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Pensée de Malek Bennabi: “perspectives algériennes “

A la proclamation de l’indépendance le 3 juillet 1962, Bennabi hésite à rentrer en Algérie où les luttes pour le pouvoir tournent à l’affrontement. Le pouvoir ne l’ayant jamais intéressé, il ne s’implique d’aucun côté mais ne se prive pas de s’exprimer par écrit comme à son habitude pour condamner les dérives des uns ou des autres. Il poursuit sa vie et ses activités au Caire et en Libye. Le 03 janvier 1963, il met la dernière touche à une étude de 24 pages à laquelle il donne le titre de « Révolution et pseudo-révolutions dans le monde musulman ». A l’époque, le mot « révolution » est un mot magique qui cristallise les aspirations des peuples colonisés ou sous-développés à l’indépendance, au développement économique et à la justice sociale. Tous les régimes « progressistes » s’en réclament. Bennabi soumet à l’analyse ce concept afin de le rendre distinct des pseudo-révolutions destinées à prévenir justement les véritables révolutions et écrit : « Une science révolutionnaire doit dégager d’abord la commune mesure qui permette de ramener toutes les révolutions à un schéma général, à un archétype, qui permet de distinguer d’emblée une révolution d’une pseudo-révolution et de reconnaître le moment où une révolution, sous l’effet de certains facteurs, peut dévier et devenir une pseudo-révolution. Cet archétype permet en particulier de jauger un fait révolutionnaire, de savoir s’il appartient réellement au processus d’une révolution, à celui d’une simple pseudo-révolution ou même d’une contre-révolution masquée par les apparences ».

Le 18 août 1963, il rentre en Algérie par le poste frontalier de Bouchebka en provenance de la Libye. C’est un homme accompli, désabusé, au fait des choses du passé et informé sur les tenants et aboutissants du présent qui retrouve sa terre natale après sept années d’exil. A Alger, le contexte politique est extrêmement tendu. Le 3 septembre, il est reçu par Ben Bella qui les retient, lui et son ami le Dr Abdelaziz Khaldi, à déjeuner ; le 11, il le rencontre de nouveau. Le 15, Ben Bella est élu président de la République. Le 10 octobre, Bennabi termine la rédaction d’une étude sur l’ «idéologie » et la remet à Ben Bella qui venait de déclarer dans un discours : « Nous avons un programme mais pas d’idéologie ».

Au moment où l’Algérie indépendante entame sa construction sans une idée claire de ce qu’elle veut être, Bennabi mesure à quel point elle est dépourvue de la vision juste qui aurait été une garantie de succès de l’œuvre projetée. Il veut remédier à cette carence en démontrant l’interconnexion des problèmes : l’économie avec la psychologie, la politique avec l’éthique, la culture avec le travail… Pour lui la politique n’est pas une fonction mais une mission ; le profil de l’homme politique doit être plus proche de l’apôtre que du banal fonctionnaire ; la politique n’a pas de sens si elle ne mène pas à la civilisation. Il écrit dans ses Carnets en date du 25 octobre 1963 : « Toute activité humaine située en dehors de ce cadre est une perte de temps : la politique devient un mensonge, l’économie une affaire de quelques individus, la culture une parure de quelques esprits distingués… »

Ben Bella lui ayant demandé son point de vue sur la situation globale du pays, il lui remet début novembre un mémoire dont on a retrouvé le manuscrit et où on peut lire : « Le devoir d’un intellectuel n’est pas de dire ce qui lui plait ou ce qui plait aux autres, mais ce qui lui semble être la réalité. C’est sans doute pourquoi vous m’avez demandé mes impressions lors du premier entretien que j’ai eu l’honneur d’avoir avec vous. » Suit une analyse où il décrit par le détail les anomalies qui lui paraissent de nature à conduire à l’échec de la politique envisagée. Il pose comme postulat qu’un régime politique postcolonial peut se trouver confronté à deux situations : être écrasé du dehors (ce qu’il exclut) ou « pourrir » de l’intérieur. Le pourrissement survient, prévient-il :

– En laissant les initiatives et les décisions du pouvoir révolutionnaire en suspens ou en les dénaturant de façon à les rendre incompréhensibles ou inadmissibles aux yeux du peuple de manière à refroidir son enthousiasme.
– En alourdissant l’appareil administratif au-delà de ses besoins, de manière que les procédures deviennent bureaucratiques et freinent le processus révolutionnaire.
– En compromettant cet appareil du point de vue moral et technique en y introduisant le maximum d’incompétence, d’immoralité et d’incohérence.
– En viciant par tous les moyens le cadre de la vie quotidienne, en le semant de mille détails propres, d’une part à acclimater l’esprit populaire à l’anarchie et au désordre, et d’autre part à mettre cette anarchie sur le compte du pouvoir révolutionnaire aux yeux de l’opinion saine.
– En laissant des personnes douteuses mettre la main sur l’appareil de sécurité, ou de s’y aménager des intelligences pour enlever au régime tout moyen de contrôle sur la marche de sa politique, tout en essayant par ailleurs de conférer à cet appareil un caractère de première nécessité. Ceci peut aller jusqu’au point où il y aura un Etat dans l’Etat.
– Pour donner à toutes ces causes le temps de produire leurs effets perturbateurs, les milieux hostiles à la Révolution peuvent créer à l’intérieur du pays ou à ses frontières des dissensions pour détourner l’attention du pouvoir des vrais problèmes.

Il enverra ce même document à Boumediene en décembre 1969 dans l’espoir qu’il en tire les enseignements utiles à ses projets et lui parle d’ « aggravation du pourrissement depuis 1965 ». On y lit : « La gestion d’un pays n’est pas la gestion d’un restaurant, d’un magasin, ni même d’une usine. Le bilan de n’importe quel commerce est simple. Il s’établit en deux opérations. Aussitôt la balance montre si le commerce prospère ou le contraire. Mais la balance d’un pays est infiniment plus compliquée. Et à vrai dire aucune machine à calculer ne peut la faire. L’Histoire seule la fait. C’est un comptable implacable qui n’omet aucun détail. Et il présente parfois des factures bien lourdes qui totalisent des comptes qu’on a oubliés, des erreurs qu’on n’a pas corrigées, des fautes qu’on n’a pas réparées, des scandales qu’on a tolérés ou étouffés. Et il ne faut pas s’étonner si des Etats dont les affaires étaient prospères, dont la balance commerciale était bénéficiaire, s’écroulent soudain sous la moindre poussée de l’extérieur ou de l’intérieur. Ces Etats n’ont pas tenu compte de la comptabilité de l’Histoire et ont géré leurs affaires comme on gère un magasin. A la veille de la ruée mongole à la fin du XII° siècle, l’Etat musulman le plus prospère et apparemment le plus fort, c’était le Khawarezm. En quelques semaines, il s’écroule sous les coups de Gengis Khan. Et le Chah Mohamed al-Khawarizmi alla se réfugier et mourir dans une île de la Caspienne. Il vaut la peine de rappeler ces tragédies de l’Histoire à une époque où l’économisme tend à s’emparer de la politique, où l’on croit que tous les problèmes humains sont uniquement justiciables de solutions économiques ».

Enfin, il le rend public pour l’essentiel lors de la conférence qu’il donne en janvier 1970 (à laquelle a assisté l’auteur de ces lignes) à Alger sous le titre de « Le sens de l’étape ». Ce texte montre un Bennabi lucide, courageux, conscient du rôle qu’il pourrait jouer, rôle auquel ont de tout temps aspiré les penseurs : être le conseiller du Prince, de l’homme politique, du « décideur », ce qu’il ne sera jamais, sauf de brefs moments auprès de Sadate quand il dirigeait le Congrès islamique, de Chérif Belkacem au ministère de l’orientation et de Kadhafi. Une semaine après avoir remis au président Ben Bella son exposé sur la situation du pays, il lui propose par écrit la création d’un « Centre d’orientation culturelle » qu’il présente comme devant être « un véritable laboratoire où s’élaborera la formule d’une culture nationale répondant à toutes les exigences de notre présente phase historique. » Il propose qu’il soit parrainé par la Présidence et l’Université. En décembre 1963, la présidence de la République met à sa disposition un appartement au 50 Avenue Roosevelt destiné à servir de siège au centre et de logement pour lui. Il est également nommé conseiller technique au ministère de l’Orientation dirigé par Chérif Belkacem.

En août 1964 on lui propose la direction de l’Enseignement Supérieur, poste qu’il accepte sans ignorer la difficulté de la tâche : « Toute notre vie publique repose sur une base d’inculture qui dénature et stérilise toutes nos entreprises. Avant la Révolution, notre nationalisme est né sur le sol de cette inculture et ne pouvait donc s’incarner qu’en Messali… Et notre héroïsme qui reposait également sur cette base d’inculture ne pouvait avoir pour toute perspective que l’indépendance… » Il note à propos d’un thème d’actualité, les «biens vacants » abandonnés dans leur fuite par les Français et que les Algériens se disputent, ces mélancoliques pensées : « C’est le nouveau chancre de l’Algérie. Le colonialisme qui servait de paravent à toutes nos inerties sociales, morales et politiques, est parti. Mais il nous a laissé ses biens accumulés en un siècle. Et ces biens vacants sont cause aujourd’hui d’une maladie morale, sociale et politique plus grave que le colonialisme lui-même… Nous vivons comme de mauvais enfants oisifs d’un père avare qui a laissé en mourant un grand héritage… On vit sur un capital mal acquis et le vieux proverbe rappelle : « Bien mal acquis ne profite jamais. » C’est çà le bien vacant ».

Pendant les premières années de l’indépendance, l’Algérie est un champ de bataille culturel et politique où se dispute l’important enjeu de son orientation idéologique. Alger grouille de coopérants et de conseillers en tous genres. Bennabi ne va pas se confiner dans une tour d’ivoire et de là-haut contempler la mêlée. Au contraire, il s’y jette. Il approuve le « Programme de Tripoli » et voit dans « les mesures prises dans le domaine de la réforme agraire, du reboisement, de la prospection minière, une intention de poser le problème du sol ». Il croit même voir un cycle de civilisation en marche et écrit dans « Le problème de la civilisation », un texte destiné à une conférence daté de décembre 1963 : « La synthèse de l’homme, du sol et du temps est en train de se réaliser malgré les difficultés inhérentes à une métamorphose sociale à ses débuts ».

Il est motivé, optimiste, volontariste ; il pense pouvoir exercer une influence sur l’orientation idéologique de son pays ; il veut de tout son être aider sa patrie à construire ses idées, son infrastructure mentale, sa vision de la lutte contre le sous-développement ; il déploie dans ses écrits son enseignement : la civilisation n’est pas un entassement de produits, la culture n’est pas un programme de loisirs ; le sous-développement n’est pas un manque de moyens mais d’idées… Il cherche à rallier les pouvoirs publics à sa doctrine : rendre l’homme efficace, le temps utile et le sol rentable. Il est exalté, euphorique. Il écrit dans un autre texte destiné à une conférence sous le titre de « Le problème de la culture » : « Il faut que toute notre vie soit un beau tableau, un chant mélodieux, un poème exaltant, un mouvement harmonieux et un parfum captivant… L’Algérie doit devenir un chantier de culture, une école où chacun apprend et enseigne, un laboratoire où s’élaborent les valeurs culturelles correspondant aux nécessités du développement, un séminaire où le peuple discute des questions du vrai et du beau, de l’efficace et de l’utile…. »

Ne se contentant pas d’écrire et de publier, il va porter la bonne parole dans la série de conférences qu’il donne à la salle des Actes en janvier et février 1964 sur les thèmes de la civilisation, de la culture et de l’idéologie. Ces conférences formeront la brochure « Perspectives algériennes »[1] que préface le Dr Khaldi. La « Charte d’Alger », document de référence du socialisme algérien, est publiée en mars 1964. Dans le préambule, une critique vise Bennabi en faisant allusion à « la mystification du terme colonisabilité ». On mesure ainsi combien a été profonde la blessure : le concept de Bennabi a été inconsciemment intégré comme une « acceptation du fait colonial ». Les reproches que lui adressent les intellectuels dits « progressistes » sont plus virulents et méchants que ceux qu’ils adressent au colonialisme lui-même car Bennabi a débusqué le post-almohadien en l’Algérien, il lui a enlevé le masque de la victime derrière lequel il se cachait, il l’a dénudé et mis en face de ses responsabilités historiques qu’il a finalement assumées en se libérant. Cette notion n’est toujours pas acceptée.

Dans le cadre de ses fonctions de directeur de l’Enseignement supérieur, Bennabi est amené à effectuer des voyages à l’étranger où il est reçu davantage pour ce qu’il est, un penseur, qu’au titre des responsabilités de second plan qu’il occupe. Il visite l’URSS, l’Indonésie, le Canada, l’Europe et un grand nombre de pays arabes. Il se rend à la tête d’une délégation officielle dont fait partie Khaldi en Chine où il est reçu par le premier ministre Chou En Lai et le président Mao Tsé Toung qui lui relate les péripéties de la longue marche, lui confiant : « Au départ, nous étions 300.000 hommes, et à l’arrivée nous n’étions plus que 20.000. Ce ne sont pas toujours nos ennemis qui nous ont fait subir nos grands revers, mais nos propres erreurs. » Il ouvre le « Centre d’orientation » nonobstant la non-parution du décret qui devait l’autoriser[2]. Il y reçoit le samedi des étudiants francophones et, à partir de 1969, des étudiants arabophones le dimanche. Beaucoup d’étudiants, dont l’auteur de ces lignes, et d’enseignants vont passer par son domicile, de même que d’éminentes personnalités intellectuelles et politiques dont Yasser Arafat, Benoist Méchin, Pierre Rossi, Pierre Bernard, Hubert Nyssen, Lucien Bitterlin, Louis Gardet, Jacques Berque…. Le Dr Khaldi est extrêmement actif et publie lui-même de nombreux billets dans la presse ; il est chargé du public-relations de Bennabi.

En février 1965 ils sont tous les deux désignés pour assister au Vatican à l’investiture d’un groupe de cardinaux parmi lesquels Mgr Duval, archevêque d’Alger[3]. Le pape le reçoit en audience. En mars, il est chargé de diriger la délégation algérienne à la Conférence islamique afro-asiatique qui se tient à Bandoeng et prononce un discours au nom de l’Algérie. Nous avons consulté le texte de ce discours et le brouillon du « Rapport de la délégation algérienne sur la Conférence islamique afro-asiatique à Bandoeng » écrits de sa main. La conférence est présidée par le Chef de l’Etat indonésien, Ahmed Soekarno. Dans le texte que Bennabi lit à la tribune officielle, on retrouve ses idées personnelles et des formulations qu’on ne rencontre que rarement dans le langage diplomatique. Il voit dans le monde musulman cette « communauté pour laquelle Dieu a voulu réserver, parmi toutes les autres communautés humaines, le devoir du témoignage ». Citant le verset qui institue ce devoir, il commente : « Si on ne mesurait l’objet de ce Congrès rien que par rapport à la portée morale de ce seul verset et à ses implications sociologiques, cet objet nous apparaîtrait déjà d’une exceptionnelle importance aussi bien sur le plan historique que sur le plan technique. »

Ce n’est pas un discours de circonstance que Bennabi récite mais des pans de sa pensée qu’il décline devant un parterre réunissant les représentants de tout le monde musulman : « Pour aligner le devoir moral et le comportement social du musulman sur cette haute exigence du verset, il faudrait aujourd’hui entreprendre dans l’âme du musulman des transformations qui mobiliseraient les efforts des meilleurs intelligences de la génération musulmane actuelle. Car chaque transformation requise comme condition nécessaire pour restituer au musulman seulement une de ses dimensions, celle du témoin, pose un problème technique d’ordre psychologique et social, voire économique ». Le rapport de mission qu’il rédige à son retour est un exemple de compte-rendu, mené selon un plan clair et précis : Préparatifs de la mission (avec huit alinéas numérotés), Réception (entendre accueil à Djakarta), Ouverture de la Conférence (résumé du discours du président Soekarno), Déroulement de la conférence (résumé des interventions des délégués, organisation du travail en commissions, tendances du Congrès, incidents…), Activités de la délégation algérienne, Analyse des travaux de la Conférence, Conclusion.

En avril 1965, le maréchal Tito est en voyage officiel en Algérie. Le gouvernement décide de l’honorer en lui décernant le doctorat honoris causa. C’est Bennabi qui prononce le discours de réception et lui remet le titre en présence du président Ben Bella. Ces activités intenses ne le détournent pas pour autant de son œuvre qu’il poursuit avec le même entrain qu’auparavant. C’est ainsi qu’il nous apprend dans ses Carnets qu’en juin 1965, il est à la page 103 du manuscrit de « Mémoires d’un témoin du siècle : l’Enfant », tome 1. Au lendemain du coup d’Etat, il note dans ses Carnets : « J’apprends que le régime Ben Bella est par terre et que l’armée a pris le pouvoir… Le nouveau pouvoir parait vouloir tirer sa légitimité de la continuité. A l’heure où le pays attend du nouveau, on lui dit qu’on continue l’ancien : le socialisme notamment. C’est la première faute du régime ». Le 27 juin, il note : « Je viens de terminer la première partie de mes Mémoires que je compte publier en volumes séparés, correspondant aux trois phases de ma vie » (L’Enfant, l’Etudiant, l’Ecrivain).

Le nouveau pouvoir désigne Taleb Ahmed al-Ibrahimi à la tête du ministère de l’Education nationale. Le ministre convoque Bennabi qui note en date du 16 juillet 1965 : « C’était convenu pour 10h. Quand je suis introduit, Taleb Ahmed reste derrière son bureau. Il ne reçoit pas comme son prédécesseur : il reçoit « officiellement ». Goût du pouvoir ? Vanité ? ». Aux réunions auxquelles sont régulièrement convoqués les directeurs de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, le ministre ne lui donne pas la parole, lui cherche querelle et ne rate aucune occasion de l’humilier. Il ne traite pas Bennabi en écrivain, en penseur, en aîné, mais en fonctionnaire subalterne, en auxiliaire. En septembre, le ministre demande qu’on lui retire le véhicule de fonction.

En sus de ses diverses activités, Bennabi a inauguré une collaboration avec l’hebdomadaire « Révolution africaine » où tous les articles qu’il propose ne passent pas. Il est conscient des limites imposées à l’expression de ses idées et note en date du 18 septembre : « Quand j’écrivais sous le règne de Ben Bella, j’étais obligé, pour introduire certaines idées dans le milieu algérien, de les placer sous le parrainage du personnage. J’étais presque obligé de dire que c’était lui qui les avait pensées. C’était l’impôt dû au zaïm, dans le domaine des idées, dans un pays où l’on ne peut pas exprimer ses idées, même en payant cet impôt. D’ailleurs, je le payais aussi au Caire, quand j’étais obligé de dire que toutes mes idées m’étaient inspirées par le zaim des zaims, Nasser. Et aujourd’hui, je suis obligé dans chacun de mes articles que je publie en ce moment dans « Révolution africaine » de parler du 19 juin… Et même à ce prix, toutes mes idées ne passent pas : chaque fois que la critique devient sérieuse, et par conséquent nécessaire et utile, elle est barrée…. »

En novembre paraît le premier volume de « Mémoires d’un témoin du siècle : l’Enfant ». En janvier 1966, Taleb Ahmed lui parle de l’enlever de la direction de l’enseignement supérieur. Il écrit dans une note du 19 janvier 1966 : « Pour le minus habens de Taleb Ahmed, Bennabi est élevé, il faut l’abaisser ». A la fin du mois, il part pour la seconde fois en mission en Indonésie où il est reçu par Soekarno. A son retour, il commence la rédaction du deuxième volume de ses Mémoires, « L’Etudiant ». En mars, Chérif Belkacem l’informe que Boumediene pense à le nommer ambassadeur au Vatican. Bennabi lui répond que cette désignation ne l’intéresse pas[4]. En mai, il est à Beyrouth où il voit son ancien disciple Omar Meskawi et rencontre le Dr. Abdelmadjid qui vient de traduire en arabe le premier volume des « Mémoires d’un témoin du siècle », puis, de là, se rend en Irak où il visite les lieux célèbres de l’histoire matinale de l’islam : Koufa, Nedjef, Kerbala…

A son retour, il note en date du 19 août 1966 : « Le secrétaire général m’apprend que le sieur Taleb Ahmed me remplace à la DES. Et il me propose en échange un poste de conseiller technique. » De fait, Bennabi reçoit bientôt une lettre du ministre lui notifiant son limogeage de la DES. Il refuse la nouvelle affectation et écrit le 29 septembre au président Boumediene la lettre que voici : « Un décret vient de mettre fin à mes fonctions à la direction de l’Enseignement Supérieur. Ce n’est pas la moindre anomalie dans ce texte, Mr. Le Président, qu’il ne porte pas votre signature mais semble plutôt, comme vous pouvez vous en rendre compte en jetant un coup d’œil sur le journal officiel, signé par un ministre. En tout état de cause, j’ai conscience d’avoir représenté dignement l’Université algérienne dans le pays et à la face du monde en des circonstances qui marquent dans ses annales, comme elles marquent dans ma propre vie. C’est pour demeurer fidèle à ses traditions que je ne crois pas devoir prendre possession des nouvelles fonctions que je ne saurais remplir dans les conditions où j’y suis appelé. Veuillez agréer… [5]»

Le véhicule de fonction lui ayant été retiré, il prend le bus pour ses déplacements. Le 20 août, il dit être à la page 149 du manuscrit du deuxième volume de ses Mémoires (« L’Etudiant »). Il est seul à la maison et médite sur sa situation : il a quitté ses fonctions, craint pour son salaire et son logement, tremble pour ses filles en bas âge et confie tristement à ses Carnets : « Il y a trente ans à présent que je traverse un drame sans dénouement. Je vis en ce moment, devant la fenêtre de ma chambre à coucher des moments que j’ai vécus dans ma cellule de Chartres… Pendant que mes doigts égrènent le chapelet, mon esprit égrène les contradictions de mon destin. Pendant les trente années que j’ai vécues depuis la fin de mes études, le colonialisme a voulu détruire en moi les germes de mes idées. Il n’y a pas réussi : mes idées circulent aujourd’hui dans le monde musulman, comme la semence de demain… »

Pris en sandwich dans l’immeuble de trois étages où il habite entre des voisins de dessus et de dessous fort incommodants, les plaintes qu’il dépose pour tapage nocturne et bruits permanents n’aboutissent pas. On lui coupe fréquemment l’eau, l’électricité, le téléphone. Il pense qu’on veut le priver de sommeil ainsi que des nécessités de la vie pour l’empêcher de travailler au parachèvement de sa pensée et à sa transmission aux étudiants qui viennent à ses séminaires. Il apprend même un jour que son logement a été affecté à un tiers. Il n’en peut plus et adresse une lettre comminatoire au président Boumediene où on peut lire : « Les manœuvres auxquelles je suis en butte depuis mon retour en Algérie indépendante et les mesures qui m’ont touché ont leur source à l’étranger. Et en particulier, ma longue expérience qui est je crois unique en Algérie dans le domaine de la lutte idéologique, de son esprit et de ses moyens, ne pouvait laisser place à l’étonnement si les enquêtes que j’ai demandées avaient eu lieu : elles ne pouvaient avoir lieu… Depuis deux ans, depuis un an, de nouveaux crimes sont passés que j’ai renoncé à porter à la connaissance de qui de droit. J’en viens au dernier. Aujourd’hui, le service de l’habitat qui avait installé voici cinq ans à la demande du juif Sydney Nathan une maison de tolérance sous mon appartement, vient de me signifier qu’il installe sous mon toit même un locataire… » Signe qu’il est à bout de toute résistance nerveuse il écrit ces lignes étonnantes : « Conscient de la gravité et de la solennité de mon acte, je me trouve engagé – si cette infâme mesure n’est pas rapportée dans les 24 heures – que je proclamerais le Djihad en tout lieu et en toute circonstance où je pourrais le faire, jusqu’à ce que le sionisme me fasse abattre ou arrêter par ses mandataires en Algérie. Veuillez agréer… »

Le 19 août 1966, il envoie une lettre à Chérif Belkacem où il écrit : « Je me suis rendu compte que ni Si Boumediene ni vous-même ne vous rendez compte du degré de pourrissement dans l’administration même, et je dirais surtout dans l’appareil de sécurité ». Le 10 septembre Sayyed Qotb (1906-1966) est pendu au Caire. Bennabi note : « Cette belle figure du mouvement des « Frères musulmans » n’est plus. Les bourreaux qui l’ont exécuté ne se doutent pas qu’ils ont libéré aussi le souffle qui deviendra bientôt une tempête au-dessus de leur tête : la tempête qui les emportera ».

N.B

[1] Ed. En-Nahda, Alger 1964.

[2] Dans un article intitulé « Défense du capital-idées » (Révolution aricainef du 24 avril 1968) Bennabi rappelle sur un ton excédé qu’il a « été rappelé de l’étranger par le gouvernement algérien pour constituer un Centre d’orientation culturelle », avant d’ajouter : « Je l’ai constitué effectivement dans le petit coin où je suis. Il fonctionne depuis quatre ans. Son programme figure dans le dossier de présentation du décret portant création qui n’a pas encore paru au journal officiel… ».

[3] A la mort de Bennabi, le cardinal Duval enverra une lettre à sa veuve où il salue « la hauteur de ses pensées, la délicatesse de son cœur et l’ouverture de ses sentiments », ajoutant : « Il croyait fortement au dialogue entre musulmans et chrétiens. Je n’oublierai jamais qu’il est venu à Rome comme délégué du gouvernement, avec le regretté Dr. Khaldi, pour mon cardinalat et que, à cette occasion, il a été reçu par Paul VI. Depuis lors, une parenté spirituelle s’était établie entre nous. »

[4] Par contre, il postulera sans succès en 1969 pour une ambassade dans un pays arabe (Beyrouth ou Le Caire).

[5] Dans une autre lettre au président Boumediene datée du 17 février 1968, il écrit : « Le pouvoir parallèle est parvenu à mettre fin à mes fonctions à la direction de l’Enseignement Supérieur parce que ma présence à cette direction gênait les manœuvres de toutes sortes contre la promotion des cadres attendus par le pays. » Ces éclairages démentent la version selon laquelle Bennabi a démissionné de ses fonctions de directeur de l’Enseignement supérieur. Il n’en aura pas d’autres. L’Etat algérien l’aura donc employé en tout et pour tout moins de trois ans.

Source: Le Soir d'Algérie, publié  sur Oumma.com avec l'autorisation  de l'auteur 

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