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Pour une approche humaniste du dialogue interreligieux

« Je me découvre un jour dans le monde et  je me reconnais un seul droit :
celui d’exiger de l’autre un comportement humain. » Frantz Fanon

Les manifestations et publications scientifiques sur le dialogue interreligieux ne cessent de se multiplier. Le besoin d’une connaissance mutuelle pour une coexistence pacifique entre peuples et individus de cultures et de croyances différentes est de plus en plus palpable, donnant ainsi toute leur importance aux manifestations appelant au dialogue.

Les points de départ du dialogue interreligieux peuvent diverger. La divinité de Jésus, la prophétie de Muhammad, la différence entre la halaqa hébraïque, le droit canonique et la charia islamique ne sont que quelques exemples classiques à partir desquels le dialogue interreligieux est souvent mené.

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Cependant, pertinents que ces points puissent paraître, des groupes non appartenant aux trois religions monothéistes sont souvent les oubliés du dialogue interreligieux. En effet, un athée qui n’accorde aucune place à Dieu risque d’être lassé par des cycles de débats sur la divinité de Jésus ou sur la différence entre la charia et la halaqa. Aussi les militants du dialogue interreligieux doivent-ils mener leurs réflexions en partant d’autres bases plus fédérateurs et qui n’excluraient personne, y compris l’athée le plus convaincu ou l’animiste le plus attaché à sa tradition.

C’est pour contribuer à l’élargissement du champ conceptuel du dialogue interreligieux que nous proposons de réfléchir, dans les prochaines lignes, sur la manière dont l’humanisme pourrait être un nouveau point de départ pour un nouveau dialogue.

Pourquoi l’humanisme ?

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Parce que le dialogue interreligieux a pour vocation de créer du lien entre des personnes de religions différentes, avoir une approche humaniste dudit dialogue est un moyen d’inclure tous les enfants de la terre y compris ceux qui ne croient pas en l’existence de Dieu. S’il y a un point sur lequel tout le monde, croyant ou non, pourrait se retrouver, c’est le suivant : « la finalité de toute activité humaine devrait être le bonheur de l’homme ».

Et voilà les bases même de l’humanisme. Ainsi, essayer de réfléchir sur la manière dont les textes religieux, ou tout autre texte, pensent l’homme et sa dignité, sa gloire et peut-être sa félicité, est aujourd’hui et plus que jamais une nécessité pour la survie même du règne humain.

Des mille et une façons d’être humaniste

Nous dira-t-on que l’humanisme, dans certains cas, peut être utilisé comme idéologie visant à exclure Dieu du monde en plaçant l’homme au centre de toutes les préoccupations. À cette objection, nous répondrons qu’il y a mille et une façons d’être humaniste. En revanche, quelle que soit la vision que l’on pourrait avoir de l’humanisme, le bonheur de l’homme et la prévention de sa dignité doivent être les fils conducteurs. Ci-dessous, nous nous proposons d’aborder deux manières de penser l’humanisme et qui pourraient servir de bases pour une approche humaniste du dialogue interreligieux.

L’humanisme anthropocentré

L’une des manières de penser l’humanisme est celle qualifiée d’anthropocentré. Avoir une approche anthrocentrique reviendrait, si nous nous référons au Grand Robert, à considérer « l’homme, l’humanité comme l’élément central (essentiel ou final) de l’univers ». Ainsi l’humanisme ici qualifié d’antrhocopcentré consistera à penser l’homme par l’homme et pour l’homme sans référence aucune à une quelconque transcendance divine.C’est de cet humanisme que parlait Sartre qui voyait que l’existence précédait l’essence dans son célèbre L’existentialisme est un humanisme. Le fond de sa pensée pourrait se résumer ainsi : « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait [1]», et que « même si Dieu existait, ça ne changerait rien »[2].Cet humanisme, bien que pouvant respecter tous les croyants, peut être athée ou agnostique. Dans une approche humaniste du dialogue interreligieux, cette façon de penser l’homme, par un non croyant, pourrait être appuyée par une autre vision de l’humanisme animée par la foi. 

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L’humanisme théocentré

Le second humanisme est celui dit théocentré. Ce dernier consiste à penser l’homme par l’homme à la lumière de Dieu.  Il ne s’agira pas d’exclure Dieu ni de diviniser l’homme mais tout simplement de penser l’homme en partant du don de l’esprit et de la parole qui lui est offert par Dieu.À ce propos, le livre de la Genèse révèle la chose suivante en narrant le processus de la création de  l’Univers : « Puis Dieu dit: Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance […] Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme »[3].

Au sujet d’Adam, la Genèse raconte : « Voici le livre de la postérité d’Adam. Lorsque Dieu créa l’homme, il le fit à la ressemblance de Dieu »[4]. La septième béatitude ne dit-elle pas que ceux qui répandront la paix seront appelés « fils de Dieu » ?Pour ce qui est du discours coranique, un passage, assez proche du récit de l’Ancien Testament, affirme qu’en voulant créer Adam, Dieu dit aux anges : « Lorsque Je l’aurai façonné et que J’y aurai insufflé de Mon esprit, alors prosternez-vous devant lui » [5]. Depuis Mali, Tierno Bokar Tal commente le verset disant que cela  « implique que chaque descendant d’Adam est dépositaire d’une parcelle de l’Esprit de Dieu », après quoi il a posé la question suivante : « comment donc oserions-nous mépriser un réceptacle qui contient une parcelle de l’Esprit de Dieu ? » [6]

Cette même idée est portée par la vieille mythologie peule selon laquelle « synthèse de tous les éléments de l’univers, les supérieurs comme les inférieurs, réceptacle par excellence de la Force suprême en même temps que confluent de toutes les forces existantes, bonnes ou mauvaises, Neddo, l’Homme primordial, reçut en héritage une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l’Esprit de la Parole » [7].  Aussi avoir une approche humaniste du dialogue interreligieux reviendrait-il à repenser l’homme, non pas sans Dieu comme le dirait Sartre mais en tant que réceptacle du souffle créateur, héritier du logos primordial, détenteur du don de la parole et en tant que seul, dans l’existence, à avoir été créé à l’image de Dieu. Ainsi, même si la manière dont le croyant pense l’homme peut différer de la façon dont l’athée pourrait le penser, ils seront tous les deux d’accord pour dire que la dignité et la noblesse de l’homme ne doivent jamais être sacrifiées.

Cette noblesse a été chantée par le Dieu coranique : « Oui, nous avons ennobli les fils d’Adam, Nous les avons transportés dans la terre comme dans la mer et nous les pourvoyons de bonnes choses, par conséquent, Nous les avons privilégiés sur beaucoup de nos créatures »[8].

Pour le bonheur de l’homme, du vivre ensemble au faire ensemble

Que faire des acquis d’une approche humaniste du dialogue interreligieux ? Pour répondre à cette question, rappelons-nous l’un des points déjà soulevés et sur lequel croyants et non croyants pourraient s’entendre : le bonheur de l’homme doit être la finalité de toute activité humaine. Que cette finalité soit dans la quête d’une satisfaction de Dieu ou non importe peu.

Partant de là, les acquis du dialogue interreligieux dans son approche humaniste doivent accompagner le passage du vivre ensemble au faire ensemble pour que la dignité humaine soit à jamais préservée. Il ne s’agira plus de se contenter de la cohabitation passive et pacifique. La coexistence active doit être la règle du jeu.

Pour ce faire, les aspirants à une approche humaniste du dialogue doivent s’accorder sur des actions concrètes pouvant fédérer tout le monde. Dons du sang, actions de solidarité envers les orphelins et les plus démunis ne sont que quelques exemples. S’enfermer dans les débats d’ordre théologique sans une planification d’actions de préservation de la dignité humaine est le piège à éviter dans un dialogue interreligieux basé sur une approche humaniste.

En ce sens, nous pensons que la crise écologique pourrait être le prétexte pour une bonne concrétisation active des acquis du dialogue. Comme nous l’avons souligné ailleurs, « à l’heure de la pollution, du réchauffement climatique, face à l’urgence d’une transition énergétique et d’un changement radical de notre mode de consommation,  spéculer sur des questions juridico-théologiques n’est pas la chose la plus pressante. S’enfermer constamment dans la raison religieuse, peut, dans certains cas, participer au désordre cosmique lequel n’épargnera aucun vivant si rien n’est fait »[9].

Que l’humanisme soit la base d’un bon dialogue interreligieux pouvant aboutir à des actions de collaboration pour que le bonheur de l’homme ne soit, pour aucune raison, sacrifié.
Notes:

[1] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Gallimard, 1996, p.30.
[2] Ibid., p.77.
[3] Genèse 1 : 26-27.
[4] Genèse 5 : 1.
[5] Coran, 38/72.
[6] Amadou Hampaté Bà, Vie et enseignement de Tierno Bokar : Le Sage de Bandiagara, Seuil, 1980, p.148.
[7] Amadou Hampaté Bà, Contes initiatiques peuls, Stock, 1994, p. 20.
[8] Coran, 17/70.
[9] Seydi Diamil Niane, Moi, musulman, je n’ai pas à me justifier, Paris, Eyrolles, 2017, p.117.

2 commentaires

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  1. L’islam n’a pas de signe particulier, le croissant est une invention ottomane.
    L’islam n’a qu’un seul signe, une page blanche.

    L’homme vient au monde selon la volonté d’Allah, croyant, moral, il est remplacent de dieu sur terre (coran).
    L’homme quitte ce monde selon sa propre volonté, le pouvoir de choisir et la faculté d’apprendre.

    Il n y a pas de rapprochement entre différents concepts de dieu. Il y a dialogue , uniquement, dans les affaires courantes de la vie. Sur terre , on est obligé de cohabiter.

  2. @patrice
    merci pour vos vœux, je vous adresse les miens en retour, ainsi que mes remerciements pour la qualité de vos interventions sur ce site.
    Nous n’avons pas trop souvent l’occasion de débattre puisque nous nous retrouvons la plupart du temps en accord sur le fond , alors que paradoxalement, nous n’abordons pas nécessairement les problème sous le même angle .
    comme quoi !
    concernant ce vous appelez les “pulsions altruistes qui paraîtraient innées” chez les humains, (point de vue que je partage) je ne peux que vous conseiller de prendre connaissance des travaux de Jérémy Rifkin et de son livre ” vers une civilisation de l’Empathie”.
    Dans cet ouvrage, (que vous connaissez peut-être), RIFKIN , s’attache à démontrer le lien qui unit dans leur comportements tous les mammifères (dont les petits d’hommes) qui semble-t-il est centré sur un rapport à l’autre naturellement empathique, ou le besoin de donner et de recevoir de l’affection, de la tendresse, et de manière beaucoup plus générale de l’Amour, apparaît dès la naissance.
    Toutes choses dont l’absence déséquilibre gravement ceux qui n’en bénéficient pas, au point de mettre leur vie en péril, de les rendre dangereux pour eux même et pour leur communauté.
    Il prend délibérément le contre-pied de Freud, sur ce point, estimant que celui-ci avait fait de l’enfant une caricature, un monstre d’égoïsme, avide de sensations et de pouvoir, alors que ces dites pulsions ne sont qu’une partie infime de son “logiciel” ou de son ADN comme on voudra !
    Concernant les grands mythes, dont ceux de la genèse biblique, je partage l’idée que leurs enseignements sont perpétuellement à découvrir, ou à redécouvrir.
    C’est bien parce qu’ils sont d’une profondeur inépuisables qu’ils perdurent, et sur ce point R.Girard a raison me semble-t-il, quand il dit qu’ils ont tout à nous apprendre, “car ils en savent beaucoup plus que nous”
    Le mythe d’Abel et Caïn est particulièrement éclairant sur ce point.
    Il met en lumière une humanité, qui en quittant son mode de vie ancestral (le nomadisme des chasseurs-cueilleurs) (Abel) se sédentarise (Cain) avec toutes les conséquences funestes que nous connaissons.
    Premier assassinat, et peut-être plus grave encore premier mensonge !
    A la question de l’Eternel ” ou es ton frère” la réponse de Cain s’avère être un mensonge accablant:
    “je ne savais pas que j’étais le gardien de mon frère”
    Toutes les générations qui l’avaient précédé et porté, n’avaient survécus que grâce à la solidarité du groupe, à la prise en compte de l’autre, (l’altruisme) ce qu’il ne pouvait ignorer.
    Morale, ce ne sera pas la peine de mort qui lui sera infligé, mais le bannissement du groupe (ce qui revient au même).
    bref
    Quand aux religions, elles n’ont pu émerger, que lorsque la puissance (économique, politique) a contribué activement à assurer leur domination en participant très souvent elle- même à l’élaboration de leurs propres dogmes (Constantin, entre autre).
    Sans ces relais indispensables, elles seraient restées des “sectes”, ce qu’exprime assez justement Onfray me semble-t-il , quand il dit
    “au final, une religion, c’est une secte qui a réussi”.
    Pour le coup, il n’y a rien de miraculeux, à ce qu’un individu qui ne se trouve pas sous l’emprise de leurs absurdités (les dogmes) mais vivant simplement au contact et en résonance avec la (divine” ? ) Nature, retrouve “naturellement” les bases des Sagesse Ancestrales, ainsi que les voies du Bonheur humain, sur cette terre, ici et maintenant dans le cours de sa vie passagère.
    Projet de plus en plus difficile à mener à bien (“Darwin” n’ a pas suivi”) pour cause d’explosion de la démographie, d’entassement dans les grandes cités urbaines appelées mégapoles, de rupture avec le lien d’harmonie , celui de la nature et de tout le vivant, pour finir par une perte cruelle de repères , de sens, et sans doute aussi de “spiritualité”.
    amitiés

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