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Comment j’ai connu Malek Bennabi

J’ai vu et entendu Malek Bennabi pour la première fois en décembre 1968 dans la modeste salle de réunion du lycée Amara Rachid où venaient de s’ouvrir dans un parfait anonymat,  les assises du premier « Séminaire d’initiation à la pensée islamique ». Nul ne pouvait alors imaginer le succès qu’allait connaître cette humble manifestation qui allait perdurer pendant un quart de siècle, comme j’étais loin de me douter que ce jour était celui du scellement de mon destin. Informé de la tenue de ce séminaire par un communiqué paru dans la presse, mon père avait insisté pour que ma sœur et moi allions y écouter les conférences annoncées.

En ce temps-là, l’idéologie ambiante et dominante en Algérie était le « progressisme », c’est-à-dire le marxisme. Avec les victoires atomiques et spatiales de l’URSS et de la Chine, le communisme était au sommet de la gloire. Des pays comme l’Algérie vivaient ces exploits comme les leurs en propre et pensaient ingénument que bientôt ils les rééditeraient chez eux puisqu’ils avaient adopté le même système. En ce qui me concerne, je ne m’étais jamais senti à l’aise au contact de cette idéologie. En dépit des multiples occasions de me laisser endoctriner qui s’étaient offertes à moi, je ne l’acceptais pas. Ma répulsion, quasi-instinctive, provenait de ce que je percevais nettement qu’elle posait inconditionnellement le postulat de l’effacement des fondements de la personnalité algérienne. Mais quoi lui opposer ? L’islam n’avait alors ni les faveurs des foules ni celles des élites, et j’étais dans la totale incapacité de pouvoir discerner par moi-même entre les aspects positifs de l’islam, et ceux, négatifs, des musulmans. 

Ce qui allait de plus en plus devenir en moi une véritable allergie au marxisme n’avait évidemment aucune justification économique. J’étais trop jeune pour posséder des « intérêts » ou une « conscience de classe ». Pour moi, devenir marxiste n’était pas évoluer, mais trahir : trahir son passé, sa culture, ses valeurs morales et sociales. D’un autre côté, je pressentais que cette philosophie qui heurtait de front le fond mental algérien ne pouvait pas motiver le pays profond. Ce n’est donc pas par hasard que le premier article de presse que j’ai publié avait pour titre « Islam et progressisme »[1], ou qu’en guise de mise en garde contre un nouveau livre que Rodinson préparait, je publierai une critique sévère de cet orientaliste marxisant[2].

Mon professeur de philosophie s’échinait deux ans plus tôt à nous le présenter en classe comme la « meilleure » source de référence pour l’étude de l’islam. Maxime Rodinson, qui accusa le coup, me répondit par des insultes dans le premier paragraphe de son gros livre qui parût quelques mois après[3]. Un jour, néanmoins, le philosophe marocain, Mohamed Aziz Lahbabi, qui enseignait à l’Université d’Alger et que j’aidais à corriger les épreuves de son roman, « Espoir vagabond »[4], m’informa que l’orientaliste français souhaitait me connaître et qu’il m’invitait à me rendre à ses frais à Paris, ce que je déclinai.

Au lycée, mes professeurs de philosophie – successivement Daniel Boukman à Boufarik et Maurice-Tarik Maschino à l’Emir Abdelkader – étaient d’ardents et célèbres écrivains progressistes. Tous deux ont épousé la cause de la Révolution algérienne, surtout M.T Maschino qui, jeune enseignant proche de Jean-Paul Sartre, refusa de s’enrôler sous le drapeau français et rejoignit le FLN au Maroc puis en Tunisie. A l’indépendance, il devint naturellement algérien, épousa la grande écrivaine Fadéla Mrabet, et tous les deux se dévouèrent au service de l’Algérie dans l’enseignement, la culture et les lettres, combat qu’ils poursuivent à ce jour puisque le premier anime une chronique hebdomadaire dans le journal « el Watan » et que la seconde publie presque chaque année un nouveau livre.

Si mes rapports avec le premier devaient rester jusqu’au bout ceux de tout élève envers son professeur, ils allaient être exécrables avec le second, en raison de ce qui m’apparaissait comme de perpétuelles attaques de sa part contre les valeurs culturelles algériennes. Trente-quatre ans plus tard, en octobre 2003, le destin devait nous réunir et nous jeter dans les bras l’un de l’autre.

Quelques mois après, il publiera en France un livre où il évoque avec émotion nos anciennes empoignades, écrivant: « D’un fondamentalisme qu’aucun argument n’entamait, il s’obstinait, en guise de dissertation, à rédiger des proclamations de foi. Il parsemait les dix ou quinze pages qu’il me remettait, très bien écrites d’ailleurs, de versets du Coran et de hadiths. Par provocation, car il savait fort bien qu’à un moment ou à un autre de la polémique, je perdrais patience et lui répétais, pour la centième fois, qu’une classe de philo n’est pas une mosquée. « Vous n’êtes qu’un païen » concluait-il dans l’hilarité générale, haussait les épaules et se murait dans un silence qui m’horripilait. Mais s’il m’agaçait, je l’aimais bien ». 

Et mon ancien professeur de conclure ce témoignage sur ces réflexions : « Tous deux, comme sur un ring, nous avons échangé beaucoup de coups : son militantisme religieux m’était insupportable, comme lui était insupportable mon militantisme marxiste. Il me citait le Coran, je le renvoyais au « Capital » ; il m’objectait que j’avais des œillères et ne comprenais rien à la religion, je lui répliquais « opium du peuple » ou lui suggérais de lire « Malaise dans la civilisation ». Idéologiquement, tout nous opposait, mais il est probable que cette opposition tissait entre nous, à notre insu, des liens auxquels nous tenions, ou qui nous tenaient. Ferme, mais toujours courtois, Noureddine était intelligent, cultivé, il parlait avec aisance, écrivait avec brio, et si sa résistance m’agaçait, la polémique en elle-même me ravissait. J’imagine qu’il l’appréciait lui aussi.

Lorsqu’il était absent, il me manquait, et lorsqu’il arrivait que, grippé, je ne vienne pas, il devenait amorphe, me disaient ses copains, et passait les heures de cours à se morfondre. Avions-nous besoin de nos joutes pour nous sentir exister ? Chacun de nous était-il reconnaissant à l’autre de lui donner ce plaisir ? Est-ce cela, finalement, qui nous a liés ? Ou quelque chose de plus profond, cette sorte d’intransigeance intellectuelle, ce refus du compromis qui nous a conduits, l’un et l’autre, à prendre des risques et à payer le prix fort pour défendre nos valeurs ?…. N’est-ce pas cette volonté de ne rien céder de ce qui nous paraît essentiel qui nous a autrefois opposés et en même temps rapprochés ? Chacun, d’une certaine façon, ne s’est-il pas reconnu dans l’autre ? Je ne sais » [5]. 

Je suis d’avis que c’est bien de cela qu’il s’agit, cher professeur, sauf que ni à l’époque ni jamais je n’ai été un « fondamentaliste » mais tout simplement un musulman qui, grâce à Bennabi, avait compris que l’islam pouvait donner autre chose que ce qu’on appelle aujourd’hui péjorativement l’ « islamisme ». Depuis, nous nous sommes souvent revus en France et en Algérie, lui Fadéla et moi, pour constater qu’au bout du compte chacun avait fait les pas qu’il fallait vers l’autre, les épreuves par lesquelles l’Algérie est passée y ayant beaucoup aidé. Qu’ils trouvent ici l’expression de ma grande affection.

Arrivé donc par un matin pluvieux sur les lieux où se déroulait le premier « Séminaire sur la pensée islamique », je fus, sitôt dans la salle, frappé par l’allure des silhouettes entassées dans la salle froide et exiguë. Elles m’apparurent tels des « tolbas » (enseignants coraniques) échappés de quelque zaouïa qui aurait survécu aux bouleversements de l’époque. Ce n’était en fait que les humbles représentants du corps constitué le plus en déshérence dans la république progressiste : les imams de mosquée. Leur heure de gloire viendra un jour en Algérie. Ce sera avec la montée de l’islamisme à la fin des années quatre-vingt. 

Prudemment, je m’étais carré dans un siège au fond de la salle et, de là, considérais l’estrade d’où provenait la voix perçante de je ne me rappelle plus quel cheikh oriental, lançant à la volée des sentences mille et une fois répétées avant lui dans moult pays musulmans depuis l’an mil. Par moment, s’élevaient de différents endroits de la salle de vaillants « Allahou Akbar ! » échappés de gorges étreintes par la foi. J’en étais à guetter le moment propice au repli discret lorsque l’animateur annonça le conférencier suivant ; apparut alors sur la scène un homme aux cheveux blancs, haut de stature, élégant. Je le pris pour un Européen. 

Quelques minutes après, j’étais vissé à mon siège que je n’aurai quitté pour rien au monde. Je venais de découvrir Malek Bennabi. A ses seuls aspects extérieurs, l’homme m’était apparu majestueux, imposant, convaincant. Au fur et à mesure qu’il parlait, les malaises et les préventions qui s’étaient inconsciemment accumulés en moi pendant des années contre ce qui émanait du fait islamique tombaient, cédant la place à une pressante envie de comprendre, de connaître, de savoir, de rattraper. Je me rappelle, entre toutes, de cette phrase qu’il prononça à un moment : « Dieu est obscur à force de clarté ». Je prenais hâtivement des notes. Mais je compris bientôt que l’essentiel en ces instants n’était pas ce que je pouvais retenir de ce que disait l’orateur – je comprenais d’ailleurs fort peu de choses- mais de savourer la fierté qui m’avait enveloppé dès le moment où j’ai su que cet homme était un Algérien. 

Mes préjugés fondaient l’un après l’autre au soleil réchauffant et purificateur de cette autre forme de sentiment nationaliste. Ma vie venait de basculer. Désormais, elle avait une orientation, un sens et même de très solides arguments. Avec Bennabi, je venais d’avoir la révélation que l’on pouvait être musulman et autre chose qu’un être archaïque, émotionnel, irrationnel…

Physiquement déjà, il me changeait de l’image d’Epinal que j’avais du « alem » impotent et du « civilisé » vide de toute âme. Bennabi était grave, vrai, beau ; il incarnait par tout son être ce dont il parlait, c’est-à-dire le musulman authentique et efficace. Il était l’exemple à suivre, l’idéal à atteindre.  Mais, en même temps que cette euphorie s’installait en moi, une énigme naissait : comment se fait-il qu’un homme de cette envergure soit totalement inconnu dans son pays ? Mon entendement ne me fournissait pas de réponse, et je ne connaissais personne à qui poser la question dans ce milieu « islamiste » où je m’étais fortuitement retrouvé. Je connaissais à peu près tous les auteurs algériens et en aimais quelques uns, mais j’ignorais jusqu’au nom de celui-là. 

Si les premiers appartenaient à une tradition littéraire qui remontait au début du siècle et dont les principales figures avaient acquis l’immortalité en narrant leurs états d’âme inspirés par des scènes vivantes ou des natures mortes, Bennabi, lui, inaugurait quelque chose de nouveau, appartenait à un autre registre, relevait d’une catégorie inconnue dans l’histoire des lettres et des idées de mon pays depuis Ibn Khaldoun : le penseur, le visionnaire, celui qui n’est ni un romancier, ni un sociologue, ni un philosophe, ni un historien, mais tout cela à la fois ; un homme qui soit à lui seul le condensé intellectuel de tout ce que l’esprit humain a élaboré de positif de Sumer à nos jours, par-dessus les frontières des nations et des civilisations, et au-delà de l’horizon borné de chacune d’elles. 

Le lendemain, je me rendais à la bibliothèque nationale à la recherche de ses ouvrages. Il n’y en avait en tout et pour tout que deux ou trois titres. Je m’engageai dans la lecture de ce que j’avais trouvé avec la détermination d’un spéléologue qui découvre un labyrinthe jusque-là inconnu. A partir de la collection archivée du journal « La République algérienne », je devais recopier à la main les articles qu’il y avait publiés dans les années quarante et cinquante. Plus tard, je poursuivrai ce travail à Versailles où se trouvait l’annexe de la bibliothèque nationale de Paris et où étaient tenues les collections de la presse algérienne de l’époque. 

La deuxième fois que je vis Malek Bennabi, ce fût le 23 janvier 1970 à la salle des Actes (Alger-centre) où il devait donner une conférence sur « Le sens de l’étape ». C’est là par contre que j’allais apercevoir pour la première fois le fameux Dr. Abdelaziz Khaldi que je connaissais de nom par les savoureux billets qu’il publiait de temps à autre dans « El-Moudjahid » ou « Révolution africaine ». Khaldi était aux côtés de Bennabi sur la tribune pour présenter au public son ami de toujours. A l’époque, Bennabi animait dans son domicile un « cercle d’orientation culturelle » où il recevait alternativement les étudiants francophones et arabophones.

Je ne le savais pas encore et ne le saurai en fait que lorsqu’un élève d’une autre classe de terminale vint un jour m’aborder dans la cour du lycée où mes démêlés avec M. Maschino avaient fait quelque bruit. Je n’avais aucun contact avec quiconque et, bien que j’eus pris part aux travaux du troisième séminaire qui avait eu lieu en décembre 1969 à l’Ecole normale de Bouzaréah, je ne connaissais toujours personne. La vérité est que seul Bennabi m’intéressait, étant loin de ressentir de grandes affinités avec les gens que j’observais autour de lui car mon problème à moi n’était pas spirituel mais intellectuel. C’est là que, pendant quatre prodigieuses années, j’allais vivre à l’ombre de Malek Bennabi les instants les plus exaltants intellectuellement de ma vie. 

Nous étions environ une trentaine d’étudiants à venir plus ou moins régulièrement à ses causeries du samedi de 16h à 19h. Son séminaire était ouvert au premier venu. Il ne demandait rien à personne, ni l’identité, ni la raison de sa présence. Peu importait à ses yeux le nombre des présents qui ne pouvait être supérieur au chiffre indiqué en raison des capacités d’accueil de l’espace réservé au séminaire (à peu près vingt mètres carrés). Il donnait ses cours en s’aidant d’un tableau d’école. De temps à autre, il posait une ou deux questions à l’assemblée comme pour s’assurer qu’on le suivait, mais il ne tardait pas à se rendre compte qu’il était la plupart du temps le seul à comprendre le sujet exposé. 

Il poursuivait cependant sa causerie, il continuait d’avancer, il sacrifiait à sa mission, indifférent à la composition de son auditoire, où seule une dizaine de visages lui étaient familiers. Sa voix était haute, forte, parfois emphatique. De haute stature, il s’habillait chez lui tantôt d’un pyjama sur lequel il portait une robe de chambre, tantôt d’un « qamis » immaculé sous un burnous de la même couleur. Il était le plus souvent d’humeur gaie et avait le rire facile, rejetant la tête en arrière quand il voulait se laisser aller à un plaisir de rire évident… Mais dès qu’il se reprenait, ses yeux devenaient flamboyants et ses traits, fins et bien dessinés, se refermaient brusquement, restaurant le sérieux absolu sur son visage.

C’était un homme profondément humain. Il tenait du sage et de l’enfant tant il paraissait candide. Sa maison était dépourvue de mobilier, les chaises sur lesquelles on s’asseyait étaient dépareillées, son bureau personnel se composait d’une armoire de dimension moyenne et d’un bureau derrière lequel il s’asseyait pour travailler ou recevoir les visiteurs. Il se dégageait de lui une mansuétude, une bonté, une droiture qui vous gagnaient dès l’abord. Il ne s’emportait que lorsqu’on déformait un raisonnement ou exprimait mal une idée, choses qu’il vivait comme une atteinte au Vrai et au Bien. Mais ce n’était que pour quelques minutes.

Je me souviens qu’un soir de Ramadhan, étant passé avec un camarade le prendre de chez lui pour l’emmener sur les lieux d’une conférence qu’il devait donner, il vint à l’idée de mon compagnon qui avait pris place à ses côtés sur la banquette arrière de lui faire la conversation mais il engagea mal le sujet. Bennabi explosa à notre immense surprise comme si l’impudent lui avait gravement manqué de respect. Quant à moi, jamais je ne m’étais aventuré à lui poser de questions, écrasé que je me sentais devant l’autorité qui émanait de lui. Au demeurant, je n’avais pas de questions, je me contentais de le savoir vivant, parmi nous, en Algérie, en ces instants. 

Alger connaissait en ce temps-là une véritable vie culturelle : conférences publiques, rencontres poétiques, théâtre, centres culturels étrangers… Je ne ratais rien. D’un autre côté, je m’étais mis à écrire régulièrement dans la rubrique culturelle d’ « El-Moudjahid » où je tenais une chronique. C’est ainsi que le Dr. Khaldi d’abord puis Bennabi me remarquèrent et que je passais depuis le plus clair de mon temps avec le premier dans son cabinet médical ou à son domicile, car il avait entrepris – je le comprendrai plus tard – de me « former ». 

A ma grande stupéfaction, la mort le surprit le 26 mars 1972 à l’âge de 57 ans. C’était un dimanche, le premier depuis que je le fréquentais où je m’étais absenté du « salon » qu’il tenait chez lui chaque semaine. Il m’échut l’honneur de rédiger l’article qui devait lui rendre hommage. Ce que je fis et confiai au quotidien « El-Moudjahid ». Etant passé à l’imprimerie vers 22h pour corriger mon texte, j’emportai avec moi – je ne sais pourquoi car je ne l’avais jamais fait auparavant – une épreuve de la page huit où devait sortir ledit article ainsi qu’un poème de Momo (Himoud Brahimi)[6] intitulé « A la mémoire de Khaldi » composé la veille. En achetant le journal le lendemain, j’eus la désagréable surprise de ne trouver ni mon oraison ni le poème de Momo. Je garde à ce jour cette preuve encore vivante de la censure que faisait exercer monsieur Ahmed Taleb al-Ibrahimi que Khaldi avait pourtant aidé à parvenir au poste où il était arrivé. 

En plus de l’article-hommage, j’avais confié au journal une brève intitulée « Les obsèques du Dr. Khaldi » qui, elle, fut publiée car elle mentionnait les noms des personnalités officielles venues à l’enterrement. L’hommage à Khaldi sera publié en mai 1972 dans un magazine paraissant à Paris, « L’Algérien en Europe », dirigé par Abdelkrim Gherieb. Les deux seuls articles consacrés au décès de Khaldi furent celui du correspondant du « Monde » à Alger qui a présenté Khaldi comme « l’éminence grise du pouvoir algérien », et celui d’un intellectuel algérien, Hachemi Larabi, dans « Algérie-Actualité » du 02 avril 1972, sous le titre de « A.Khaldi, une page d’histoire qui s’éteint ». Quand je me rappelle cet épisode et que je retire de mes archives cette page censurée, ce n’est pas mon article que je relis, mais toujours et avec une inaltérable émotion le poème de Momo, un personnage haut en couleurs dont la Casbah et les cinéphiles algériens garderont longtemps le souvenir. 

Voici dans son intégralité ce poème : « Pour devenir éternel, il faut passer par la porte de la mort, la mort est aussi précieuse que le nom que t’ont donné tes parents, ya Abdelaziz. Si la mort n’était qu’un au revoir, mon ami heureux reviendrait nous surprendre, la bonne parole à la bouche. Si la mort n’était qu’un sommeil normal, je serais ravi d’assister à son réveil après qu’il ait bien dormi. Si la mort n’était qu’une légère absence, je l’attendrais sans hâte au lieu de notre habituel rendez-vous. Si la mort était une mine d’or, je sais que mon ami l’aurait contournée pour aller mourir ailleurs. Si la mort est bien la mort, parce qu’elle est faite pour faire mourir, c’est que la mort tient à sa vie pour ne pas elle-même mourir. Mais la mort est tout cela, et même bien plus que cela. Elle est le réservoir de l’Amitié qui renforce ses liens par delà le temps et l’Histoire, elle est aussi le sacrement de l’homme qui finira par voir ce qu’avec son cœur il doit voir ». 

Parfois, et je les tiens pour les plus grands honneurs de ma vie, j’eus le privilège d’accompagner Bennabi et de le présenter au public comme ce fut le cas une fois à l’Ecole des cadets de Koléa et une autre fois au Cercle des officiers de l’Amirauté. Il m’est arrivé aussi, avec un condisciple, de passer la nuit chez lui pour le sécuriser dans les périodes difficiles. Et quand il venait, avant l’extinction des feux, s’assurer que nous ne manquions de rien, nous aimions le retenir sous un prétexte ou un autre dans l’espoir de l’amener à parler de lui. Mais il répugnait à le faire. Le plus grand honneur qu’il me fit fut cependant celui de m’offrir quelques mois avant sa mort de rédiger la préface du « Problème de la culture ». 

Outre les articles que je publiais dans « El-Moudjahid », je dirigeais entre 1972 et 1973 la rédaction d’une revue, « Alger-Réalités », où je faisais paraître de temps à autre des extraits de ses livres. C’était aussi pour moi une façon de l’aider financièrement. C’est en lisant ces numéros que Allan Christelow, alors enseignant à Annaba au titre de la coopération américaine, découvrit Malek Bennabi. Nous ferons connaissance lui et moi trente ans plus tard. Lorsque j’ai accédé à la masse de documents demeurés intacts depuis sa mort, quelle ne fut ma surprise de trouver le texte d’un de mes articles publiés dans « El-Moudjahid » du 27 octobre 1972 intitulé : « L’islam : matérialiste ou idéaliste ? » 

Plus d’une fois, lors de ses séminaires, Bennabi a laissé tomber d’un air énigmatique : « Je reviendrai dans trente ans ». Trois ans après sa mort, l’Algérie entreprend de se donner un cadre institutionnel fondé sur le parti unique. Depuis le renversement de Ben Bella en 1965, le pays a été gouverné sans constitution et sans représentation parlementaire. Le pouvoir autorise pour quelques semaines un débat national pour discuter du nouveau cadre légal fait d’un projet de « charte nationale », d’un projet de constitution et d’une élection présidentielle. Profitant de cette brève liberté d’expression, je regroupe et publie avec deux condisciples sous le titre « Les grands thèmes » cinq textes de Bennabi accompagnés d’une préface et d’un appareil d’annotations pour en faciliter la lecture[7]. Le choix était en rapport avec les questions soulevées par le débat national. C’est en achetant ce livre dans une librairie d’Alger qu’un autre Américain alors en poste à Alger, David Johnston, découvre Bennabi. Je ferai sa connaissance en 2003 et le mettrai en relation avec son compatriote Allan Christelow. Omar Kamel Meskawi, que je ne connaissais alors que de nom, édita, après l’avoir traduit en arabe, ce livre à Damas quelque temps après… 

La série en trente-six épisodes consacrée à la pensée de Malek Bennabi est maintenant terminée. La prémonition de Bennabi s’est réalisée : il est revenu, ses idées intéressent aujourd’hui plus que de son vivant en Algérie et à travers le monde et c’est en réponse à ce regain d’intérêt que j’ai proposé au journal « Le Soir d’Algérie » cette série publiée sur quatre mois d’affilée entre le 25 octobre 2015 et le 25 février 2016 chaque dimanche et chaque jeudi, deux pages pleines étant consacrées à chaque épisode (à signaler une seule parution un lundi, celle du 28 décembre 2015, au lieu de dimanche 27, de l’épisode intitulé « Les inédits »). 

L’effort pour le journal était immense et je veux lui exprimer ma gratitude d’avoir porté aussi longtemps cette charge afin que chercheurs, islamologues, orientalistes, philosophes, auteurs en tous genres, enseignants, universités, administrations en charge de l’enseignement, étudiants, médias, dans notre pays et au-delà, tirent profit de ce travail et y trouvent des clés leur ouvrant davantage la pensée de Malek Bennabi ainsi que des éléments d’information détenues exclusivement par l’auteur . 

Depuis janvier dernier, le site français Oumma.com a repris à son compte la publication de la série en français à l’intention du public francophone et, depuis le 1er février, le site algérien « aljazairalyoum » a commencé à la publier en langue arabe (chaque lundi) grâce à la traduction compétente et dévouée du professeur Abdelhamid Benhacen. L’ensemble de ces textes en arabe et en français est et sera disponible sur ma page facebook ainsi que sur de nombreux sites et pages sur le Net. Il reste à les traduire en tamazight, anglais, espagnol, italien, chinois, russe, portugais, ourdou, etc, et j’espère que des volontaires algériens ou autres se proposeront un jour à cette tâche. Sans oublier une possible transcription en braille.

Ce travail, je l’ai réalisé un peu pour Bennabi, beaucoup pour les nouvelles générations dans notre pays et ailleurs, avec l’espoir que la découverte de la pensée de cet homme stimulera des vocations et engendrera d’autres esprits universels pour marquer la présence de la sensibilité islamique dans les débats mondiaux.

[1] « El-Moudjahid » du 26 novembre 1970.

[2] « Un livre… à ne pas lire ? », El-Moudjahid du 1er décembre 1971.

[3] « Marxisme et monde musulman », Ed. du Seuil, Paris 1972.

[4] Ed. L’Amitié par le livre, Rennes, 1972.

[5] Maurice T. Maschino : « L’Algérie retrouvée », Ed. Fayard, Paris 2004.

[6] Himoud Brahimi (1918-1997), dit « Momo », est un personnage atypique de la Casbah d’Alger qui a été rendu célèbre par ses exploits sportifs internationaux dans les années quarante avant d’être connu dans le monde du théâtre puis du cinéma et enfin de la poésie et de la métaphysique. Il est l’auteur de « L’identité suprême » (Ed. Baconnier, Alger 1958), de « Casbah lumière » (Ed. Losfeld, 1993) et d’une œuvre restée inédite. Il connut Albert Camus et Michel Valsan (guénonien devenu « Mustapha Abdelaziz »).

[7] Il s’agit des textes constituant « Perspectives algériennes », « Islam et démocratie » et « l’œuvre des orientalistes et son influence sur la pensée musulmane moderne ».

Source: Le Soir d'Algérie, publié sur Oumma.com avec l'autorisation de l'auteur 

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