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Entretien exclusif avec Benoît Hamon

A l’approche du premier tour de la présidentielle, dimanche 23 avril, dont l’issue reste plus que jamais incertaine quoiqu’en disent les sondages pléthoriques, avec cette grande inconnue que demeure l’abstention, Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste, a accepté de répondre aux questions d’Oumma.
Traité d’ « islamo-gauchiste » par ses rivaux Frontistes, Républicains, mais aussi issus d’une certaine gauche, hermétiques à sa conception ouverte de la laïcité, tombeur de Manuel Valls lors d’une primaire dont il a été la révélation, Benoît Hamon aspire à « Faire battre le cœur de la France », à travers un programme dont il détaille ici les axes forts.
Nous tenons à préciser que cet entretien a été réalisé avant l’attentat qui a endeuillé hier les Champs-Elysées.
 
Vous prônez une République « bienveillante et humaniste » et appelez à « Faire battre le cœur de la France ». Est-ce à dire que la patrie des droits de l’Homme n’est pas restée fidèle à ses valeurs cardinales et que le cœur de la France ne bat pas à l’unisson ? 
Je m’adresse effectivement au coeur battant de la France, qui n’a jamais cessé de battre mais a cessé de gouverner. « Liberté, égalité, fraternité » : ce sont des mots qui chantent plus qu’ils ne parlent aujourd’hui. Je vous donne un exemple : la crise des migrants. Beaucoup la présente comme une crise d’absorption : nous ne serions pas capables d’accueillir quelques milliers de personnes sur notre territoire. En réalité, c’est une crise de la solidarité que nous vivons. Nous pouvons et devons accueillir dignement les migrants car c’est la vocation de la France et des pays développés d’aider ceux qui fuient la guerre et la misère.
La République bienveillante, c’est également une République qui considère tous ses citoyens comme des égaux, qui leur donne la chance de réussir avec l’école, qui lutte contre les discriminations. Ce que je veux, c’est une France où chacun est heureux de vivre avec les autres.
L’une de vos mesures phares « Le Revenu Universel d’Existence » (RUE) vous a permis de vous démarquer, tout en faisant couler beaucoup d’encre quant à son coût et son financement. Qu’en est-il réellement ?
Le revenu universel est probablement la seule mesure que les Français retiendront de cette élection présidentielle. Et pour cause : elle permet de manière inédite d’augmenter considérablement, dès 2018, le pouvoir d’achat des Français des classes moyennes et populaires. Le Revenu Universel d’Existence représentera en moyenne un gain de pouvoir d’achat de près de 2000 euros par an pour 19 millions de Français.
Concrètement, en quoi cela consiste ? Dès 2018, dès l’âge de 18 ans, chaque Français, qu’il soit salarié, indépendant, agriculteur, étudiant, sans emploi se verra garantir par l’Etat un revenu minimum en fonction de ses ressources. Si vous n’avez rien, vous toucherez 600 euros. Si vous êtes au SMIC à temps plein, plus de 200 euros. Chacun peut aller sur mon site internet et faire la simulation de ce qu’il toucherait. Ce sera un gain de pouvoir d’achat considérable pour tous ceux qui touchent moins de 2200 euros nets par mois.
C’est également un arme massive de lutte contre la grande pauvreté : parce qu’il sera versé automatiquement, personne ne sera exclu de son bénéficie.
Il est financé à l’euro près et sans hausse d’impôts des Français. Chiffré à hauteur de 35 milliards d’euros, il ne creusera ni le déficit ni ne pèsera sur notre dette : nous ferons contribuer ceux qui se sont enrichis avec la crise. Cette nouvelle mesure sera financée par la lutte contre l’évasion et la fraude fiscale, une reprise du crédit d’impôt aux entreprises qui ne créent pas d’emplois et une taxe sur les super-profits des banques.

La laïcité est un étendard brandi par certains de vos adversaires à la présidentielle pour stigmatiser l’islam, les musulmans et particulièrement les femmes voilées. Pour nombre de Français, elle est désormais synonyme de négation de la religion et de disparition des signes religieux dans l’espace public. Quelle est votre conception de la loi de 1905 ?
J’en ai assez de ceux qui instrumentalisent l’islam. Entre l’interdiction du voile à l’université ou même dans l’espace public et les postures qui consistent à dire que toutes les femmes voilées seraient asservies, je choisis la loi de 1905 et rien que cette loi. Elle est très claire, suffisante, et protège ceux qui veulent croire comme ceux qui ne veulent pas croire. Aujourd’hui, on voudrait nous faire croire que les musulmans ne devraient pas être visibles pour être de “bons musulmans”. Je refuse qu’on divise les Français de cette manière : chacun est libre de croire ou de ne pas croire et de l’exprimer dans le respect de l’Etat de droit et de sa neutralité.
Les fascistes cachés sur les réseaux sociaux m’ont fait le cadeau de m’appeler « Bilal Hamon ». Ce n’est pour moi pas une honte : c’est un très joli prénom. Ce que je veux incarner, c’est la France laïque aux racines multiples, pas celle qui se cache les yeux devant la diversité. Comme le disait Fernand Braudel, la France est diversité.
Alors que la France fait face à un chômage endémique, les discriminations à l’embauche frappent durement les jeunes, diplômés ou non, issus de l’immigration post-coloniale, comme l’ont démontré plusieurs études édifiantes. Comment comptez-vous remédier à cette injustice ?
Je n’accepte pas qu’en raison de leurs origines, de leur religion ou de leur couleur de peau, des jeunes doivent encore subir le racisme. Aujourd’hui, beaucoup pensent même à s’expatrier à cause de ces discriminations. Que ce soit dans la rue, dans les lieux publics ou lorsqu’ils cherchent du travail je compte tout mettre en oeuvre pour que cela cesse. Je mettrai en place un corps de contrôle anti-discriminations qui sera chargée de contrôler et sanctionner les entreprises, mais aussi les administrations. Je suis le seul à proposer cela. Il n’y a pas de République quand, malgré les efforts et le mérite, on ne peut accéder aux mêmes chances parce qu’on est de couleur différente.
Parmi les promesses de campagne de François Hollande, le vote des étrangers aux élections locales constituait son engagement 50. Mais il n’a pas tenu parole au cours de son mandat. Est-ce que vous serez le président qui tiendra cette promesse de la gauche ?
Je sais la frustration qu’a engendrée le non-respect, à de multiples reprises, de cette promesse. Pour ma part, je ne me déroberai pas. Je n’ai pas peur du débat, et je fais confiance aux Français : c’est la raison pour laquelle une fois élu président, je soumettrai à référendum cette question dans les délais les plus rapides permis par notre Constitution et, surtout, je ferai personnellement campagne pour défendre cette mesure. Je l’ai annoncé très clairement depuis le début, et je m’y tiendrai.
Votre conception de la République « humaniste et bienveillante » vous incitera-t-elle à lutter contre les contrôles au faciès et les violences policières à l’égard des populations des quartiers défavorisés, mais aussi à faire toujours de la France une terre d’asile pour les réfugiés ?
Il est impératif de rétablir le lien entre la population de ces quartiers et la police. Je veux recréer une police de proximité, proche des citoyens, qui apaisera les tensions et permettra d’éviter les drames que nous avons connus récemment. Je veux également expérimenter le récépissé lors des contrôles d’identité car je n’accepte pas qu’en raison de sa couleur de peau, on soit sept à huit fois plus contrôlé qu’un autre citoyen de couleur différente.
Sous mon quinquennat, la France sera une terre d’asile pour tous ceux qui fuient la guerre, l’oppression, la misère. Je mettrai en place un visa humanitaire qui permettra aux individus qui fuient leur pays de pouvoir le faire dans des conditions dignes. Ainsi, nous lutterons contre le trafic d’êtres humains et les violences intolérables qui y sont liées.
Que pensez-vous des quotas d’immigration que veut fixer François Fillon et de l’immigration zéro prônée par Marine Le Pen ?
Ces logiques sont absurdes. Absurdes parce que la réalité des flux migratoires, c’est que les migrants vont là où les perspectives d’emploi sont bonnes : ce n’est pas le cas de la France, et c’est la raison pour laquelle ils préfèrent aujourd’hui aller en Angleterre ou en Allemagne qu’en France. Absurdes également parce que la France a largement les moyens d’accueillir ceux qui arrivent aujourd’hui. Contrairement à ce que dit Marine Le Pen, les étrangers travaillent : ils sont même indispensables au fonctionnement de nombreuses entreprises et services publics. Je ne ferai pas le jeu de la surenchère identitaire et xénophobe. L’immigration est non seulement un enjeu auquel nous allons devoir faire face de manière croissante du fait du réchauffement climatique notamment, mais également une richesse.
L’écologie, la préservation de l’environnement et la lutte contre « les perturbateurs endocriniens » sont un axe fort de votre campagne. Est-ce que vous considérez que tout reste à faire en la matière ?
Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, je ne serai plus jamais socialiste sans être écologiste. Notre dette envers la planète ne pourra plus être négociée. C’est là un sujet majeur que la campagne présidentielle, polluée par l’argent, n’a pas suffisamment permis de mettre en lumière.
Dimanche, nous élirons un président de la République. C’est lui ou elle qui aura le pouvoir de stopper le changement climatique. Or, quand je regarde François Fillon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, que vois-je ? Le  statu quo. Nous ne pouvons pas l’accepter : c’est une question de survie de notre planète.
Pour ma part, je considère que la France a pris la bonne direction, notamment en menant la COP 21 et en adoptant la loi sur la transition énergétique. Mais il faut aller plus loin, plus vite.
Tout d’abord, sur la question de la santé environnementale. Je veux effectivement interdire les perturbateurs endocriniens, c’est à dire les produits toxiques et dangereux pour notre santé, que contiennent nos aliments, nos vêtements, nos produits de consommation quotidienne. Il faut aussi lutter contre la pollution de l’air, qui est responsable de la mort de 40 000 personnes par an. Je propose donc la sortie progressive, à l’horizon 2025, du diesel.
Il faut ensuite assurer la transition énergétique pour sortir des énergies du passé. Je fermerai les réacteurs nucléaires en fin de vie et porterai à 50 % la part des énergies renouvelables dans le mix électrique dès 2025 en favorisant la production décentralisée et citoyenne d’énergie avec un objectif de 100 % de l’énergie en 2050. En fin de mandat, les lois de finance devront être conformes avec les objectifs de la COP 21. Au niveau européen enfin, je prendrai l’initiative d’un ambitieux programme pour la transition écologique et économique avec la mise en œuvre par un plan d’investissement de 1000 milliards d’euros.
Enfin, j’assurerai que notre modèle productif ne se fasse pas au détriment de notre environnement. C’est dans ce sens que j’inscrirai dans la Constitution la préservation des biens communs environnementaux, comme l’eau et l’air. J’encouragerai une fiscalité plus verte par la modulation de la TVA en fonction de l’empreinte environnementale, le plafonnement puis la suppression progressive des niches fiscales anti-environnementales en commençant par la fiscalité du diesel et la mise en place d’une taxe carbone dont la gestion sera confiée aux Régions. Pour préserver la biodiversité, je créerai un Conservatoire des terres agricoles afin de rendre opposables les schémas d’aménagement et de protection de la nature et j’agirai pour enrayer l’artificialisation des sols et l’étalement urbain.
Propos recueillis par la rédaction d’Oumma

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