Vidéo de Marc Rozenblum
Des slogans criés par des manifestants, tous noirs de peau, alors que la nuit vient de tomber en ce samedi 18 novembre après-midi sur les Champs-Élysées : « On en a marre ! », « Libérez l’Afrique, libérez-nous, on est des humains pareils que vous ! », « On veut vivre tranquilles. » Des CRS casqués rabattent violemment les manifestants sur le trottoir en les menaçant de coups de matraque. « Assassins », « Noir et fier de l’être », « En Libye, ils vendent des Noirs, il y a encore de l’esclavagisme en Libye », « Ils vendent des Noirs aux enchères ! » Puis le ton monte : « Vous êtes des diables, c’est vous l’enfer, vos parents, vos arrières grands-parents… » « Toute l’Afrique de l’Ouest, il faut qu’ils nous libèrent du franc CFA ! » Une seule voix s’élève pour dénoncer le reportage de CNN sur les esclaves africains vendus en Libye.
Nous sommes là par hasard, pour une petite balade entre deux séances de Kino Polska, le festival de film polonais qui se déroule au Balzac. Les fortes odeurs de gaz lacrymogènes nous attirent. Nous n’avons que nos iPhone et tentons de recueillir des témoignages. Les slogans fusent dans une ambiance électrique, alors que les commerces préparent déjà Noël.
Cette manifestation spontanée a commencé un peu plus tôt devant l’ambassade de Libye dans le 15e, avant de finir sur les Champs-Élysées. « Nous avons été gazés par les CRS plusieurs fois au prétexte que la manifestation n’était pas autorisée, nous avons juste répondu à un appel lancé sur les réseaux sociaux. » On trouve effectivement un appel à manifester du Collectif contre l’esclavage et les camps de concentration en Libye (CECCL) émanant du journaliste et présentateur Claudy Siar qui l’a diffusée sur Facebook le matin même. Les manifestants se défendent de toute action préméditée : « On est venus demander nos droits ici. On a vu sur Youtube, sur Facebook, tout le monde s’est donné l’information, mais on ne se connaît pas. »
Certains tentent de rallier les CRS à leur cause en les interpellant : « On est du bétail, vous vous rendez-compte ? » « C’est peut-être trop complexe pour vous », dit un homme en montrant le reportage de CNN sur son smartphone. Un CRS à lunettes semble montrer une certaine empathie. Il est questionné par un homme plus grand que lui : « Il y a de l’esclavage aujourd’hui dans le monde et vous ne seriez pas au courant ? » Une jeune fille enchaîne : « Vous venez mais vous ne savez pas pourquoi ! » Un autre surenchérit : « C’est une question d’humanité, ce n’est pas normal. Ce qui m’énerve encore plus, c’est que certains d’entre vous sont de notre côté mais ils sont obligés de faire leur travail. » Mais la plupart des CRS font les gros bras pour empêcher les manifestants de gagner la chaussée et paralyser la circulation.
Mina, Bouba, Joy
Certains sont nés là-bas, d’autres en France. Quand on parle d’origine, certains ripostent : « Nous refusons de nous définir par un pays, nous sommes tous kemet. Kemet est la grande nation noire, au-delà des nations. Nous appartenons au même peuple qu’on soit originaire d’Afrique ou des Antilles. Seule compte la couleur de la peau. »
Je tente alors de trouver des références communes : Malcolm X ? Oui, à l’unanimité. Franz Fanon, Marcus Garvey ? Personne ne connaît. François-Xavier Vershave et l’association Survie, non plus. « Il est impossible qu’un Blanc nous comprenne. » Tribu K et Kemi Seba ? Oui. Mais à l’évocation de ce dernier nom, l’un des manifestants s’interpose : « Attention, il ne faut pas répondre, c’est un piège. Elle essaye de nous piéger avec ses questions pour connaître nos liens. Ce sera repris contre nous. »
Ils me considèrent comme une privilégiée qui ne peut comprendre ce qu’ils endurent. Certains ont vraiment la haine et me le disent en face : « Vous représentez le pouvoir blanc, celui qui nous a mis en esclavage ! » Ils m’interpellent comme si j’avais une quelconque responsabilité dans cette affaire. Je tente de me défendre en évoquant d’autres discriminations : de la misogynie à l’islamophobie, tous répondent : « Tout ça n’est rien comparé à ce qui se passe en Libye : des Noirs sont vendus, à cause de la couleur de leur peau ! » et de retrousser leur manche pour montrer la couleur de leurs avant-bras. « C’est parce qu’on est noirs qu’on nous traite comme ça ! » Ils et elles (les femmes sont nombreuses) se présentent comme des laissés-pour-compte, toujours en butte au racisme. « On veut tous se fédérer, nous les Noirs devons être ensemble pour être respectés. On est solidaires de ceux qui tentent de venir en Europe et sont réduits en esclavage en Libye alors qu’ils ne font que traverser ce pays. »
Je leur propose alors de témoigner à froid devant une caméra, de les rencontrer dans un autre contexte. « Non ! On n’a confiance en personne, nous ne voulons ni être filmés ni enregistrés car chacune de nos paroles sera retournée contre nous, utilisée pour nous desservir, alors que nous ne faisons que manifester notre outrage sur le sort réservé aux Noirs. » Un homme prend la parole et se veut plus didactique : « On est obligés d’agir de manière spontanée comme ça, on ne peut pas se fédérer, s’organiser en un groupe. Si on s’organise en parti, on va nous accuser d’être des terroristes, des antisémites. C’est toujours pareil : on n’a pas le droit de se rassembler, de créer un mouvement politique. Les Noirs n’ont aucune légitimité en France. » Une femme ajoute : « Au moins, aujourd’hui, nous bloquons les Champs-Élysées, nous foutons le bordel devant les touristes pour que le gouvernement ait honte de ce qu’il fait aux Noirs. Mais sans rien casser, sans faire de mal, alors que les CRS nous ont plusieurs fois chargés avec des bombes lacrymo. »

