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Pensée de Malek Bennabi: Le témoin

 Si l’on sait quand et selon quelles modalités Bennabi a écrit ses Mémoires, il reste à se demander à quelle principale motivation il a obéi en le faisant et pourquoi il leur a donné ce titre qui les dépersonnalise quelque peu, comme s’il ne s’agissait plus de lui, de sa vie propre, mais de celle d’un «témoin du siècle » quelconque qui aurait pu être n’importe qui d’autre de sa génération. Les motivations qui animent ceux qui écrivent leurs mémoires sont diverses, mais ils ont généralement en commun un sentiment d’importance et d’extraversion qui les incite à vouloir graver le souvenir de leur passage sur la terre dans la mémoire humaine. Je ne crois pas que c’est ce qui animait au premier chef le mémorialiste Bennabi.

Comment faire pour parler de son époque, de son siècle, des autres, sans parler de soi ? Eh bien, en s’efforçant, comme il le fait dans la préface du premier volume de ses mémoires (L’Enfant), de réduire au minimum toute considération de « moi », d’enlever à l’ouvrage tout lien avec sa personne en allant jusqu’à le faire passer pour un document trouvé près de lui en terminant une prière dans une mosquée de Constantine quelques jours après son retour en Algérie en août 1963. 

Cet «exercice de réalisme» qui m’a troublé dans ma jeunesse quand j’ai lu pour la première fois ce livre, mérite d’être examiné. Bennabi veut nous présenter dans la préface les circonstances dans lesquelles le manuscrit de «L’Enfant» lui serait tombé entre les mains, écrivant : «J’en étais à la deuxième prosternation de l’ «asr». Une habitude apprise au Caire et avec laquelle reviennent certains de nos pèlerins qui ont eu l’occasion de faire leur prière à la mosquée Sidna el-Houcine, près d’al-Azhar, me faisait garder cette attitude, face contre terre, plus longtemps qu’il n’est de coutume en Algérie.

C’est pendant cette prosternation que j’entendis derrière moi un pas feutré sur le tapis. Puis le pas se retira. En me redressant, dans la position accroupie, mon regard se porta instinctivement à mon côté droit. Il y avait tout près de mon genou un rouleau. Je continuai ma prière, selon son rythme ordinaire. A la fin, après la salutation de «taslim», je me retournai : personne. Je regardai à droite et à gauche : personne. Celui qui avait déposé le rouleau avait disparu. Qu’est-ce que c’est? Je pris l’objet qui était soigneusement enveloppé de papier fort, collé. Au toucher, je me rendis bien compte qu’il contenait du papier. Je fis sauter les bouts de collant transparent qui le fermaient. C’était des pages écrites, d’une écriture fine mais très lisible. Sur la première page je vis, en écriture plus grosse, en lettres rondes, le titre « Mémoires d’un témoin du siècle ».

J’en parcourus une page, puis deux… C’était curieux, chaque Algérien de ma génération et capable de se servir d’une plume, pouvait l’écrire. Je lus encore quelques pages. Je tombais enfin sur un nom qui pouvait être celui de son auteur : Seddik. Qui est Seddik? Dès la première page, il se présente comme un natif de Constantine où il serait né en 1905. Un homme donc de ma génération. C’est tout. Faut-il lui rendre son bien? Mais à quel Seddik le rendre ? Mais n’est-ce pas le lui rendre un peu en le publiant, selon probablement son vœu?»

Ce n’est qu’à la dernière ligne du paragraphe que le doute sur l’auteur du livre se dissipe vraiment : «Que le lecteur accueille donc ce livre comme la pensée d’un Algérien qui a préféré lui parler derrière un voile, en gardant l’anonymat.» Cet exercice n’est pas un artifice littéraire pour donner du piquant à une œuvre mais, chez Bennabi, l’expression d’une gêne sincère à parler de soi. Ne comptait-il pas publier «Pourritures» sous le titre – toujours impersonnel – de «Mémoires d’une génération»? On le sent tiraillé entre deux valeurs, toutes deux d’essence islamique : le devoir de témoigner prescrit par le Coran («Nous avons fait de vous une communauté éloignée des extrêmes pour que vous soyez témoins contre les hommes et que le Prophète soit témoin contre vous », II-143) et le devoir de pudeur fortement présent dans l’éducation algérienne.

C’est au cours d’un échange avec un officier supérieur français qui lui suggérait en 1947 à Constantine de rentrer dans le service social de la police que la charge du mot « témoin » éclata dans la conscience de Bennabi. Voyant dans la proposition une tentative de l’inféoder à l’administration coloniale et de porter atteinte à sa conscience il répondit, outré: «Monsieur, je suis le témoin !». Relatant cet épisode de sa vie, il poursuit dans «Pourritures» : «C’était la première fois que ce mot de «témoin» m’était venu sur les lèvres… Plus tard, je penserai même en faire le titre d’un roman».

Le terme avait provoqué en lui une illumination de ce que devrait être sa mission personnelle. Il l’adopte pour de bon. Aussi, quand il se met à la rédaction de « Pourritures » le 1er mars 1951, le place-t-il sous cette égide en écrivant dans la préface : « Ce livre est simplement un témoignage que je veux livrer aux générations qui viennent. Mais je l’écris de façon que ma génération elle-même le connaisse, le discute et le critique. Car un témoignage n’est valable que s’il est contrôlé par les contemporains. Sinon, il peut n’être que le mensonge d’outre-tombe d’un maniaque de la persécution ou d’un aspirant à une auréole posthume… Je raconte donc simplement ce que je sais pour l’avoir vécu, vu, entendu et pensé. » Cette préoccupation ne va plus le quitter.

Dans une « bonne feuille » de « Vocation de l’Islam » parue en juin 1951 sous le titre de « A la veille d’une civilisation humaine? »,[1] il écrit : « Le témoin… Un atome peut-être, mais un atome nécessaire pour que la roue de l’histoire humaine poursuive son mouvement. Toute existence, tout évènement, sont des parcelles, des atomes du destin humain ». Et quand l’ouvrage paraît à l’automne 1954, on peut y lire ce passage : « L’histoire commence avec l’homme intégral, adoptant constamment son effet à son idéal et à ses besoins, et accomplissant dans une société sa double mission d’acteur et de témoin… Le monde musulman n’est pas un groupe social isolé, susceptible d’achever son évolution en vase clos. Il figure dans le drame humain à la fois comme acteur et comme témoin »… En 1958, il confirme la permanence en lui de ce sentiment dans une note du 25 mars où il dit : « Peut-être que le destin veut faire de moi malgré toutes mes implorations le témoin écœuré des maladies morales et sociales du monde musulman ».

C’est avec la même perception qu’il juge la Révolution algérienne et croit nécessaire en février 1962 de donner le titre de «Témoignage pour un million de martyrs » à un texte destiné au Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA). Il était donc naturel pour lui que le premier paragraphe du premier tome des «Mémoires d’un témoin du siècle» soit pour situer ce témoin dans le temps et l’espace : «En naissant en 1905 en Algérie, on vient à un moment où le courant de conscience peut être connecté sur le passé avec ses derniers témoins, et sur l’avenir avec ses premiers artisans. J’ai donc bénéficié d’un privilège indispensable au témoin, en naissant à un tel moment.» 

A la veille de quitter ce monde à la fin de son apostolat, le Prophète Mohammad s’était adressé pour la dernière fois à la communauté musulmane réunie à la Mecque en un « Pèlerinage des Adieux » où il voulait prendre Dieu à témoin qu’il avait accompli sa mission en établissant l’islam. Un des derniers versets coraniques fut révélé en cette circonstance.

Cette adresse célèbre a marqué Bennabi qui y a vu la mise en œuvre concrète et parfaite de l’impératif coranique. Analysant cet impératif, il essaie dans «Idée d’un Commonwealth islamique» de définir les modalités de son exercice : «Le témoin, c’est essentiellement celui qui est présent dans le monde des autres. La première qualité requise pour la validité d’un témoignage, c’est la «présence» du témoin. Dès lors, si le musulman doit assumer le rôle qui lui est dévolu, il est obligé de vivre en contact avec leurs problèmes.

Sa présence doit donc embrasser l’espace maximum pour que son témoignage embrasse un maximum de faits. D’ailleurs, dans cet état, le musulman n’est pas dans un rôle purement passif : sa présence même agit sur les choses, sur les actions des autres. Quand un témoin est présent, sa seule présence peut changer le cours des évènements, peut-être éviter l’irrémédiable. Or le musulman n’a pas seulement pour mission dans le monde des autres de constater les faits, mais de les modifier dans le sens du Bien s’il le peut.» 

Mais en réalité, si l’on veut pousser davantage les choses, ce n’est ni en 1958 ni même en 1947 que Bennabi s’est éveillé à cette idée de témoignage ; elle s’est formée en lui à partir d’un sentiment apparu précocement en lui et qui n’allait plus le quitter. Ce sentiment, c’est celui de l’auto-responsabilisation qui se muera progressivement en auto-culpabilisation. C’était avec son immersion dans le milieu protestant de l’«Union des Jeunes Gens Chrétiens», quelques semaines après son arrivée à Paris en septembre 1930, et l’ambiance d’études qu’il découvre en s’inscrivant à l’Ecole Centrale de TSF.

Il écrit à ce propos dans «L’Etudiant» : «C’est là que s’opéra ma prise de conscience à l’égard de tous les problèmes qui ont occupé ma vie… J’entrais par cette porte dans la vie d’une civilisation dont j’avais franchi le seuil le jour où j’étais entré à l’«Union» pour la première fois… En rentrant à l’Ecole Centrale de TSF, j’étais un homme autre, sur bien des points, que celui qui avait débarqué à Paris trois mois auparavant. Je ne rêvais plus du lointain ou d’un titre et d’une situation, je ne rêvais que de science. La medersa m’avait marqué sans pourtant me définir une vocation.

A présent, je me voyais une vocation. Je me sentais chargé de tous les pêchés, de toutes les détresses d’une société qui cherchait son rachat. J’étais son bouc émissaire. Je sentais tout le poids de ses responsabilités, de ses inquiétudes et de ses espérances. Je devais ramener son rachat avec mes études. Je me sentais donc engagé à savoir, à apprendre dans la mesure de l’ignorance, des déchéances que je voyais dans mon pays et dans tout le monde musulman. On ne peut pas être le bouc émissaire d’une société sans se sentir un peu son rédempteur… J’étais entré à l’Ecole de TSF avec cette idée-là ».

Ce sentiment avait son revers : Bennabi a très tôt pressenti que sa vie serait celle d’un « proscrit », d’un « paria » et qu’il serait, en cherchant cette rédemption pour sa civilisation, la cible désignée de la police coloniale, de la Brigade Spéciale de la rue Lecomte, du psychological-service, de la lutte idéologique, de «Mr X » et de ses «robots», du «myriapode»… Et il le sera effectivement.

Quand il revenait à Tébessa pendant les vacances d’été de ces années fastes, entre 1932 et 1935, où l’action islahiste menée par l’Association des Oulamas d’Algérie rayonnait sur tout le pays, Bennabi était heureux de constater les effets tangibles produits par l’Islah. Il y voyait à l’œuvre l’esprit social et le sens collectif, ces moteurs du développement et de la civilisation ; il y voyait « un système d’initiatives privées qui constituerait en fait un Etat dans l’Etat».

Il écrit dans ses mémoires : «Ce sont là les caractères de la naissance d’une société, et non pas les mots qu’on a voulu déverser dans la conscience du peuple pour l’obstruer, la dévier de la voie de la véritable renaissance. A cette époque, on ne s’occupait pas à Tébessa des affaires des «zaïms», de leurs élections, mais des affaires du peuple, de son orientation, de l’édification de la société algérienne ». 

En 1933, la « Fédération des Elus de Constantine» est créée par un ensemble d’élus municipaux autochtones. Mohamed-Salah Bendjelloul, secondé par Ferhat Abbas, est à sa tête. Elle demande l’assimilation des Algériens. Bennabi y voit « une diversion administrative pour détourner l’opinion publique de l’Islah qui battait alors son plein en Algérie. » L’électoralisme fait en effet son apparition et, avec lui, la boulitique, l’intellectomane et le zaïm. Le discours revendiquiste se superpose au discours réformateur, l’idole remplace l’idée et le bulletin de vote l’amulette en honneur au temps du maraboutisme.

La nouvelle ambiance tourne les têtes, le peuple se met à croire à la lune, la revendication des droits remplace dans le discours général l’exhortation au devoir. Bennabi en est profondément dépité. Il le devient encore plus lorsque les Oulamas s’allient en 1936 à Bendjelloul et deviennent ses mentors. A Tébessa, Bennabi s’éloigne à cause de cela de Larbi Tébessi. Il dénonce «ce nationalisme de tréteaux dans lequel il n’y avait aucune préoccupation sociale».

En juillet 1937, il est à Tébessa. Le constat est plus amer : «Je ne retrouvais pas l’Algérie qui, depuis 1925, suivait lentement mais sûrement le sentier de la civilisation sous la bannière de l’Islah. Je n’y retrouvais pas cette atmosphère de communion où la conscience éclose mûrit sur des problèmes concrets : supprimer une superstition, édifier des écoles pour élever les âmes au-dessus de la condition post-almohadienne, c’est-à-dire au-dessus de la colonisabilité qui est la base psychologique de la colonisation. On ne parlait plus de tout cela, ni de Dieu, on parlait de Blum…

C’était la débandade générale : l’esprit islahiste avait fichu le camp avec tous les germes d’avenir qu’il portait.» Pour lui, la politique n’a aucun sens si elle ne s’inspire pas de postulats moraux et si elle ne vise pas des finalités civilisationnelles : «J’ai toujours été convaincu qu’on ne peut pas faire un ordre politique sans faire au préalable un ordre moral.»

Avec la tournure d’esprit critique et le style vitriolé avec lesquels il était revenu de ses études, Bennabi a tôt fait de s’isoler du milieu intellectuel et politique algérien de la période coloniale. Le quiproquo est précoce. Il apparaît en 1936 avec sa réplique (non publiée) au fameux article de Ferhat Abbas («La France c’est moi») et sa rencontre dans un grand hôtel parisien avec la délégation issue du Congrès Musulman Algérien que lui et les frères Ben Saï s’étaient permis de critiquer ouvertement. Il note dans «Pourritures» : «Les Ulémas sentaient déjà en moi l’implacable témoin».

Le quiproquo s’affiche au grand jour en 1949 avec la parution des «Conditions de la renaissance» où il n’épargne personne : Oulamas, Fédération des Elus, UDMA, PPA-MTLD, Communistes… Tous les animateurs politico-intellectuels de l’époque y passent. 

Le témoin devient gênant. On ne lui pardonne pas ses outrances verbales, ses critiques permanentes, ses sarcasmes blessants, ses néologismes vexatoires (colonisabilité, intellectomanes, zaïms et zaïmillons, alems et alimillons, traîtres et traitrillons…).

En retour, on l’accuse de spéculer dans la stratosphère pendant que les autres s’échinent à régler les problèmes du présent, on lui reproche sa tenue à l’écart de la vie politique, son maintien à distance du mouvement national et plus tard du mouvement de libération. Sa pensée n’étant pas strictement «nationale», on la suspecte de manquer de patriotisme. On lui en veut de se désintéresser de la «cause nationale», alors que lui pense n’avoir fait que le procès de la boulitique et de l’électoralisme (où il a pourtant failli s’engager en 1938 et en 1951).

Puis le malentendu se transporte au Caire où s’est domiciliée la direction de la Révolution algérienne et où est arrivé Bennabi début mai 1956. Comme ce sont de part et d’autre de vieilles connaissances, eux veulent le soumettre à leur nouvelle autorité (incarnée successivement dans la Délégation Extérieure du FLN, le CCE puis le GPRA) et lui font grief de se consacrer aux problèmes du monde arabo-musulman et de l’afro-asiatisme au détriment de ceux de la Révolution algérienne, tandis que lui leur oppose son combat personnel anticolonial ancien, son indépendance intellectuelle et politique, l’autorité de ses écrits et, implicitement, celle que vient de lui conférer sa fraîche notoriété internationale.

Pourtant, il milite à sa manière. A son arrivée au Caire, il travaille quelques semaines à la «Voix de l’Algérie». Puis il demande par écrit à la direction du FLN de l’affecter sur le front où il pourrait «servir comme brancardier et écrire l’histoire de la Révolution». Pendant la bataille d’Alger, il publie «SOS Algérie» qui est traduit en arabe et en allemand. En mai 1958, à la veille de son déplacement à Moscou, il saisit Nasser pour lui demander d’inscrire à l’ordre du jour de ses discussions avec Khrouchtchev la situation en Algérie. En septembre 1959, il rédige une lettre ouverte à Khrouchtchev et à Eisenhower pour leur demander de mettre fin à la guerre en Algérie. En octobre 1960, il écrit à Khrouchtchev pour le remercier d’une aide des syndicats soviétiques au peuple algérien. Durant toute la période de la Révolution, il entretient des relations avec ceux qu’il estime être de réels «moudjahidine» et non des «tirailleurs». 

Après l’indépendance de l’Algérie, il aura affaire à une nouvelle génération de dirigeants politiques issue non du mouvement national, mais de la guerre de libération. Il lui est alors plus facile de prendre langue avec les nouvelles équipes dont il a connu quelques membres au Caire. Mais peu à peu, à l’instigation des courants «progressistes» qui voient en lui un «réactionnaire» et un «fondamentaliste», et avec l’accentuation des «options socialistes», on se met à le marginaliser. On le démet de ses fonctions de directeur de l’Enseignement Supérieur, on suspend sa collaboration à la presse, on le confine chez lui mais on ne le réduit pas au silence pour autant. Il crée sa propre activité, institue un séminaire à domicile, donne des conférences, continue d’écrire…

On ne peut pas le dissimuler, Bennabi a toujours porté la perception – qu’il n’a pas totalement cachée au demeurant – d’être un homme chargé d’une mission exceptionnelle en vertu de l’impératif catégorique dont on a parlé précédemment : ordonner le bien et combattre le mal ou, en cas d’impossibilité, porter témoignage. Parlant des années 1930, il décrit l’image qu’il avait de lui-même et de son ami Hamouda Ben Saï : «C’est dans ce rôle de missionnaire entre deux races, deux mentalités, deux jeunesses différentes que j’ai pris conscience de toutes les tares du monde musulman post-almohadien… Je me rends compte qu’en Hamouda Ben Saï et en moi-même, il y avait vaguement, inconsciemment et innocemment, un réflexe de « sauveurs de l’Algérie». Mais si Hamouda aimait se reconnaître comme tel, j’avoue que je le combattais sur ce point…» 

A l’époque (1932), les deux amis sont au sommet de la vague. Hamouda Ben Saï et lui se sont imposés au sein de l’Association des Etudiants Musulmans Nord-Africains (AEMNA) dont on avait offert la vice-présidence à Bennabi. Tous les deux avaient donné des conférences retentissantes. Ils constituaient le courant «panislamiste» à l’intérieur de l’Association des Etudiants Algériens. Il écrit : «J’étais un islahiste farouche, un islahiste qui avait osé proposer la présidence d’honneur de Ben Badis à l’Association des Etudiants Algériens».

Il était par ailleurs membre de l’ «Association de l’Unité Arabe», une organisation clandestine constituée par des universitaires arabes, et président de l’«Amicale franco-nord-africaine» qu’il avait créée avec des amis de l’«Union des Jeunes Gens Chrétiens». Parlant de leurs qualités intellectuelles et morales, Hamouda et lui, il note : « Je voyais dans cet ensemble de qualités un tout capable de faire une révolution spirituelle, intellectuelle et politique en Algérie».

On perçoit à travers les « Mémoires » combien Bennabi a voulu modeler sa vie sur celle du Prophète ainsi qu’y aspirent tous les musulmans dont l’idéal est de reproduire au mieux dans leur vie « al-uçwa al-haçana » (la conduite excellente) qu’a été la vie du Prophète. Il a voulu en toutes choses mettre ses pas dans les siens. Sa première femme, Paulette, a pris après sa conversion à l’islam le prénom de Khadidja, celui de la première épouse du Prophète. Son premier livre (« Le phénomène coranique ») se veut une démonstration de l’authenticité de la prophétie mohammadienne et une exégèse sommaire du Coran.

Il a parlé de « Hidjra » pour décrire son évasion de Tébessa en 1952, quand il avait parcouru par monts et par vaux une centaine de kilomètres à pied avec son compagnon, cuisinier de son état, Kalli Tayeb. Il s’est plusieurs fois comparé dans ses notes au Prophète, comme on le lit dans les Mémoires. 

De fait, sa vie a été un modèle de sens du devoir, de probité morale, de droiture… Il avait certes des défauts, mais ils n’étaient pas d’ordre moral. Ou, plutôt, disons que la probité morale peut avoir son revers intellectuel, l’esprit de système qui ne souffre aucune défaillance, aucune dérogation chez les autres. Des qualités trop tranchantes en effet peuvent devenir des défauts quand elles incommodent ou ne permettent aucun moyen terme. 

Ce témoin savait qu’il n’était pas exempt de défauts. Il connaissait les siens depuis ses années de jeunesse et les reconnaît jusque tard dans la vieillesse. A l’époque de la médersa, quand il s’était livré à sa première introspection, il était parvenu à une double définition de lui-même : «psychologiquement conservateur et politiquement révolutionnaire».

Dans le feu des débats qui agitaient alors sa génération il s’était aperçu qu’il «manquait de souplesse», que son style était «cassant» et que ces traits «expliquent bien des choses dans (sa) vie». Il savait aussi que des préjugés lui faussaient parfois le jugement : «Mes préjugés, je les avais probablement hérités de mon enfance dans une famille pauvre de Constantine, nourrissant en moi inconsciemment une sorte d’envie ou de jalousie à l’égard des grandes familles».

Etudiant à Paris, il a conscience d’être « un exemple complexe de sincère humilité et d’innocent orgueil». Adulte, il se met parfois lui-même en garde contre la manie de la méfiance qui s’était installée en lui comme dans cette note du 27 aôut 1961 où il écrit : «Il faut se méfier d’un état d’esprit où le doute devient systématique».

Mais ce n’est qu’à soixante-cinq ans qu’il ouvre les yeux sur un de ses principaux défauts qu’il confesse dans cette note du 23 aôut 1969: «Un pli de mon caractère m’est apparu ce matin au bureau de poste… Je suis un contestataire. Je ne laisse passer aucune occasion de protester… C’est peut-être un résidu de la période de protestation anticolonialiste qu’on a vécue dans ce pays. J’avais protesté pendant trente années de tout et de rien. Il m’en est resté quelque chose. » 

Et quand il réalise que ses conclusions sont hâtives ou contradictoires, il veut s’en expliquer comme dans cette note en date du 06 février 1970 : «Elles sont dictées par un système diabolique qui m’oblige à interpréter tout ce qui est autour de moi». Au regard de ce qui précède, nous pouvons conclure que nous sommes devant un témoin qui vient déposer à la barre de l’histoire pour dire la vérité, toute la vérité, sachant que cette vérité n’est jamais que «sa» vérité, celle d’un homme honnête mais faillible comme tous les autres.

Bennabi a porté ses idées jusqu’au bout, non pas à la manière d’un illuminé, mais comme Galilée qui, après sa condamnation, continuait encore à marmonner : «Et pourtant elle tourne ». Il était obsédé par l’idée de transmettre aux générations futures son témoignage sur son temps mais aussi le fruit de ses recherches et de ses découvertes.

Il voulait leur léguer quelque chose de capital, sa pensée. C’est qu’il nourrissait une grande peur pour l’avenir du monde musulman. Dans une note du 22 décembre 1958, il écrit: «Je vois surgir du XXe siècle un monde nouveau et une histoire humaine nouvelle. L’ambition d’un intellectuel musulman doit être de faire participer le musulman à la construction de ce monde nouveau, de l’introduire davantage parmi les forces qui font son histoire». Car il en est persuadé, ainsi qu’il le dit dans une note du 14 mai 1959 : «Mes idées… Je crois que le monde arabe et musulman les attendait.»

N.B

[1] Cf. « La République Algérienne » du 29 juin 1951 

Publié dans Le soir d'Algérie, 20 décembre 2015

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