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Pensée de Malek Bennabi: Témoignage pour un million de martyrs

La veille de l’indépendance Bennabi rédige au Caire où il réside depuis 1956 un texte extrêmement téméraire dans lequel il s’en prend au GPRA et à l’état-major de l’armée des frontières qui se disputent le pouvoir. Il est daté du 11 février 1962. En raison de son contenu explosif, il ne sera publié qu’en 2000, lorsque le commandant Lakhdar Bouragaâ en fait paraître le contenu intégral dans une annexe de ses « Mémoires » [1]. Il était destiné au Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) qui devait se réunir en mai 1962 à Tripoli (Libye) mais le « zaïm » à qui Bennabi l’a confié (Ben Bella) a préféré le garder par devers lui. Ce que constatant, il en remet une copie au Dr Ammar Talbi, alors étudiant au Caire, en le chargeant de le remettre au Dr. Khaldi à Alger pour publication.

Il était attendu de la réunion du CNRA dans la capitale libyenne qu’elle prépare la relève de l’Etat français par l’Etat algérien et qu’elle débatte de deux points principaux inscrits à l’ordre du jour : un projet de programme et la désignation d’un Bureau politique. La « Charte de Tripoli », qui prévoit la mise en place d’un parti unique et l’option socialiste, est votée à l’unanimité. Quant au second point, relatif à la structure du pouvoir à mettre en place, Ben Bella et Khider proposent le remplacement du GPRA par un Bureau politique composé d’eux-mêmes, d’Aït Ahmed, Boudiaf, Bitat, Ben Alla et Mohammedi Saïd. Un témoin des débats, Saâd Dahlab, écrit dans ses Mémoires : « Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Les passions se déchaînèrent autour de cette seule question parce qu’elle signifiait le pouvoir. Ben Bella et Khider jetaient le masque. Ils ne voulaient personne de l’ancienne équipe » [2].

Après dix jours de discussions les membres du CNRA n’arrivent pas à un compromis sur le partage du pouvoir. Boudiaf et Aït Ahmed refusent de s’allier à Ben Bella et Khider, lesquels sont soutenus par l’état-major militaire dirigé par le colonel Houari Boumediene. Benkhedda, président du GPRA, quitte Tripoli et rentre à Tunis. Le 30 juin, le GPRA décide de destituer et de dégrader les membres de l’état-major ; le 1er juillet, le référendum a lieu à travers le territoire national ; le 03, les troupes de l’armée des frontières rentrent en Algérie ; le 06, Ferhat Abbas se prononce contre la destitution de l’EMG ; le 11, Ben Bella rentre en Algérie par Maghnia ; le 22, il proclame à Tlemcen la formation du Bureau politique (la liste proposée au CNRA moins Aït Ahmed et Boudiaf) ; Ferhat Abbas le soutient et le rejoint à Tlemcen. Le GPRA est éclaté : cinq de ses membres font partie du Bureau politique (Ben Bella, Bitat, Boudiaf, Khider et Mohammedi), deux ont démissionné et se sont retirés à Genève (Aït Ahmed et Dahlab), deux autres sont restés à Tunis (Boussouf et Bentobbal), alors que Krim Belkacem s’est retiré en Kabylie. Le 02 août, un arrangement est enfin trouvé sur la tenue d’élections pour désigner une Assemblée constituante. Boudiaf réintègre le BP ; le 03, les membres du BP font leur entrée à Alger ; le 21, les Oulamas proclament leur soutien à Ben Bella, suivis du Parti communiste algérien ; les wilayas sont divisées entre le soutien au GPRA et au BP ; des affrontements éclatent ; on dénombre des centaines de morts ; le 20 septembre se tient l’élection de l’Assemblée nationale constituante ; le 27, Ben Bella forme son gouvernement.

Dans « Témoignage pour un million de martyrs », Bennabi proclame sa volonté de dire au peuple algérien ce qu’il sait de la Révolution et de ses dirigeants : « Je me sens peut-être tenu par l’obligation de témoigner plus que les autres car je suis arrivé au Caire en 1956 avec l’intention de mettre ma personne et ma plume au service de la Révolution. Mais le destin m’a mis dans la position du témoin pour des raisons que je révélerai quand le peuple algérien demandera des comptes à tous ceux qui étaient au Caire durant cette période. Par conséquent, je m’acquitte de mon devoir de témoignage en étant conscient de mes responsabilités dans l’accomplissement de ce devoir. Je ressens ce devoir de façon plus particulière au moment où le peuple algérien va être appelé à accomplir son dernier et plus grave acte révolutionnaire, l’acte qui pourra soit consacrer tous les résultats de sa révolution, soit l’exposer à sa perte…

Il commence par s’étonner que des personnages (dont il cite les noms) qui avaient été proches de l’administration coloniale se soient retrouvés à la « Voix de l’Algérie » ou en charge des finances de la Révolution. Il affirme que le peuple doit être éclairé sur les comportements et les responsabilités de chacun avant la tenue du référendum d’autodétermination : « Le peuple algérien doit connaître la vérité pour éviter à son édification politique et sociale de reposer après l’indépendance sur un terrain où les pieds s’enfonceraient dans la trahison, le stratagème et l’irresponsabilité…» Il propose au CNRA de convoquer à Alger un « Congrès extraordinaire du peuple algérien » qui formerait des commissions chargées d’enquêter sur un ensemble de questions avant la tenue de toute élection dans le pays. Il énumère ces questions :

1)Circonstances dans lesquelles a été constituée en avril 1955 une « direction séparée de celle de la Révolution basée dans les Aurès » sous le nom de Zone Autonome d’Alger (ZAA). 2) Circonstances de la mort de Ben Boulaïd, Abbas Laghrour, Zighoud Youcef, Larbi Ben Mhidi, le colonel Amirouche, le colonel Mohamed El-Bahi, Abdelhaï, Mostéfa Lakehal… Il y voit la main de la « trahison » et incrimine la direction qui s’était autoproclamée en 1955, lorsque le gouvernement français cherchait des « interlocuteurs valables » hors des rangs de l’ALN pour négocier avec eux. Pour lui, même le détournement d’avion qui a permis l’arrestation des « cinq » en 1956 résulte d’un acte de trahison. 3) Comportement des dirigeants issus du Congrès de la Soummam face à l’édification de la « ligne Morrice » qui n’a été ni entravée ni retardée, mais au contraire accompagnée d’une accalmie sur le front intérieur. Selon lui, le Congrès de la Soummam a été suivi d’une baisse d’intensité des combats et d’un transfert délibéré des unités combattantes vers les frontières Est et Ouest pour « laisser souffler » les forces françaises et en prélude à l’ouverture de négociations. Il estime que ces unités ont été transformées en unités de parade entre les mains des « zaïms ». 4) Circonstances dans lesquelles les déserteurs de l’armée française ont rejoint l’ALN et les raisons de leur nomination à des fonctions sensibles au sein de l’ALN. 5) Assassinat de Allaoua Amira au siège du GPRA au Caire après qu’il eut mis en cause le GPRA dans certains contacts secrets avec la France[3]. 6) Attitude des membres du GPRA envers les étudiants algériens à l’étranger. 7) Gestion des finances par le GPRA et leur utilisation en dressant un état comparatif des dépenses effectuées au profit de l’ALN et de celles consacrées au fonctionnement du GPRA, dont les rémunérations allouées à ses membres[4]. 8) Modalités de constitution du CNRA et sa représentativité. 9) Initiative d’engager l’Algérie dans des pourparlers au sujet du Grand Maghreb sans consulter le peuple.

Dans la lettre d’accompagnement de « Témoignage pour un million de martyrs » qu’il a adressée à Ben Bella le 18 juin 1962, Bennabi demande la réunion d’un Congrès « comme celui de 1936 », c’est-à-dire regroupant le FLN-ALN, les Oulamas, l’UDMA, le PCA et même le MNA de Messali Hadj. Idée irrecevable pour ceux qui ont en main le pouvoir et qui ont déjà arrêté le principe du parti unique. Il ressort de cette demande que Bennabi envisageait pour l’Algérie un système démocratique fondé sur le pluralisme politique. En conclusion de son témoignage, il affirme qu’on ne peut pas s’engager dans des élections sans que le peuple connaisse la vérité sur la Révolution : « Les jours de deuil et de misère vécus par le peuple algérien pendant la Révolution ont été, pour les « zaïms », les plus beaux de leurs jours qu’ils ont passés comme les émirs arabes du pétrole dans leurs palais des mille et une nuits » écrit-il rageusement.

Il déplore qu’aucun « alem » ni intellectuel n’ait proféré le moindre mot pour condamner ces agissements ou en informer le peuple.

Une telle liberté de ton pouvait faire craindre pour sa vie étant donné les mœurs politiques de l’époque. Si la lettre n’a été connue par un public forcément restreint qu’en 2000, son contenu est passé pour l’essentiel dans « Perspectives algériennes » (1964) et « Le problème des idées dans la société musulmane ». Ainsi est Bennabi : jamais il ne se tait ni ne renonce à sa liberté de jugement et d’expression. Les questions qu’il a soulevées sont, on s’en doute, gravissimes et laissent clairement entendre que la Révolution algérienne a été « détournée » quelques mois à peine après son lancement. Il n’a jamais fait mystère de cette conviction.

Quoi qu’il en soit des œuvres publiques de Bennabi, c’est dans ses écrits inédits et ses Carnets que nous trouvons ses véritables sentiments et pensées sur les évènements et les hommes. Le 18 mai 1959 à 22H, il entame la rédaction d’un livre inédit portant le titre de « Histoire critique de la Révolution algérienne ». Dans la préface de six pages on peut lire : « La révolution algérienne a été une mise au banc d’essai de tout un peuple, la mise à l’épreuve de toutes ses valeurs humaines, de toutes ses catégories sociales. Et cette épreuve a montré la qualité des valeurs populaires de l’Algérie mais elle a mis à nu les tares incroyables de ce qu’on peut appeler une « élite » qui s’est révélée dénuée des qualités morales et intellectuelles qui font l’apanage d’une élite… La Révolution algérienne et le peuple algérien : un dépôt sacré entre des mains sacrilèges ou maladroites… La Révolution algérienne est l’œuvre d’un peuple qui n’a pas d’élite : l’historien y trouvera toutes les vertus populaires, mais aucune des qualités propres à une élite». Toute l’histoire de l’Algérie au XXe siècle est dans ces lignes, de même que l’explication de la tragédie qu’elle a connue dans les années quatre-vingt dix et l’avilissement dans lequel elle vit aujourd’hui.

Un peu moins de deux ans après le déclenchement de la Révolution, Krim Belkacem, Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane s’entendent pour réunir un Congrès en vue de donner à la Révolution algérienne une organisation, une direction et un programme. Celui-ci se tient effectivement le 20 août 1956 en Kabylie et dure vingt jours. Le Congrès dresse le bilan de la Révolution, décide d’une réorganisation de l’ALN sur le modèle des armées classiques, découpe le territoire national en six wilayas, érige Alger en Zone autonome, adopte une plate-forme politique (rédigée pour l’essentiel par Amar Ouzegane, un ancien responsable du Parti communiste algérien) et désigne une direction constituée d’un exécutif de 05 membres (le Comité de Coordination et d’Exécution- CCE), et une instance politico-législative de 34 membres (le Conseil National de la Révolution Algérienne, CNRA).

La proclamation du 1er Novembre 1954 avait assigné pour but à la Révolution « la restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». Dans la « Plateforme de la Soumam », il est question d’« un Etat algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale et non la restauration d’une monarchie ou d’une théocratie révolues ». Deux mois après le Congrès, les quatre principaux membres de la Délégation extérieure(Ben Bella, Aït Ahmed, Khider, Boudiaf) sont arrêtés après le détournement de leur avion. Des six « historiques » qui ont déclenché la Révolution, Didouche Mourad, Mostefa Ben Boulaïd et Larbi Ben M’hidi sont morts ; Boudiaf et Bitat sont en prison ; il ne reste plus que Krim Belkacem vivant et en liberté.

Abane Ramdane reprochait à la Délégation extérieure de ne pas alimenter les maquis en armes et à ses membres de s’être arrangés pour se mettre en lieu sûr après avoir « allumé la mèche ». Mais lui-même ainsi que les autres membres du CCE ne vont pas tarder à quitter le front intérieur pour se réfugier à l’extérieur après l’arrestation de Larbi Ben M’hidi et ce en violation des décisions du Congrès de la Soummam qui avait consacré la primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Yacef Saâdi, qui dénie au CCE tout rôle dans la « Bataille d’Alger » est ulcéré quand il apprend leur décision de quitter le territoire national : « Ils ont choisi, à la faveur ou à cause de la grève, de prendre leurs jambes à leur cou et déserter le champ de bataille… Moins brillant qu’à son arrivée de la Soummam, le CCE était reparti en baissant la tête… Le précédent créé par le CCE se traduira par deux conséquences majeures : primo, à partir de cette date des milliers d’Algériens, fuyant la guerre, n’essaieront même pas de justifier leur acte auprès du FLN de l’intérieur… A l’abri de la frontière tunisienne et marocaine, on tentera de former avec les meilleurs d’entre eux ce qu’on appelle « l’armée des frontières » ; secundo, s’il est un homme dans l’histoire récente de notre guerre de libération qui perdra tout son poids à cause de ce départ irréfléchi à l’étranger c’est bien Abane Ramdane qui, de chef de gouvernement révolutionnaire bénéficiant de la quasi-totalité des prérogatives pour conduire la guerre à bon port, est relégué au niveau de directeur de journal »[5].

Un des membres du CCE, Benkhedda, reconnaîtra quarante ans plus tard que la plus grande erreur de la Révolution a été de transférer à l’étranger sa direction : « Il s’est formé une bureaucratie politique et militaire coupée de l’intérieur et de ses réalités quotidiennes qui a ouvert la voie à l’arrivisme, à l’opportunisme, au népotisme et dont l’origine remonte à la sortie du CCE en 1957, une décision lourde de conséquences… C’est cet appareil forgé à l’extérieur qui prendra le pouvoir en 1962 et confisquera la Révolution à son profit. Beaucoup plus que pour le GPRA, l’état-major général siégeant à l’extérieur a été une aberration. L’ALN a été divisée en deux : celle des deux frontières et celle de l’intérieur, séparées l’une de l’autre par la ligne Morrice.[6]»

Lorsque les membres de la Délégation extérieure du FLN au Caire reçoivent les procès-verbaux et les résolutions du Congrès de la Soummam, ils s’aperçoivent qu’ils ont été exclus de la direction de la Révolution. Ils contre-attaquent en reprochant au Congrès de ne pas être représentatif et d’avoir « remis en cause le caractère islamique des futures institutions politiques » et en rejetant ses décisions. Quant à la composition du CCE, ils récusent la nomination de Benkhedda et de Dahlab, anciens « centralistes ». L’initiateur du Congrès, Abane Ramdane, est sévèrement critiqué. On pense qu’il veut prendre le pouvoir et écarter les « historiques » et les chefs de l’extérieur. La réunion au Caire du CNRA en août 1957 annule les décisions de la Soummam ; un nouveau CCE de 9 membres est désigné ; Abane est marginalisé: on lui confie la direction du journal « El-Moudjahid ».

Le 27 décembre 1957, quelque part à Tétouan, au Maroc, Abane Ramdane, attiré dans un guet-apens, est assassiné. Plus tard, Ferhat Abbas mettra cet assassinat sur le compte de « la haine que les analphabètes vouaient à ceux qui savaient lire et écrire. La jalousie et l’envie ont été les deux maladies de l’insurrection algérienne… Au cours de son histoire, le Maghreb a toujours décapité la société en supprimant ses élites pour recommencer du début. C’est pourquoi il a stagné sans jamais progresser.[7] » Avant d’être tué, Abane aurait été jugé en son absence, selon le témoignage de Krim Belkacem. L’accusation retenue contre lui aurait été de s’être livré à un travail fractionnel et d’avoir comploté avec un commandant de l’ALN pour renverser le nouveau CCE[8].

Abane avait des idées marxistes et laïques et ne s’en cachait pas. Il était de caractère difficile, cassant, autoritaire, méprisant. Cela, tous ceux qui ont écrit sur lui le confirment[9]. Le diplomate Khalfa Mameri raconte par le menu détail les très difficiles relations que Abane avait avec la plupart des dirigeants, à commencer par celui qui l’a recruté au PPA, Omar Oussedik, celui qui l’a nommé à la tête d’Alger, Krim Belkacem (qu’il a un jour publiquement traité d’ « aghioul » (âne)), les membres de la Délégation extérieure (surtout Ben Bella qu’il a accusé d’être un « traître ») et les colonels de la Révolution (Boussouf, Boumediene, Bentobbal, Amirouche, qu’il lui est arrivé de qualifier de « voyous »). Il pensait qu’il était le plus qualifié pour diriger la Révolution, ce qui a suscité chez les autres prétendants une terrible méfiance à son égard. Mameri n’hésite pas à s’attarder sur les zones d’ombre de sa vie qui ont justement servi à alimenter la terrible accusation qui a pesé sur lui [10]. Saâd Dahlab qui était très proche de Abane et à qui il devait son ascension politique écrit : « Il nous mettait souvent devant le fait accompli… Rien n’irritait davantage Krim et Ben M’hidi que de le voir « jouer au chef ».

Il y a quelques années, le nom de Malek Bennabi a été mêlé dans un livre sur Abane Ramdane à une querelle dans laquelle il n’a rien à voir, comme il n’avait rien à faire dans la galerie de photos ornant la couverture du livre en question où apparaissent Ahmed Ben Bella et Ali Kafi. Si ces deux personnalités ont été effectivement des rivaux et des contradicteurs de Abane, Bennabi, lui ne l’a jamais rencontré, ne lui a disputé aucune position dans la direction de la lutte de libération nationale et ne s’est intéressé à lui qu’accessoirement, dans le cadre d’une thèse sur les processus révolutionnaires dans l’histoire. On ne grandit pas un homme en rabaissant un autre et je ne voudrais pas tomber dans le travers que je dénonce. Il s’agit ici de deux grandes figures de l’Algérie du XXe siècle, l’une dans le registre de la pensée universelle, l’autre dans l’action révolutionnaire. Du reste Bennabi n’a besoin de personne pour être grandi, son œuvre le faisant largement pour lui.

Je connais depuis le début des années 1970 les jugements de Bennabi sur la Révolution algérienne et ses dirigeants puisqu’il lui arrivait d’en parler dans ses séminaires, chez lui. Alors âgé d’une vingtaine d’années, j’étais bouleversé par ce que j’apprenais comme doivent l’être les générations postindépendance qui sont scandalisées et traumatisées par ce qu’elles entendent à longueur d’année sur l’histoire de leur Révolution, entachée par les accusations de trahison de part et d’autre et les assassinats ayant pour mobile la prise du pouvoir.

L’œuvre écrite de Bennabi est ample ; dans cette production foisonnante, un seul paragraphe de quatre ou cinq lignes selon le format du livre a été consacré à Abane Ramdane (en même temps que Georges Habache) pour illustrer un raisonnement sur les processus révolutionnaires algérien et palestinien. Ce paragraphe se trouve dans son livre « Le problème des idées dans la société musulmane » paru pour la première fois en arabe au Caire en 1970. C’est à mon initiative et avec une préface de moi qu’il est sorti pour la première fois en langue française en 1991. Et il ne comporte pas le paragraphe où Bennabi parle de Abane Ramdane et de Georges Habache car j’ai pris sur moi, sans en référer à quiconque, de « censurer » ce passage. Pourquoi ? Parce j’estimais que des dirigeants de l’envergure de Abane et de Habache ne pouvaient être jugés aussi lapidairement et parce qu’il allait de soi à mes yeux que ce retrait ne nuirait aucunement à sa pensée.

Ce que Bennabi a pu dire dans ses « Mémoires» ou ses inédits de Abane Ramdane, Larbi Tébessi, Ferhat Abbas, Moufdi Zakaria, Lamine Debaghine et beaucoup d’autres ne représente rien par rapport à la valeur et à la portée de son œuvre. Qu’il ait raison ou tort, que ses appréciations sur les hommes soient fondées ou non, confirmés ou infirmés, sont une autre affaire. Il revient à l’Histoire de juger les uns et les autres à travers les témoignages, les investigations des historiens et les archives qui, tôt ou tard, s’ouvriront aux chercheurs. Le domaine de la pensée est une chose, les démêlés d’un auteur avec son environnement social et politique une autre. Bennabi en avait assurément avec les leaders du Mouvement national et plus tard avec les dirigeants de la Révolution mais ces divergences n’ajoutent ni ne retranchent rien à sa pensée et à son œuvre. Ce n’est pas ce que l’histoire a retenu de lui, ce n’est pas ce qui l’a fait connaître dans le monde, ce n’est pas à ses opinions sur la Révolution algérienne qu’il doit sa renommée et ce n’est pas pour son apport sur ce plan que des centaines d’écrits lui ont été consacrés et le seront encore à l’avenir.

Larbi Tébessi a connu la prison et est mort en martyr de la Révolution ; Bachir al-Ibrahimi a été enfermé dans les geôles coloniales, mis en résidence surveillée et exilé; Abane Ramdane a fui l’Algérie pour ne pas tomber entre les mains de l’ennemi mais a été finalement étranglé par celles de ses frères ; Ferhat Abbas a été incarcéré de multiples fois et réduit au silence par l’Algérie indépendante… Toutes ces grandes figures ont servi leur pays selon leur notion des choses, avec leurs moyens, leurs qualités et aussi leurs faiblesses. Humain, Bennabi ne pouvait être exempt de défauts et avait les siens mais ils étaient largement compensés par sa droiture et son génie.

Bennabi n’a pas pris le fusil et n’a pas tiré un seul coup de feu contre l’ennemi. Abane non plus, pas plus que l’écrasante majorité de ceux qui ont dirigé la Révolution et le pays depuis l’indépendance. Lui a pris la plume du début à la fin de sa vie et pour la gloire de la pensée algérienne dont il est le représentant le plus connu dans le monde, qu’on le sache ou non, qu’on l’admette ou non. Je dis bien « pensée », et non littérature. L’indépendance a été acquise après sept ans de guerre mais trente ans après exactement une autre guerre s’ouvrait entre Algériens qui dura plus longtemps que la Révolution. C’est dire que ce à quoi s’est consacré Bennabi n’était pas moins valeureux ou crucial que l’acte révolutionnaire de libérer le pays. Pour mener un combat physique, armé, ayant pour finalité la libération du pays ou l’instauration d’un « Etat islamique », il y a toujours assez de monde. Mais des siècles et des millénaires peuvent s’écouler sans qu’un peuple ne mette au monde un seul penseur. Dans ses Carnets figure cette pensée dont il dit qu’elle était gravée dans le marbre au fronton du palais du vice-roi à Delhi : « La liberté ne descend pas vers un peuple ; un peuple doit s’élever jusqu’à la liberté. » C’est le contraire qu’on a cru en Algérie.

Ce sont ces idées, cette pensée, cette œuvre qu’il fallait enseigner et propager pour éduquer les citoyens, les doter de représentations justes, leur faire prendre conscience des pré-requis d’une œuvre de civilisation et, en définitive, les immuniser contre le charlatanisme et le nihilisme. Pris par les tâches dites de construction nationale, happé par les idées soi-disant progressistes, l’Etat algérien a méprisé et dédaigné cette pensée. Conséquences : les idées fausses ont défait ce qui a été fait au titre de la libération du pays ou de la « construction nationale ».

[1] «Chahid âla ightial ath-thawra » (« Témoignage sur l’assassinat de la Révolution »), Ed. El-Oumma, Alger 2000.

[2] Saâd Dahlab : « Mission accomplie », Ed. Dahlab, Alger 1990.

[3] Membre de la représentation du FLN au Liban, Allaoua Amira est reçu au siège du GPRA au Caire. Accusé d’avoir tenu des propos désobligeants à l’égard des membres du GPRA, il a une altercation avec Ferhat Abbas qui le gifle. 48 heures plus tard, il est retrouvé mort près du siège du GPRA. La police égyptienne qui ouvre une enquête découvre dans sa serviette (« entre les pages de mon livre « L’Afro-Asiatisme » écrit Bennabi dans ses Carnets), des documents qu’elle confisque.

[4] Benkhedda a publié ces comptes pour la période où il était à la fois président du GPRA et ministre des finances : « Du 24 septembre 1961 au 30 juin 1962, le GPRA a versé aux différents départements du FLN et de l’ALN la somme de 12 milliards environ. La répartition de cette somme s’est faite dans les proportions suivantes :
Etat-major général : 45,81%
Ministère de l’armement et des liaisons générales (MALG) : 25%
Ministère de l’intérieur : 16%
Les wilayas : 7,30%
Ministère des affaires étrangères : 1,95%
Ministère de l’information : 0,80%
Présidence du GPRA : 0,20%
S’agissant du fameux « Trésor du FLN », Benkhedda écrit : « Lorsque le Bureau politique prit la succession du GPRA en août 1962, la responsabilité des finances fut détenue par le secrétaire général et trésorier du FLN, Mohamed Khider, à la suite d’un ordre donné par moi-même aux différents établissements bancaires chargés des opérations financières du GPRA. Khider a disposé alors des avoirs déposés dans les banques suisses et autres, évalués à près de six milliards de francs dont 4,7 en devises fortes » (cf. Benyoucef Benkhedda : « L’Algérie à l’indépendance : la crise de 1962». Ed. Dahlab, Alger 1997). Khider a été assassiné le 3 janvier 1967 à Madrid.

[5] Cf. Yacef Saâdi : « La bataille d’Alger », T.3, Ed. Casbah, Alger 1997.

[6] Cf. Benyoucef Benkhedda : « L’Algérie à l’indépendance : la crise de 1962 ».

[7] F.Abbas : « L’indépendance confisquée », Ed. Flammarion, Paris 1984.

[8] Cf. Amar Hamdani : « Krim Belkacem, le lion des djebels », Ed. Balland, Paris 1973.

[9] Notamment : Saad Dahlab, Benyoucef Benkhedda, Ferhat Abbas, B.Stora et Z.Daoud, Amar Hamdani et Yacef Saâdi.

[10] Cf. « Abane Ramdane, une vie pour l’Algérie », Ed. K.Mameri, Alger 1996.

Source: Le Soir d’Algérie du jeudi 12 /11/2015 publié sur Oumma avec l’accord de Nourredine Boukrouh

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