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Lettre ouverte à Madame la Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes

Madame la Ministre,

Le spectacle pitoyable et pathétique que vous nous avez offert sur le plateau de BFM TV en qualifiant les Français de confession musulmane de « Franco-musulmans » restera définitivement l’un des plus grands actes d’irresponsabilité politique et morale de la Ve République. Emportée par un élan passionné et belliqueux, vous êtes allée jusqu'à considérer la situation des femmes voilées – que vous qualifiez de « militantes de l'islam politique » – comme analogue à celle des « nègres américains favorables à l'esclavage », à la stupéfaction générale des téléspectateurs.

La concentration d'idées dangereuses que vous y amassez, son agressivité ainsi que le ton paternaliste que vous employez – à cet égard hautement significatif – suscite l'incompréhension et l'effroi auprès des citoyens français de confession musulmane. L'immense tollé d'indignation suscité est tel que je m'autorise à réagir, en tant qu'enseignant, chercheur et citoyen, tant le péril islamophobe paraît menacer, plus que jamais, la dignité de la France.

« Franco-musulman »

L'expression «  Franco-musulman » que vous employez frappe comme l'écho sinistre et lointain des « peuples enfants » en besoin de tutelle coloniale. La France serait le berceau dans lequel prendraient naissance les valeurs philanthropiques de la laïcité. Elle devrait continuer à en assumer le rôle de dispensateur légitime. Partant, il serait donc naturel de voir en son modèle assimilationniste celui que les musulmans doivent atteindre.

C'est ainsi que vous déterrez un joug colonial sous-tendu par le postulat selon lequel le seul modèle d’évolution positive pour la femme musulmane, en matière tant sociale que politique, est celui de votre conception caricaturale du modèle français, ceci sans opérer la moindre distinction entre le niveau philosophique des valeurs universelles découlant de la démocratie, et celui, moins absolu, de leurs manifestations culturelles. C’est cette non-distinction qu’il est fondamental de comprendre dans l’analyse de l’image et de la symbolique de la femme, telle que mise en rôle dans votre vision du monde.

Il fut un temps – que l'on croyait révolu – où ce schéma de pensée prévalait, celui des empires coloniaux. Mais son esprit, à travers vos idées, souffle encore sur l'épouvantail islamophobe que vous agitez en direction des thèses du choc des civilisations qui, à une échelle plus large, nous rappellent la rivalité des modèles dans l’affrontement Est-Ouest en paroxysme à la période de la Guerre froide. Celle-ci se fondait aussi sur une lutte à mort et dénuée de toutes nuances de modèles antagonistes, lesquels, de surcroît, s’étendaient largement, au-delà de l’échelle sociale des peuples, à une compétition de visions idéologiques que nous connaissons tous.

« Militantes de l'islam politique »

Vous avez de la peine à admettre, sans verser dans le culte de l'espionnite et de la conspiration, que l'on puisse être une citoyenne française de confession musulmane qui serait libre de se vêtir à sa façon, sans être au service de je ne sais quel projet islamiste. Cette obsession de l'islamisme, jusqu’à verser dans l’exclusion et l’hostilité, marque une frontière très nette dont la moindre implication serait que l’on ne conçoit tout simplement pas de musulmanes voilées dans notre République.

N’en déplaise à votre conception étriquée et frileuse d'une France où l'on s'enferme et selon laquelle on ne serait libre de se vêtir qu'à votre façon, vos paroles de haine montrent à l'évidence que l'avenir de notre pays ne peut faire l'économie d'une réflexion sur la pensée unique que vous exhibez grossièrement et qui stigmatise les options vestimentaires, ou tout autre mode d'expression sociale de chacun.

Il me semble que cette entrave à la liberté individuelle, considérée avec du recul, contribue largement au désamour entre une conception biaisée de la France et de la laïcité d'une part, et les musulmans qui aimeraient malgré tout y vivre et la chérir. L'islam est désormais une religion française en cela que la France est désormais plurielle, multiculturelle et multireligieuse. A vous de l'intégrer dans votre psyché.

« Femmes voilées et nègres esclaves » : même combat ? 

Hier, on disait des musulmanes voilées que le père ou le frère leur imposait le foulard. Aujourd'hui, vous affirmez, sans craindre le ridicule, qu'elles seraient auto-aliénées, comme si par leur propre choix elles s'imposaient le voile. Si, effectivement, des familles ou des jeunes de culture arabe peuvent entretenir un machisme en utilisant l'islam pour imposer le voile et soumettre certaines femmes à un modèle vestimentaire – et je suis à vos côtés pour le dénoncer – vous ne pouvez pas conclure que toutes les femmes vivent ces cas d'asservissement et d'oppression.

Vous n'êtes pas sans savoir qu'en réaction aux affaires du foulard et aux divers débats sur l’islam de France qui se sont succédés depuis 1989, des centaines d'associations et de collectifs se sont créés à travers l’Europe pour se faire les porte-voix des musulmanes, par la voie d’internet, d’ouvrages et de conférences. Un discours certes militant, mais profondément féministe vit le jour procédant « à la promotion des droits de la femme, à partir d’une approche herméneutique des textes sacrés ». 

De nouvelles revues centrées sur la femme musulmane apparaissent comme le site « musulmane.com » flanqué du slogan « musulmane et fière de l’être »,n« La perle protégée » qui entend « montrer aux non-musulmans que la femme en islam est bien au dessus de tout les préjugés » ou « Hijab and the City » qui souhaite « Casser les idées reçues » et « Faire en sorte qu’un jour, on arrête d’inviter les femmes musulmanes à se justifier ou se prononcer sur des problématiques aussi réductrices que la burqa et la polygamie » :

Au nombre de ces rencontres, on citera les évènements organisés par le réseau féminin de Présence musulmane, à Montpellier entre 2002 et 2005. Depuis lors, le Congrès international sur le féminisme musulman se poursuit annuellement à Barcelone.

C'est ainsi, quotidiennement, en France et dans le monde, des femmes engagent un démenti pied-à-pied contre les arguments de bataille brandis par les adversaires du foulard islamique. Tout naturellement, elles s’emploient à nous démontrer que rien dans le fond des choses ne saurait empêcher qu’une femme soit à la fois musulmane, citoyenne, digne et libre de droit et de fait, agent économique, cultivée et responsable et tout simplement heureuse.

Pudeur vs. Liberté ?

Le choix de la femme musulmane comme ambassadrice d’une citoyenneté musulmane européenne, libre et assumée, ne peut manquer d’embarrasser l'adversaire du voile que vous êtes qui voudrait l’émanciper de « cette prison de tissu ». Or, l’une des valeurs les plus soigneusement représentées dans le port du voile est celui de la pudeur (haya’), car malgré son berceau religieux et son caractère de prime-abord suranné, il permet d’établir une subtile connotation avec le champ sémantique de l’intimité, lequel est un concept parfaitement reçu dans l’échelle des valeurs de la société française actuelle.

C’est ainsi que la défense de cette pudeur peut être présentée comme participant du champ des libertés individuelles, ce qui, dans le contexte français, revient à invoquer l’une des valeurs les plus inaliénables de la personne.

Les enjeux du vivre-ensemble

Avec de telles déclarations publiques, vous galvaudez la vocation première de votre ministère chargé de défendre le droit des femmes. La femme (musulmane ou non) doit être aidée à défendre par elle-même ses droits par une sensibilisation sur le plan social, professionnel, intellectuel, médical… Elle n'a pas besoin d'une leçon de paternalisme condescendant qui, en plus d'opérer des distinctions insupportables entre les citoyens français, favorise la marginalisation et la stigmatisation de la communauté musulmane.

Le principal enjeu pour l'avenir de notre pays réside dans la capacité pour l'Etat et l'autorité publique à instiller de la confiance auprès des citoyens français de confession musulmane. Or, votre attitude de rejet et d'exclusion creuse ce déficit de confiance, relève définitivement de la xénophobie et montre bien que la France est en danger face à la normalisation de certaines thèses d'extrême-droite, et en particulier par rapport à la question de l'islam.

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