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Pour un message de paix: en quoi le Coran respecte les religions juive et chrétienne

Cette tribune a été initialement publiée dans Le Huffington Post France

Cet automne a été endeuillé par de tragiques attentats terroristes en Europe: Samuel Paty; les trois fidèles de la Basilique Notre-Dame à Nice; la synagogue de Vienne. Face à ces attentats dramatiques et odieux, il faut rappeler que le problème du terrorisme n’est pas un problème de religion, mais un problème avec les extrémistes radicaux qui s’en réclament. Il n’y a pas d’opposition nécessaire entre islam, judaïsme, et christianisme. Pour étayer cela, il faut revenir à ce que dit le Coran — le livre saint de l’islam — sur les religions juive et chrétienne. À la doctrine des extrémistes radicaux, il convient d’exposer la doctrine du Coran.

En cette veille de Noël, et une semaine après la fête juive de Hanouka, célébrations de deux dates capitales dans l’histoire du monothéisme, lançons un message de paix interconfessionnel. Rappelons en quoi l’islam respecte les deux autres grandes religions du monothéisme. Disons ce qui rapproche l’islam du judaïsme et du christianisme, pour réaffirmer que notre lutte contre le terrorisme n’est pas une guerre de religion – mais contre le radicalisme et l’obscurantisme.

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Le Coran reconnaît les Révélations juive et chrétienne

Que dit donc le Coran sur les religions juive et chrétienne? Le Coran reconnaît les Révélations juive et chrétienne. Pour le Coran, la Révélation islamique suit d’autres Révélations, notamment celles faites à Jésus, Moïse, Abraham, Noé, Isaac, Jacob, Joseph, David, Salomon, Jean le Baptiste, qu’il reconnaît explicitement comme prophètes (par exemple, Coran, 2.136; 4.163; 6.84-86; 10.37; 19.58; 42.13). Muhammad, prophète de l’islam, est vu comme le “sceau de la prophétie”, c’est-à-dire comme le dernier des prophètes envoyés par Dieu sur terre après tous ceux de la tradition biblique.

On le sait rarement, mais Moïse (Moussa en arabe) est, de loin, le plus cité des prophètes dans le texte du Coran, son nom apparaissant 136 fois (Pierre Lory, in MoïseDictionnaire du Coran). Avec Jésus, Noé, et Abraham, il fait partie des prophètes majeurs de l’islam. Le Coran raconte en particulier comment Moïse reçoit le message divin sur le mont Sinaï (19.51-52; 28.44) puis va en Égypte pour y libérer les enfants d’Israël de la servitude (Coran, sourates 20; 26; 28). Les récits sur Moïse occupent une part significative dans le Coran. Pharaon, tortionnaire des enfants d’Israël, y est vu comme un parangon du mal et d’hubris. Face aux exactions de Pharaon, les juifs sont les tenants du monothéisme, les héros de l’histoire (à l’exception de l’épisode du Veau d’or – baquara en arabe – comme dans la Bible).

Le Coran reconnaît aussi explicitement la sainteté de Jésus (Issa) et de Marie (Meriem; Coran, 2.87), et leur importance capitale dans la lignée de la Révélation. Tout en affirmant le caractère humain et non divin de Jésus et de Marie—différence essentielle entre christianisme et islam —, le Coran croit dans l’Immaculée Conception de la Vierge Marie (Coran, 19.20-21, 3.47). Il croit aussi dans l’Annonciation faite à Marie (Coran, 3.45). Lorsque les premiers musulmans furent persécutés par les Arabes polythéistes, c’est tout naturellement auprès du souverain chrétien d’Abyssinie, le Negus, qu’ils vinrent demander refuge (613 apr. J.-C.).

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Respect et proximité théologiques

Parce que le Coran situe son message dans la lignée des autres révélations prophétiques, il a donc le plus grand respect pour les autres monothéismes, particulièrement juif et chrétien. Ainsi, le Coran dit explicitement (2.62): “Certes, ceux qui ont cru, ceux qui ont adopté le judaïsme, les chrétiens, les sabéens, quiconque parmi eux a cru en Dieu, au Jugement dernier et a pratiqué le bien trouvera sa récompense auprès de son Seigneur et ne ressentira ni crainte ni chagrin.” Et encore: “Ceux qui ont cru, ainsi que les juifs, les sabéens et les chrétiens, ceux qui ont cru en Dieu, au Jugement dernier et qui ont fait le bien, seront préservés de toute crainte et ne seront point affligés.” (Coran, 5.69). Le message est clair: Dieu jugera la foi profonde et la moralité de chaque être humain, indépendamment des religions. Cela s’illustre, par exemple, à travers la notion de hanif, qu’on peut traduire par “croyant” (c.-à-d., monothéiste). Le Coran reconnaît explicitement qu’on puisse être un(e) croyant(e) en dehors des religions révélées telles le judaïsme, le christianisme ou l’islam (3.67-68). Enfin, le Coran recommande la bienveillance vis-à-vis des non-croyants (7.199; 25.63).

Plus que respecter les confessions stricto sensu, le Coran tient en haute estime les gens qui suivent le judaïsme et le christianisme puisqu’ils suivent des Révélations reconnues comme antérieures. Le Coran dit: “Nous avons donné aux fils d’Israël l’Écriture, la sagesse et la prophétie” (45.16) ou encore “Nous avons effectivement donné l’Écriture à Moïse (…). N’aie aucun doute à ce sujet! Et Nous en avons fait une bonne direction pour les fils d’Israël.” (32.23). Ou encore: “Dans le peuple de Moïse, il y a des gens qui se laissent guider par la vérité et qui, quand ils rendent un jugement, le font avec équité.” (Coran, 7.159). Ainsi que: “Nous avons envoyé ensuite sur leurs traces Nos autres prophètes que Nous avons fait suivre de Jésus, fils de Marie, à qui Nous avons donné l’Évangile. Et Nous avons fait naître dans le cœur de ceux qui l’ont suivi la bonté et la compassion.” (Coran, 57.27).

Il est important de le souligner: le respect n’est pas purement de forme. Il est une véritable reconnaissance du caractère fraternel des religions juive et chrétienne. Le Coran mentionne ainsi explicitement que les juifs et les chrétiens ont une part de la Vérité divine. On est loin de l’idéologie terroriste qui voit dans les chrétiens ou les juifs des ennemis par essence!

En quoi consiste alors la foi dans l’islam? Rien qui soit incohérent dogmatiquement avec la foi juive ou la foi chrétienne, à l’exception, pour cette dernière, du refus du dogme de la Trinité pour affirmer l’unicité absolue de Dieu. Par exemple, un lecteur du Coran peut tout à fait se reconnaître dans les Dix Commandements de l’Ancien Testament. À l’exception du commandement du jour du sabbat (que le Coran mentionne, mais réserve au judaïsme), les principes qui sous-tendent les Dix Commandements se retrouvent tous dans le Coran.

Les conflits sont politiques, pas religieux

De fait, les exemples abondent dans l’histoire qui montrent qu’il n’y a pas d’opposition nécessaire entre islam et les deux autres grands monothéismes. La majorité des populations chrétiennes d’Orient a accueilli à bras ouverts la conquête musulmane, car elle apporte plus de liberté et une amélioration de leur condition (Bernard Lewis, L’islam et les non-musulmans, 1980). La domination musulmane produit peu ou pas de conversion forcée durant plusieurs siècles, et les pays d’Orient sont longtemps restés à forte population chrétienne (syriaque, copte, etc.) durant tout le Moyen-Âge (Claude Cahen, Note sur l’accueil des chrétiens d’Orient à l’Islam, 1964). La prise de Jérusalem par Saladin (1187) ne donne lieu à aucun massacre, contrairement à la prise de Jérusalem lors de la première croisade (1099). Les chroniques des Croisades (André Miquel, Ousâma: Un prince syrien face aux croisés, 1986) montrent un code d’honneur commun et de multiples alliances entre princes chrétiens et musulmans. L’époque des royaumes taïfas d’Andalousie montre également des alliances entre princes chrétiens et musulmans. Les juifs expulsés d’Espagne par Ferdinand et Isabelle après la prise de Grenade (1492) sont invités par les Ottomans à venir s’installer dans leur Empire. Les Ottomans s’allient avec François 1er, roi de France (1536). La modernisation ottomane (les tanzimat) au XIXe siècle se fait avec l’aide d’émissaires occidentaux. Jusqu’à la période moderne, la tolérance en islam n’était pas moindre que dans les autres sociétés de la même époque (Karen Armstrong, Holy War: The Crusades and their Impact on Today’s World, 1988). Enfin, les Arabes chrétiens jouent un rôle primordial dans la fondation des premiers journaux arabophones et l’émergence du nationalisme arabe à la fin du XIXe siècle.

Plus proche de notre actualité, les abondantes enquêtes des chercheurs israéliens (Daniel Bar-Tal, Eran Halperin, Boaz Hameiri, Ifat Maoz, Arie Nadler, etc.) démontrent que le conflit israélo-palestinien est un conflit politique, non religieux. Par exemple, dès lors qu’il y a reconnaissance des droits ou des émotions par la partie adverse, les tendances propaix augmentent chez les Israéliens comme chez les Palestiniens. Il faut le souligner: ces travaux de chercheurs israéliens œuvrent pour une reconnaissance des droits et du narratif nationaux des Palestiniens. Ainsi, des processus de négociation efficients aident à surmonter les biais négatifs des deux parties (Lee Ross, Stanford). Rappelons que l’OLP (où se côtoient chrétiens et musulmans) a reconnu l’État d’Israël en 1988, reconnaissance officialisée avec la signature des accords d’Oslo.

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De même, les études sur le chaos en Irak après l’invasion américaine montrent que les alliances entre tribus sont politiques, plutôt que religieuses (Myriam Benraad, Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique, 2015). Les rivalités entre factions au Liban ne peuvent pas se comprendre sous l’angle de la religion, mais le peuvent sous l’angle des intérêts politiques et claniques (le chrétien Michel Aoun est l’allié du Hezbollah). Enfin, la coopération sécuritaire entre la France et des pays tels le Maroc a été essentielle pour déjouer des attentats islamistes en France.

Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les relations entre islam, judaïsme, et christianisme ont toujours été idylliques. Aucune société n’est exempte de violence. Le génocide arménien, perpétré par des nationalistes et non des religieux, est une horreur sans nom. Et il y eut, évidemment, de multiples conflits politiques. Mais ce qu’il faut rappeler est qu’il n’y a pas d’opposition nécessaire, essentielle (pour approfondir: voir Georges Corm, La question religieuse au XXIe siècle).

Nous sommes dans une lutte contre le terrorisme et l’obscurantisme, pas dans une guerre de religion.

 

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