama qui a porté plainte contre ce « semeur de chaos » auprès du ministère de l’Intérieur, lui reprochant vertement de déstabiliser l’Egypte comme l’a fait "Israël en utilisant des médicaments plutôt que des armes", mais aussi de Sameh Lofti, un autre expert en sécurité, qui l’a interpellé sans mâcher ses mots : "Est-ce que l’Association des cigarettiers acceptera également d’endosser la responsabilité de tous les crimes commis par les consommateurs de haschich ?".

Sur un ton plus persifleur, le journaliste Mohamed Abdel Raouf n’en a pas moins éreinté la campagne menée par Oussama Salama, emboîtant le pas à Abdel Hamid Salama en le poursuivant en justice pour « crime contre la loi, l’Etat, et la population ». "Eh bien, si la moitié de la population fume du cannabis, comme l’affirme Oussama Salama, alors il ne nous reste plus qu’à remplacer une éducation de qualité par la libre consommation du cannabis. Voilà la solution, hors des sentiers battus, à tous nos problèmes après deux révolutions ! ", a-t-il raillé de manière acerbe, tandis que Hani al-Nazer, l’ancien directeur du Centre national de la recherche, a qualifié son initiative de « crime à part entière » car créant toute une génération de "toxicomanes très perturbés mentalement et psychologiquement."

Dans ce climat sous haute tension, c’est la sonnette d’alarme que tire, pour sa part, le psychiatre Magdi Ibrahim Hussein, fort de ses recherches approfondies sur la dépendance, à la perspective d’une légalisation qui n’annoncerait rien de bon et serait même « catastrophique » à ses yeux.

"Lorsque le cannabis est consommé en petites quantités, il peut avoir pour effet de remonter le moral du consommateur, mais lorsque les quantités augmentent, il peut provoquer des hallucinations semblables à celles déclenchées par le LSD, auxquelles viennent s’ajouter des troubles de la mémoire, un manque d'empathie, une altération de la conscience, et des accès d’agressivité", a-t-il indiqué, sans omettre les palpitations cardiaques, l'inflammation de la cornée, de la bouche et de la gorge, les nausées et l'inflammation du système respiratoire que son accoutumance entraîne inévitablement.

"La toxicomanie est également responsable d'un large éventail de crimes, en particulier le viol et les accidents de la route, et ce essentiellement parce que les consommateurs de cannabis perdent toute maîtrise d’eux-mêmes", a précisé ce professeur qui fait autorité dans son domaine, en balayant d’un revers de main les avantages économiques prônés par Oussama Salama qui représentent un piètre bénéfice par rapport aux cruels méfaits de cette substance illlicite, bien moins inoffensive qu’on ne le croit.

"Le cannabis induit la dépression, la léthargie et l'apathie. Comment les personnes souffrant de ces symptômes peuvent-elles être en mesure de travailler? Quel genre de profit peut tirer une société quand les gens ne vont plus travailler ou sont incapables de travailler consciencieusement ?", a interrogé, très inquiet, Magdi Ibrahim Hussein.

Voué aux gémonies de toutes parts, le tenant égyptien de la légalisation du cannabis a toutefois reçu le soutien de Osama al-Ghazali Harb, un activiste et membre du Parti libéral. "Les arguments de Salama sont logiques, objectifs et méritent d’être étudiés plus amplement. Il a tout simplement fait valoir que puisque la guerre contre le cannabis a été jusqu’ici perdue, il serait judicieux d’en légaliser l’usage. Cela se fait dans plusieurs pays comme les Pays-Bas, la Norvège, la République tchèque, le Brésil et l'Argentine", a riposté le parlementaire tout entier acquis à la cause chèrement défendue par le président de l’Association des cigarettiers, en insistant sur l’explosion de la popularité du cannabis parmi les Egyptiens, de tous les milieux sociaux et horizons.

"Il y a deux façons de traiter problème: l’interdire ou le légaliser, mais sa légalisation ne conduira pas à une consommation accrue, contrairement à ce que certains prétendent. Prenez par exemple l'alcool ; il est légal et pourtant seulement une infime minorité de la population égyptienne (2%) en consomme", a-t-il commenté à l’unisson d’un magnat des affaires, Naguib Sawiris, rangé inconditionnellement du côté de la légalisation.

"Je conçois que cette idée ne fasse pas l’unanimité, mais elle a été mise en oeuvre dans plusieurs pays développés. Pensez aux douanes et impôts qui seront imposés sur le commerce du cannabis", a argué ce dernier, avec un sens de l’intérêt général et des priorités qui ne manquera pas de raviver les antagonismes et de creuser un peu plus le fossé qui sépare les pro des anti-cannabis au pays des pharaons, qu'ils évoluent avec aisance tout en haut de la pyramide sociale, ou se débattent tout en bas, dans la précarité et la pauvreté.

Par la rédaction.

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