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Pensée de Malek Bennabi: « Les Oulamas algériens « 

C’est en mars 1928, soit à l’âge de vingt-trois ans, que Malek Bennabi rencontre pour la première fois l’imam Abdelhamid Ben Badis, figure de proue du mouvement islahiste algérien, au siège de son journal « ach-Chihab » à Constantine. Le jeune homme revenait d’un séjour à Aflou où il exerçait en qualité de « adel » (traducteur de mahkama) depuis près d’un an. En parcourant la région avec le Cadi auquel il était attaché, un problème s’était imposé à sa conscience : le sort des terres « arch » encore préservées de la colonisation mais, n’étant pas protégées par des actes de propriété, pouvaient être facilement accaparées par les colons. La rencontre ne se déroule pas comme il l’avait espéré car le vénérable cheikh auquel il vouait un respect révérenciel l’écouta poliment sans comprendre ce qu’il y pouvait. Bennabi en est sortit affecté.

La gauche ayant gagné pour la première fois en France les élections législatives, Léon Blum forme au printemps 1936 le gouvernement du Front Populaire. A Alger, un grand événement se prépare : l’Association des Oulamas algériens, la Fédération des Elus et le parti communiste algérien décident de se regrouper au sein du « Congrès Musulman Algérien » pour interpeler le nouveau pouvoir sur la situation de l’Algérie. Seule fausse note, l’Etoile Nord-Africaine de Messali refuse de se joindre à la réunion qui se tient le 07 juin 1936 dans une grande salle de cinéma à Bab El-Oued. Quatre mille personnes y participent. Le Congrès débouche sur une « Charte revendicatrice du peuple algérien musulman » qui demande la fin du code de l’indigénat, le rattachement de l’Algérie à la France, l’indépendance du culte et l’officialisation de la langue arabe. 

L’idée du Congrès est venue de Ben Badis qui l’avait lancée le 03 janvier 1936 dans un article publié par « La Défense », organe francophone de l’Association des Oulams algériens. Dans son esprit, il s’agissait, dans la foulée de la montée en puissance des forces de gauche réunies dans le Front Populaire, de préparer un statut plus favorable aux Algériens. L’idée prend forme le 16 mai 1936 lorsque la Fédération des élus et l’Association des Oulamas publient un « Appel aux musulmans algériens » pour la tenue d’un Congrès. La Charte finalement adoptée demande la suppression des les lois d’exception, la suppression du gouvernement général, des communes mixtes et des délégations financières, le rattachement des trois départements algériens à la France, le maintien du statut personnel musulman, la liberté d’enseignement pour la langue arabe, l’instruction obligatoire pour les enfants des deux sexes, l’égalité en droits et devoirs avec les Français, un collège commun pour les élections au suffrage universel, la représentation au Parlement français et l’envoi d’une délégation du Congrès à Paris pour remettre à Léon Blum, président du Conseil, la charte issue des résolutions du Congrès. 

La délégation, présidée par le Dr. Salah Ben Djelloul, chef de la Fédération des Elus municipaux « indigènes », est reçue le 23 juillet par le chef du gouvernement Léon Blum et le sénateur Maurice Viollette. Bennabi, qui terminait alors à Paris ses études d’ingénieur en électricité et un groupe d’amis de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord sont étonnés de cette démarche politique. Ils décident de rendre visite à la délégation descendue dans un grand hôtel de Paris où la « abaya » blanche des « chouyoukh » leur semble tout à fait déplacée en ces lieux où se bousculent les vedettes et les soubrettes de Paris. Ils trouvent là l’imam Ben Badis, les cheikhs Bachir al-Ibrahimi et Tayeb al-Okbi, les politiciens Ferhat Abbas et Ben Djelloul ainsi que le journaliste Lamine Lamoudi. Bennabi aborde les Oulamas et leur exprime la déception de son groupe qui ne comprend pas que ce rassemblement de partis qui a soulevé une immense espérance politique dans le pays retombe dans les revendications et les suppliques : « Que venez-vous faire ici ? La solution est en Algérie ! Elle est entre vos mains et non entre celles du gouvernement français ».

Puis il prend en aparté Lamine Lamoudi, directeur de « La Défense » à qui il demande pourquoi il n’a pas publié la réponse à Ferhat Abbas (qui avait publié quelques mois plus tôt le fameux article qui lui sera reproché toute sa vie et au-delà sur la « nation algérienne »). Lamoudi lui répond : « Nous avons trop peu d’hommes politiques pour les détruire ». C’est en de pareils moments que Bennabi perd complètement foi en l’islah, et ces moments seront nombreux ; c’est en ces occasions qu’il a pour les Oulamas les jugements les moins amènes. Il confie à son journal intime : « Dès cette année 1936, j’avais fait pratiquement mon deuil des Oulamas qui me paraissaient aussi bien incapables de comprendre une idée ou de la créer, que de l’appliquer». Ses relations avec eux vont devenir effectivement très difficiles. 

Ce qu’il partage avec eux, c’est l’idée que l’islam est le principal levier de la psychologie algérienne sauf que lui voit l’islah non pas comme une littérature ou un discours d’exhortation à davantage de dévotion, mais comme un mode opératoire pour sortir les Algériens du fatalisme et leur inculquer le sens collectif qui ferait d’eux les éléments conscients et efficaces d’une résurrection civilisationnelle. C’est cette différence de vue sur la manière de prendre en charge la problématique de la renaissance qui sera à l’origine de ses mésententes perpétuelles avec l’ensemble des animateurs du mouvement national (Oulamas, Fédération des élus, Etoile nord-africaine, Communistes…) : « Je voyais les problème sous l’angle d’une civilisation, alors qu’eux les voyaient sous l’angle politique ». Il durcira plus tard son langage et précisera que ce que ces derniers croient être de la « politique », n’est en réalité que de la boulitique, une démagogie creuse, un revendiquisme stérile, une mystification des citoyens… Pour lui, l’aspect « civilisation » doit primer sur l’aspect « politique », nuance que ne saisiront pas les politiciens du mouvement national. Il sera intraitable avec les uns et les autres, mais contribuera néanmoins à toutes les actions anticolonialistes de l’époque. En fait, il s’agit moins d’un antagonisme entre un homme et des courants politiques que de l’immémoriale incompréhension entre le « philosophe » et le « politicien ».

Il aura les mots les moins indulgents envers les leaders des différents courants y compris les Oulamas dont il se sent pourtant proche. Moralement seulement, car sur le plan intellectuel il se retrouve de moins en moins dans leurs analyses et leurs méthodes : « Ils voulaient réformer avec les moyens de la rhétorique arabe ; ils voulaient mener une réforme de grammairiens… L’essentiel du drame séculaire de l’islam leur échappait totalement ». Par contre, il surmontera très difficilement les préventions que lui inspirent les « modernistes », ceux pour qui il créera un néologisme, les intellectomanes, pour les flétrir. Il sera extrêmement critique envers cette composition du mouvement national faite d’une aile ouvrière, d’une autre bourgeoise et, au milieu, d’un islah qui cherche l’équilibre entre les deux avant de pencher en définitive vers les « Elus », du moins jusqu’en 1939. Il écrit dans ses Mémoires inédits : « Le nationalisme algérien prenait ainsi sa préfiguration historique avec une aile ouvriériste prête à s’embourgeoiser à Paris et à s’acoquiner avec une partie de la gauche française, et une aile bourgeoise prête à s’encanailler avec le colonialisme. L’islah essayait de frayer son chemin entre les deux sans se douter qu’il devra remettre un jour sa démission morale à l’aile bourgeoise et qu’il sera finalement pulvérisé par l’aile ouvriériste…J’ai toujours été convaincu qu’on ne peut pas faire un ordre politique sans faire au préalable un ordre moral». Les uns et les autres le lui rendront bien le moment venu.

Après le retour à Alger de la délégation, le Congrès se réunit de nouveau le 02 août 1936 pour entendre le compte-rendu des entretiens de Paris. Le rassemblement regroupe dix mille personnes au stade de Saint-Eugène (Bologhine). C’est alors que, sans avoir été invité, Messali fait une entrée spectaculaire dans le stade et demande à prendre la parole. Dans son discours, il proclame le soutien de son organisation aux revendications présentées mais surenchérit : il exige l’indépendance totale et immédiate de l’Algérie ! Le gouvernement du Front Populaire prendra en compte la Charte et élaborera sur cette base un projet de loi qui restera dans l’histoire sous le nom de « Projet Blum-Viollette » mais qui ne sera pas examiné par le parlement français en raison de la forte opposition des colons en Algérie[1]. 

Sur ces entrefaites, Bennabi apprend que cheikh al-Okbi a été arrêté à la suite de l’assassinat du muphti d’Alger, cheikh Mohamed Bendali Kahoul, opposé aux Oulamas. Il lui envoie une lettre de soutien. Le président de la Fédération des élus se désolidarise de Tayeb al-Okbi et proclame que son organisation n’a plus rien à faire avec l’Association des Oulamas dont les « mains étaient tâchées de sang ». Il s’agit de toute évidence d’un complot ourdi pour casser le Congrès Musulman Algérien, première tentative de rassemblement des forces politiques algériennes pour contrer le colonialisme. Le même Ben Djelloul déclare à un journal français: « Sans la France, je ne serais qu’un « semmèche» (désoeuvré) ». Tayeb al-Okbi ne va pas tarder après cette affaire à se dissocier de ses pairs et à prendre de plus en plus ouvertement des positions favorables à l’administration coloniale. Il se retirera complètement de l’Association en 1938. A la mort de Ben Badis, le gouvernement général s’efforcera de l’imposer à la tête de l’Association des Oulamas mais en vain. C’est Bachir al-Ibrahimi qui sera élu alors même qu’il était en résidence surveillée à Aflou. 

En juillet 1937, Bennabi et sa femme Paulette-Khadidja rentrent à Tébessa. Il retrouve sa ville où il lui semble que l’atmosphère n’est plus à l’islahisme mais à la revendication politique et à l’électoralisme. Il en est déçu : « Je ne retrouvai pas l’Algérie qui, depuis 1925, suivait lentement mais sûrement le sentier de la civilisation sous la bannière de l’islah. Je n’y retrouvai pas cette atmosphère de communion où la conscience éclose mûrit sur des problèmes concrets: supprimer une superstition, édifier des écoles pour liquider l’analphabétisme, construire des mosquées pour élever les âmes au-dessus de la condition post-almohadienne, c’est-à-dire au-dessus de la colonisabilité qui est la base psychologique de la colonisation. On ne parlait plus ni de tout cela, ni de Dieu, on parlait de Blum… Même mon père, le plus honnête des gens que j’ai rencontré dans ma vie, avait sa carte de socialiste… C’était la débandade totale : l’esprit islahiste avait fichu le camp avec tous les germes d’avenir qu’il portait… Et les oulamas eux-mêmes donnaient l’exemple. Bernard Lecache[2] et Larbi Tebessi s’embrassaient à Tébessa comme deux frères… ».
Tout le monde célèbre le culte de « l’homme unique », l’homme providentiel, c’est-à-dire le Dr Salah Ben Djelloul ; l’homme le plus en vue de l’époque. Bennabi en est révolté et s’accroche de plus en plus fréquemment avec cheikh Larbi Tébessi. A la salle des fêtes de la ville, on l’invite à donner une conférence. Il choisit le thème de « la progression du désert » qui l’inquiète comme s’il s’agissait d’une menace sur sa propre vie. Le seul à lui poser des questions sera … le commissaire de police de la ville. Il essaie de gagner des Tebessis aisés à des projets industriels en leur présentant plusieurs idées : centrale électrique, fabrique de papier d’alfa, cimenterie, tannerie, apiculture, en pure perte. Il écrit dans ses Mémoires inédits : « Partout où je me trouvais parmi des jeunes ou des vieux, surtout au cercle qui venait d’être créé à Tébessa, je n’avais pas d’autre sujet de conversation que la science et l’industrie. En réalité, je donnai de véritables cours, dépouillés des formules, sur la fabrication du verre, de l’accumulateur, du papier, de la chaux hydraulique, du savon, etc. » Le même commissaire lui refait une visite quelques jours après et lui pose des questions sur ses intentions.

Lorsque Larbi Tébessi est indisponible, c’est Bennabi qui le remplace aux causeries du cercle culturel de la ville. Il ne s’entend pas beaucoup avec lui à cause de son attitude favorable aux intellectomanes de la Fédération des élus. Ces derniers, par leur discours et leur démagogie, démantelaient selon lui les acquis réalisés au cours des vingt dernières années par l’islah. Là où les Oulamas voyaient de la haute politique incarnée par des Algériens « évolués », un peu par complexe, un peu par intérêt, lui ne voyait que basse boulitique perpétuant indigénisme et maraboutisme. Il reproche à ces « guides de la renaissance algérienne » de ne pas incarner une volonté de civilisation mais de brandir seulement des revendications. Il note dans son journal intime : « Ce qui m’a toujours choqué, c’est la « boulitique », cette chose qui se dit, se répète, mais qui ne se fait jamais pour la bonne raison que, n’ayant pas de doctrine, elle ne se pose jamais le problème des moyens… Je ne voyais nulle part, ni chez les Oulamas, ni chez Messali ou Ben Djelloul, l’ombre de ce qui s’appelle politique, la politique n’étant pas ce qui se dit mais ce qui se fait ». 

Le 27 août 1937, Messali est arrêté avec quelques uns de ses compagnons (Moufdi Zakaria, Hocine Lahouel, Mohamed Khider…) pour « excitation à des actes de désordre contre la souveraineté de l’Etat » et condamné à deux ans de prison. En octobre, des élections cantonales ont lieu. Le PPA (qui a remplacé l’Etoile Nord-Africaine, dissoute par l’administration française) y participe, de même que les autres formations algériennes. Les rivalités entre les différentes tendances du mouvement national s’accroissent. Leur dénominateur commun est l’électoralisme et la critique des rivaux. 

Une douzaine d’années plus tard, dans « Les conditions de la renaissance » (1949) Bennabi brossera un tableau féroce de la société algérienne telle qu’elle lui apparaissait à ce moment-là : « Dans un pays colonisé comme l’Algérie, il n’y a pas de classes sociales mais deux catégories d’hommes. La première, qui habite les agglomérations urbaines, est faite de l’homme chômeur qui n’a rien à faire, du petit boutiquier qui vend quelques épices et de la pacotille bon marché, du chaouch d’une administration coloniale, et enfin de quelques rares avocats, cadis ou pharmaciens. La seconde, qui peuple nos campagnes, est faite de l’homme nomade et du fellah sans charrue ni lopin de terre. Le premier est le « minus habens », petit en tout. Le second est « l’homo natura », pauvre en tout. Mais bien souvent, la pauvreté est plus saine et plus noble que la petitesse. Le citadin a accepté sa condition de minus habens, assimilant par là à sa nature tous les facteurs de décadence qui ont causé le déclin des civilisations qui se sont succédé sur le sol de son pays depuis l’époque carthaginoise. Il porte en lui l’esprit du déclin. Il a toujours vécu le déclin d’une civilisation, toujours à mi-chemin de quelque chose, à mi-chemin d’une étape, à mi-chemin d’une idée, à mi-chemin d’une évolution. Il est celui qui n’atteindra pas son but parce qu’il n’est ni le point de départ dans l’histoire comme l’homo natura, ni le point final comme l’homme de civilisation. Il est un point de suspension dans l’évolution, dans l’histoire, dans la civilisation. Il est le minus habens en tout, l’homme du demi des choses qui s’est introduit dans une idée, l’Islah, il en a fait une demi-idée qu’il a nommée « politique », parce qu’il n’était capable que d’un demi-effort, que d’une demi-réflexion, que d’une demi-étape. Et aujourd’hui, ce « demi habens » s’évertue à mettre le problème algérien sur la voie de la demi-solution, devant la demi-Assemblée algérienne dont l’autre moitié est européenne, colonisatrice, et dont le colonialisme a fait une lice des joutes oratoires des demi-intellectuels… »

Après la parution de ce livre qui faisait suite au « Phénomène coranique » (1947) et au roman « Lebbeïk » (1948), Bennabi est devenu un homme célèbre. En septembre 1949, il est invité pour la deuxième fois en Tunisie pour prendre part aux travaux d’un « Congrès sur la culture islamique ». Pendant le trajet par route de Tébessa à Tunis, il observe les attitudes sociales qui le plongent dans une profonde méditation : « Avons-nous la « notion » des « choses » que nous utilisons couramment dans la vie ? Ces objets, ces produits, ces techniques dont nous usons dans le quotidien, avons-nous le sens de leur utilisation ? » La matière d’un article vient de se former dans son esprit[3]. Il arrive à Tunis avec ces pensées en tête. 

A son retour, il livre ses impressions sur le congrès dans une série d’articles où l’on peut notamment lire : « Notre culture me donne surtout l’impression d’être une archéologie. Nos prémisses intellectuelles sont les mêmes depuis le Moyen Age chrétien. Nos conclusions sont immanquablement les mêmes qu’il y a cinq ou six siècles. Bien que la pensée cartésienne ait été au bout de la pensée arabe, nous n’avons pas encore atteint ce bout. La vie et l’expérience n’ont encore aucun poids dans nos spéculations. Nous sommes encore à l’âge scolastique des inductions verbales, des pétitions de principe. Enseignement de théologien et de juriste qui n’apporte aucune réponse, ni au problème de l’homme du peuple, ni à ceux de l’élite intellectuelle, notre « culture islamique » représente au plus une volonté de subsister et non une volonté de devenir »[4]. Il faut imaginer l’impact de tels propos sur les milieux du « ilm » ! Bennabi n’en a cure et s’attelle à la rédaction de son quatrième ouvrage, « Vocation de l’islam ». 

En décembre 1950, il publie une « Lettre ouverte à Mr. le grand Muphti al-Assimi »[5] dans laquelle il prend la défense de Bachir al-Ibrahimi et fait l’éloge des résultats réalisés par l’Association des Oulamas dans le domaine de l’enseignement (130.000 élèves scolarisés dans un réseau de 300 écoles). L’Association luttait à l’époque pour obtenir le même statut à l’islam que celui du christianisme et du judaïsme, c’est-à-dire l’application du principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat de manière, écrit Bennabi dans cet article, « que la mosquée ne soit pas – pas plus que la synagogue ou le temple chrétien – contrôlée comme un simple débit de boisson par l’administration ». Il est interpellé par la police.

De temps à autre il publie en arabe des articles dans « Al-Bassaïr », l’organe des Oulamas, comme il lui arrive d’utiliser le pseudonyme de « Ben Kebir » pour signer certains articles dans « La République algérienne » où il collabore régulièrement depuis 1948. Il note dans ses Mémoires à propos des Oulamas : « Un fait est à retenir à l’actif de la renaissance du pays pour cette période, c’est la parfaite réussite du Cheikh al-Ibrahimi dans son séjour en Orient où il vient d’organiser, notamment, la mission scolaire. Grâce à ses efforts, pas mal de jeunes Algériens ont pris déjà le chemin, qui de Baghdad qui du Caire, pour entreprendre ou achever des études. L’administration semble bien ennuyée de ce côté-là ». 

Il en veut aux Oulamas de ne pas lui accorder leur représentation à Paris, ce qui lui aurait permis de se stabiliser et de travailler à son œuvre près des bibliothèques parisiennes : « Ils m’ont délibérément sacrifié… J’ai trouvé en tant qu’intellectuel plus d’hostilité, plus d’indifférence, plus de sabotage de la part de messieurs les oulamas que je n’en ai trouvé de la part des Français » note-t-il amèrement dans ses Mémoires. Dans un article publié un an plus tard dans la « République algérienne », il écrira: « J’ai consacré une grande partie de ma vie à l’action islahiste ; j’ai rendu témoignage en de maintes occasions à l’œuvre d’enseignement de l’Association des Oulamas. J’ai pris la parole dans ses établissements à Constantine et ailleurs sans être cependant membre de cette Association. Il serait plus juste de dire qu’elle ne m’a pas invité à participer à sa gestion administrative, même si je leur en avais fait la demande lors des difficiles circonstances de la joute dans l’arène de la lutte idéologique »[6]. 

Quand Bennabi critique les Oulamas et la culture musulmane en général, c’est la somme de représentations qu’ils véhiculent qu’il vise. Il ne leur cherche pas forcément querelle, mais essaie de les ouvrir à une vision du monde nouvelle. Et quand l’orientalisme fait le procès de l’islam, ce sont justement ces insuffisances et ces tares qu’il met en avant pour fonder ses thèses. Néanmoins, Bennabi rendra plusieurs fois hommage à Ben Badis : dans un article publié le 24 avril 1953 dans « Le Jeune musulman » ; dans « Vocation de l’Islam » où il évoque « la remarquable personnalité du cheikh Ben Badis dont le rayonnement personnel put atteindre la conscience populaire » ; dans « La lutte idéologique dans les pays colonisés »[7] où il le qualifie de « grand combattant du front idéologique » ; dans un article paru dans « Révolution africaine » en août 1967 où il écrit : «Il n’était pas entré dans la lutte avec les réserves et les calculs d’un zaïm, mais avec le don total de soi et la ferveur d’un mystique… Il a régénéré une authentique valeur culturelle islamique et l’a incarnée non pas au-dessus de la mêlée, mais au sein d’un combat» ; et enfin en mai 1970 dans une revue éditée par la Mosquée de l’université d’Alger[8].

Source: Le Soir d'Algérie, publié sur Oumma.com avec l'autorisation de l'auteur 

[1] Il s’agit d’un texte de loi en six articles qui prévoyait essentiellement d’octroyer la nationalité française à l’élite algérienne, soit à quelques milliers de personnes.

[2] Fondateur de la « Ligue internationale contre l’antisémitisme » devenue la « Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme » (LICRA).

[3] « La chose et la notion », « la République Algérienne » du 14 octobre 1949.

[4] « Ruptures et contacts nécessaires », la RA du 11 novembre 1949.

[5] La RA du 08 décembre 1950.

[6] « De la critique… mais constructive », la RA 22 janvier 1954.

[7] Ed. Dar al-Uruba, Le Caire, 1960.

[8] « Que sais-je de l’islam ». 

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